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Vous me tutoyez, là, monsieur ?

Au cinéUn billet inspiré par un film sorti depuis peu et que, comme d’habitude, je n’ai pas vu. Une comédie dramatique à la française, comme on dit, adaptée du roman de David Foenkinos, Les Souvenirs.

Au hasard d’émissions à la télé, j’ai vu plusieurs scènes à propos desquelles je m’étais dit que j’en parlerais ici.

Voici l’une d’elle en cliquant ici.

Transcription :
– C’est ta grand-mère !
– Bah qu’est-ce qui se passe ?
– Elle a disparu.
– Comment c’est possible qu’elle soit partie comme ça ? Vous les surveillez pas ?
– Mais c’est pas une prison ici, monsieur.
– Non mais attendez, hein, pas…
– Alors effectivement, on a reçu un appel de la maison de retraite, mais bon, c’est pas la première fois, hein ! C’est une vraie passoire (1) là-bas.
– Mais du coup, enfin concrètement, vous pouvez faire quoi ?
– Ah concrètement, rien !
– On peut pas lancer un avis de recherche ? A la télé, ils passent leur temps avec leur « Alerte- Enlèvement » (2). On peut pas faire pareil ?
– Vous voulez qu’on lance l’ Alerte-Enlèvement pour votre mère ? Première question : est-ce que votre mère est majeure ? (3)
– Tu t’énerves pas, hein.
– Ah bah je m’énerve pas. Je ne m’énerve pas du tout, non, non, non !
– Je fais simplement mon travail, hein. On voit de tout (4), nous, ici.
– Et une mère plus jeune que son fils, tu as déjà vu ça, toi ? Hein vraiment ?
– Non mais vous me tutoyez, là, monsieur ?
– Oui, je vous tutoie ! Laisse-moi, toi ! Tout va bien, tout va bien. Tout va bien !

Quelques détails :
1. c’est une passoire : on utilise cette image à propos de lieux où on peut entrer et sortir sans difficulté.
2. Une Alerte-Enlèvement : c’est le dispositif mis en place depuis peu en France, sur le modèle des Etats-Unis, pour lancer l’alerte très vite et à grande échelle si un enfant ou un ado est enlevé.
3. Être majeur : on est majeur à partir de l’âge de 18 ans. Les alertes-enlèvement sont lancées seulement pour les mineurs.
4. On voit de tout : cette petite phrase indique que tout est possible, même les situations les plus inattendues. (familier)

Le tutoiement abolit la distance. Avec des effets opposés:
– il rapproche des autres, il met sur un pied d’égalité. Le Tu de la collaboration, ou du partage, ou de l’amitié, ou de l’amour.
– il permet de les dominer, de les insulter, de les humilier. Le Tu de l’impolitesse, ou du manque de respect, ou de l’agression verbale. Passer à Tu, c’est transgresser dans ces cas-là les règles de la sociabilité.

Dans cette scène, Michel Blanc s’inquiète, s’énerve et tutoie le commissaire : Une mère plus jeune que son fils, tu as déjà vu ça, toi ?
Mais on ne peut pas tutoyer un commissaire, ça peut avoir des conséquences : Vous me tutoyez, là, monsieur?
Et une fois son angoisse exprimée, il reprend le chemin de la politesse : Oui, je vous tutoie, dit-il… en vouvoyant le policier!
Fin du dérapage, retour au calme.

Mes codes : personnels mais bien sûr inséparables de mon milieu et de mon époque, avec l’idée qu’à mon âge, si on me tutoie, je tutoie aussi. (en version orale ou écrite, selon vos préférences)

Tu ou Vous, Catalogue personnel

– Je dis Vous à mes étudiants. Ce n’est pas le cas de tous mes collègues. Dans ce cas, le vouvoiement m’est très naturel, comme il l’est de la part des étudiants.
– Je tutoie tous mes collègues, parce que nous travaillons ensemble tous les jours. (Et à Marseille, on fait aussi la bise à ses collègues pour se dire bonjour.)
– Les jeunes collègues ont tendance à commencer par vouvoyer ceux qui sont plus âgés qu’eux et attendent le feu vert de leurs aînés pour les tutoyer. Je fais maintenant partie de ceux qui peuvent donner le feu vert. (ce qui a ses avantages et ses inconvénients.)
– Je dis Tu dans les commentaires que je laisse sur Instagram. Parfois en me disant que c’est un peu familier au tout début. Mais dans le fond, je suis surprise par ceux qui y vouvoient les autres.
– Je ne sais pas toujours quoi faire en répondant aux commentaires sur ce blog. Il me manque les repères d’âge, de « style », tout ce qu’on décrypte quand on voit les gens en chair et en os. J’ai tendance à dire Tu rapidement (ou immédiatement), sans doute pour gommer un peu la distance inhérente à ces échanges par blog interposé. Mais je fais souvent une remarque sur ce passage au tutoiement, comme pour m’excuser de cette familiarité trop précoce.
– Nous avons rencontré ce problème hier avec mes trois jeunes filles qui travaillent sur France Bienvenue cette année: pour répondre à une question posée par un visiteur, l’une n’envisageait pas de répondre en le tutoyant, la deuxième trouvait bizarre de le vouvoyer et la troisième n’arrivait pas à décider. Nous avons tranché en contournant le problème, dans une réponse où n’apparaissent ni Tu ni Vous ! (Mais c’est en général difficile de faire ce tour de passe-passe.)
– Il y a quelques personnes de mon entourage à qui je continue à dire Vous, même si nous sommes devenus plus proches au fil du temps. C’est difficile de changer des habitudes de longue date et ça ne gêne pas ces relations. C’est comme ça !
– Je dis Tu dans ma voiture à ceux qui conduisent comme des sauvages (d’après mes critères). Ce tutoiement va de pair avec des termes que je n’emploie pas habituellement. (Oui, des gros mots). Mais je suis dans ma voiture. Le Tu qui défoule.
– Si quelqu’un se permet de mal me parler et de me tutoyer d’une façon qui ne me plaît pas, je ne riposte pas en le tutoyant à mon tour. Du moins j’essaie. Tutoyer dans ce cas, c’est perdre son calme. Vouvoyer permet en quelque sorte de garder le contrôle, de maintenir la distance et d’éviter l’escalade. En général, c’est mieux d’éviter l’escalade.
– Mais ça peut avoir l’effet contraire et énerver encore plus celui qui vous énerve. Je repasse au Tu. Traduisez: je perds mon calme.

Donc deux petits mots et toute une palette de nuances…
D’un côté, comment ne pas penser aux Paroles de Jacques Prévert adressées à Barbara dans son poème :
Ne m’en veux pas si je te tutoie.
Je dis tu à tous ceux que j’aime.

Mais de l’autre, et sans poésie aucune, c’est plutôt :
Je dis tu à tous ceux qui m’agacent et que je n’aime pas !

Pour terminer, voici la bande annonce du film.
Les dialogues sont parfaits pour leur côté oral. Même s’ils sont légèrement surjoués et un peu trop « écrits », il y a ce débit de parole qui fait progresser quand on apprend le français. Et on entrevoit les falaises d’Etretat.

Bande annonce

La bande annonce est ici.

Transcription:
– Surprise !
(Chanson : Que reste-t-il de nos amours?)
– Et merci !
– Surprise !

– Bah tu manges pas ?
– Ils font des menus que pour les vieux.
– Tu as l’air en forme, toi ! Ça fait plaisir !

– C’est ta grand-mère !
– Qu’est-ce qui se passe ?
– Elle a disparu.
– Comment c’est possible qu’elle soit partie comme ça ? Vous les surveillez pas ?
– Mais c’est pas une prison ici, monsieur.
– Non mais attendez, hein, pas…
– C’est déjà arrivé quelquefois mais enfin bon, c’est rare.
– C’est pas la première fois, hein, c’est une vraie passoire là-bas !
– On peut pas lancer un avis de recherche ? A la télé, ils passent leur temps avec leur « Alerte- enlèvement ». On peut pas faire pareil ?
– Euh… Première question : est-ce que votre mère est majeure ?
– Tu t’énerves pas, hein.
– On voit de tout, nous, ici.
– Une mère plus jeune que son fils, tu as déjà vu ça, toi ?

– Putain, j’ai reçu une carte postale de ma grand-mère !
– Ah ouais ? Faut que tu y ailles, faut que tu mènes l’enquête.

– Excusez-moi.
– Vous voulez vous suicider ?
– Euh… non.
– Parce qu’on a quand même le meilleur spot pour ça ici, hein. Alors écoutez, moi je veux pas m’immiscer dans votre vie privée (1), mais moi, en tant que professionnelle, je suis obligée de vous prévenir. Donc on longe la falaise comme ça, tac (2). On arrive ici, on saute, hein, on est venu pour ça. Sauf que en cas de vent, retour en arrière…
– Je compte pas (3) me suicider en fait. Je suis quelqu’un qui aime la vie et je…
– Ah bah il faudrait le dire à votre visage parce que là, on peut pas deviner, hein !

– J’en peux plus (4) qu’on décide tout pour moi. Tu comprends ?
– Elle a du caractère (5), ta mère. C’est bien le genre à (6) partir comme ça.
– Allez, à ta grand-mère !

Quelques détails :
1. s’immiscer dans la vie privée de quelqu’un : intervenir dans la vie de quelqu’un sans en avoir vraiment le droit.
2. Tac : c’est juste une onomatopée.
3. Je ne compte pas (faire quelque chose) : je n’ai pas l’intention de… On utilise souvent la question : Qu’est-ce que tu comptes faire ?
4. J’en peux plus : j’en ai assez, je ne supporte plus cette situation.
5. Avoir du caractère : avoir une forte personnalité.
6. C’est bien le genre à (faire quelque chose) : cela correspond bien à sa personnalité, ce n’est pas surprenant de sa part.

Tu et vous, ailleurs sur ce blog et sur France Bienvenue :
Tutoyer ou pas ?
Seule avec deux enfants
En rose et bleu
On se tutoie ou on se vouvoie ?

Et n’oubliez pas de lire les commentaires. Merci à Sabine et à Anne pour leurs éclairages !

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Seule avec deux enfants

Au début

Seuls au monde. Au début.
Puis, quelques années plus tard, seule avec deux enfants. Peut-être.
Telle est souvent la définition de la famille monoparentale, comme on dit aujourd’hui. Voici le témoignage de Sonia, par petites touches, sur cette vie à trois.

Transcription
– [Arthur] est chez son papa. Il passe le weekend chez lui.
– Et Sybille dort toujours.
– Et Sybille dort. Mais je vais bientôt la réveiller.
– Elle a le sommeil lourd (1) en ce moment ?
– Voilà. Mais elle se couche tard aussi (2).
– C’est compliqué la… la logistisque au quotidien avec les deux enfants, toute seule ?
– Bah non, c’est plus compliqué (3). Maintenant, ils vont à l’école. Donc Sybille rentre toute seule puisqu’elle est au collège. Elle a les clés. Et Arthur, je le récupère à 18h30 à l’étude (4). Le mercredi (5), j’ai une personne, un jeune homme, qui vient garder mes enfants, voilà, et qui fait la cuisine, qui fait les devoirs (6), qui amène Sybille à la danse. … Tu viens ?
– Bonjour Sybille. Elle s’est couchée un peu tard hier ou pas ?
– Oui, hier soir, oui. Oui, oui, elle s’est couchée tard. Elle était sur internet.
– Vous limitez l’usage d’internet ou pas ?
– Oui, j’essaie ! J’essaie !
– Qu’est-ce que tu fais sur internet le soir ?
– Bah… ça dépend. Soit j’écoute de la musique, soit je suis sur Facebook, ou des trucs (7) comme ça.
– Et le petit frère, quand il est là, il se lève aussi tard que Sybille ?
– Non, non. Alors lui, c’est… c’est complètement l’inverse. Lui, c’est du 6 heures du matin (8). Il met son réveil. Il se lève. Il va sur internet, bien sûr. Il fait ses jeux.
– Vous êtes nombreux dans ton collège à être élevé par un seul des deux parents ?
– Oui. Hum (9).
– C’est difficile d’en parler devant maman, mais tu le vis comment, toi, le… la séparation des parents ?
– Bien, parce que j’étais tout bébé (10). Donc je m’en rappelle pas… enfin… Et mon père, je le vois aussi, donc ça me fait rien. (11)
– Il habite où, ton père ?
– A Paris.
– Tu vas à Paris pendant les vacances ?
– Ouais.
– Est-ce que vous touchez une allocation (12) pour élever seule vos enfants ?
– Non. Non non, non non. Je touche… bah les pensions alimentaires (13) des papas.
– Ça… ça fait quel montant, si c’est pas indiscret ?
– Les deux cumulés, ça fait 500 €.
– Ça vous suffit pour subvenir à leurs besoins ?
– Non, non, pas du tout ! Pas du tout, mais bon, c’est comme ça, hein.
– Comment ça se passe, le travail ?
– Ça va… ça va à peu près. Il y a des hauts, des bas. Mais ça va, je me débrouille bien. Je travaille beaucoup, donc c’est beaucoup de métro, boulot, dodo (14), quoi.
– Métro (15) ?
– Oui… enfin sans métro, mais voilà ! C’est un peu ça. Parce que la vie est chère, terriblement chère.
– Qu’est-ce qui vous coûte le plus cher ?
– Bah… la… la nourriture. Oui, la nourriture, ouais. Faire les courses (16), c’est une horreur, quoi ! Tu es obligée* d’aller dans des… des magasins style Lidl, Netto (17), les choses comme ça.
– Et vous pensez rester ici un petit moment à Douelle ?
– Bah, les enfants sont bien, donc voilà. Mais j’ai quand même dans l’esprit un jour de partir vivre ailleurs, oui.
– Vous êtes pas tellement attachée à Douelle.
– C’est un petit village, on s’y sent bien. Mais c’est particulier, quoi. On n’est pas douellais. Voilà, c’est comme ça, quoi. Les gens sont gentils, mais je sais pas, il y a un barrage, quoi. Il y a une distance.

Quelques détails :
1. avoir le sommeil lourd : dormir profondément. Donc ne pas se laisser réveiller par les bruits ambiants.
2. aussi : ici, cela signifie qu’il y a une deuxième explication au fait que Sybille dorme tard.
3. C’est plus compliqué = ce n’est plus compliqué. Il ne s’agit pas de la comparaison mais de la forme négative, dans laquelle il manque « ne .
4. L’étude : ce sont les heures qui suivent la classe à l’école primaire, après 16h30 en général. Les enfants dont les parents travaillent restent à l’étude, dans leur école, et peuvent faire leurs devoirs.
5. Le mercredi : il n’y a pas classe le mercredi en primaire (ni en maternelle), sauf dans les écoles qui ont commencé à appliquer la réforme des rythmes scolaires.
6. Qui fait les devoirs : elle veut dire qu’il fait les devoirs avec les enfants, qu’il les aide. Il leur fait faire leurs travail d’école.
7. Des trucs = des choses (familier)
8. c’est du 6 heures du matin : l’emploi de « du » devant un horaire n’est pas très fréquent. Cela signifie qu’on généralise, qu’on décrit un horaire habituel, de façon plutôt familière.
9. Hum : cette onomatopée signifie qu’on approuve, qu’on dit oui.
10. Être tout bébé = être toute petite, très jeune. Elle n’avait que quelques mois.
11. Ça me fait rien : ça ne me dérange pas, ça n’a pas de conséquences sur ma vie.
12. Toucher une allocation : recevoir une allocation, c’est-à-dire une aide financière de l’Etat.
13. Une pension alimentaire : c’est une somme versée à la mère par le père en cas de divorce.
14. Métro, boulot, dodo : cette expression familière indique qu’on a peu de temps libre, qu’on est esclave de la vie quotidienne, avec beaucoup de temps passé dans les transports pour aller travailler. Et donc ensuite, on est tellement fatigué qu’il ne reste que le temps de dormir (= faire dodo : cette expression est utilisée par les enfants, sauf ici, pour que les sonorités riment.)
15. Métro ?: là où vit cette famille, il n’y a pas de métro puisque c’est un petit village. Donc c’est juste une image pour décrire le rythme quotidien de cette femme.
16. Faire les courses = acheter ce qui est nécessaire pour mange (et entretenir la maison).
17. Lidl, Netto : ce sont des magasins discount implantés en France depuis quelques années. (Les Français utilisent le mot « discount », avec une prononciation à la française bien sûr !)

* Petite remarque sur le tutoiement et vouvoiement à propos de Tu es obligé(e) d’aller dans des magasins… :
Comme vous l’avez remarqué, les deux femmes ne se tutoient pas. Mais au lieu d’employer « On » dans son sens général et impersonnel, dans une conversation, on peut utiliser un pronom plus personnel, Vous et Tu: On est obligé / Vous êtes obligé / Tu es obligé. Ce qui est bizarre, c’est que de plus en plus de gens utilisent Tu dans ce cas-là, même si par ailleurs, ils ne tutoient pas la personne à qui ils parlent. C’est un peu comme si tu devenait impersonnel, alors que c’est le pronom qui de manière générale crée le plus de proximité entre les gens.

En rose et bleu


Le bleu est la couleur de l’UMP, le parti du Président sortant Nicolas Sarkozy.
Le rose est la couleur du Parti Socialiste qui a donc gagné les élections dimanche.
Les sondages, depuis plusieurs semaines, donnaient ce résultat. Donc le suspense n’a pas été totalement insoutenable jusqu’au bout !
De plus, dès avant 20 heures, heure à laquelle les premières estimations sont officiellement rendues publiques à la télévision et à la radio, les informations avaient circulé sur internet et les réseaux sociaux, au vu notamment des premiers résultats du dépouillement pour les bureaux de vote qui ferment à 18 heures. (Seuls les bureaux des grandes villes sont ouverts jusqu’à 20 heures.)

Echos de cette soirée électorale, en province puis à Paris.
Paroles de Président.
Paroles de Français, les heureux et les mécontents.
Espoir pour beaucoup, teinté de réalisme souvent.

Infos locales: Le département des Bouches-du-Rhône vote toujours à droite.
Mais cette fois, la gauche l’emporte à Marseille, alors que nous avons un maire UMP.
(Toutes les grandes villes françaises ont voté à gauche, sauf Nice.)

Transcription:
(à la télévision, 20 heures, sur France 2)
Voici notre estimation du résultat de la Présidentielle en ce 6 mai 2012: c’est François Hollande qui est élu Président de la République.

(En Corrèze)
– François, regardez. Regarde un peu, hein.
– C’est un couple maintenant, hein.
– François, hein ?
– Elle connaît monsieur Hollande depuis des décennies et des décennies. Et c’est quelqu’un qui a toujours été là et qui la touche profondément. C’est un petit peu son fils d’adoption.
– Dis-moi, François, quand tu seras à l’Elysée (1), est-ce qu’on pourra continuer à te tutoyer (2) ?
– Bah toi, oui, tu as tous les droits !
– Moi, j’ai tous les droits ?
– Tu pourras rentrer sans badge, toi.
– Vous pensez qu’il va changer s’il devenait Président ?
– Non, il est trop profond pour ça. Bien sûr, il sera obligé de devenir autre. Il est construit sur des valeurs sûres, je pense vraiment. C’est quelqu’un de droit. Peut-être trop.
– Comment ça ?
– Parce qu’il faudra qu’il s’arme. La vie n’est pas facile, surtout dans ce milieu-là.

(A l’aéroport de Brive)
– C’est tout à fait émouvant d’avoir cet accueil partout. Toute la route que j’ai faite entre Tulle et l’aéroport de Brive (3), ça n’a été que des saluts, des signes d’encouragement, des amitiés rappelées. Donc, voilà, je voulais m’arrêter un moment pour saluer les jeunes qui sont là. Je vais prendre l’avion parce que je vais…
– Où est-ce que vous allez Monsieur Hollande ?
– Je vais atterrir d’abord, après avoir pris l’avion, et puis ensuite je vais à la Bastille (4). Voilà. Merci.

(Place de la Bastille à Paris)
Mes amis, je ne sais pas si vous m’entendez, mais moi, je vous ai entendus. J’ai entendu votre volonté de changement, j’ai entendu votre force, votre espérance, et je veux vous exprimer toute ma gratitude. Je veux vous dire mon émotion d’être celui qui peut vous représenter. Je veux aussi vous dire ma fierté, la fierté de cette France que vous offrez, la France de la diversité (5), de l’unité, rassemblée, réunie, ma fierté aussi, 31 ans jour pour jour, ici à la Bastille, d’avoir permis que la gauche ait un successeur à François Miterrand. Merci ! Merci à tous !

François Hollande, 51,7% des voix, un score quasi identique à celui de François Mitterand un certain 10 mai 81 (6), comme un air de déjà vu.
– Ouais, c’est la même ambiance. Ouais, c’était pareil, ouais. François Miterrand, c’était un grand moment aussi, ouais, ouais. Parce que c’était le premier aussi.

Le premier Président socialiste, Fredie et Nadine s’en souviennent eux aussi:
– Il y a plus de jeunes qu’en 81.
– Il y a plus de jeunes et plus de diversité. Il y a des gens… il y a des gens du monde entier, de tous les continents. Le monde entier est là.
– Je crois que c’est un peu différent parce que on a déjà connu le socialisme. J’ai peut-être un peu moins d’illusions.
– Ma mère, elle m’en parle tout le temps et j’ai l’impression d’avoir un peu vécu la même chose que… qu’elle aujourd’hui, quoi.
– Le plaisir d’élire un Président de gauche, pour nous la première fois qu’on vote aussi.
– La première fois qu’on vote aussi.
– C’est important.
– Moi, j’ai voté par élimination (7). J’avais pas le choix, j’ai voté Hollande, pour pas que Sarkozy soit réélu. On l’a bien vu pendant les cinq dernières années ce qui s’est passé. Mais bon, pour Hollande, on va pas rêver, quoi.
– Bah en même temps, moi, j’ai pas voté parce que je me sentais pas représentée et puis, je suis pas de la gauche, mais je suis pas trop de la droite non plus. Enfin, je suis plus de la droite mais j’aurais pas voté pour Sarko. Mais avec Sarko, on a vu ce qui s’est passé, avec Hollande, on sait pas du tout.
– Plutôt déçu, parce que je pense pas qu’il sera en mesure de garder le cap financier à la France.
– Ma fille vient de m’appeler, elle est hyper contente ! Je suis vraiment content. Du changement. Je veux pas être méchant envers Sarkozy mais je suis hyper, hyper content.
– Beaucoup d’espoir pour la suite.
– Tout va bien, les gens ont compris. C’est super !
– Enfin, on va pouvoir espérer un peu de changement. Et c’est tout ce qu’on attend, Hollande ou pas Hollande, on veut juste du changement et essayer de voir ce que ça peut donner un peu de l’autre côté de la politique et on est vraiment contents que on puisse enfin, nous les jeunes, voir un gouvernement de gauche.

Quelques détails:
1. L’Elysée: c’est là où réside et travaille le Président de la République.
2. tutoyer: cette question montre bien que tutoyer est un signe de familiarité et que vouvoyer exprime le respect. Cette amie de longue date pose cette question parce qu’elle n’aurait jamais imaginé tutoyer un jour le Président de la République !
3. Tulle, Brive: ce sont les deux villes principales de la Corrèze, département où François Hollande est élu depuis de longues années. (C’est un département rural). C’est à Tulle qu’il a voté et attendu les résultats.
4. La place de la Bastille: c’est un lieu symbolique à Paris (à cause de la Bastille, qui était une prison, symbole du pouvoir royal absolu et qui a été prise et détruite pendant la Révolution en 1789.) Ce lieu de est toujours sur le parcours des manifestations à Paris quand les Français se mettent en grève.
5. la diversité: c’est l’idée que la France est faite par et pour tous ses citoyens, qu’ils soient français depuis très longtemps ou plus récemment. C’est une référence au fait que la France est constituée par son immigration. Evidemment, François Hollande s’oppose là aux idées développées par l’extrême droite de Marine le Pen et par une une partie de la droite représentée par Nicolas Sarkozy, des idées faites pour diviser les Français.
6. le 10 mai 81: date symbolique dans l’histoire de la gauche en France puisque c’était l’élection du premier Président socialiste de la 5è République, après des décennies de gouvernement de droite.
7. voter par élimination: au deuxième tour de l’élection présidentielle, il ne reste toujours que les deux candidats qui ont eu le plus de voix au premier tour. Donc bien sûr, les électeurs peuvent avoir à choisir un des candidats,  même s’il ne représente pas parfaitement leurs idées, parce qu’ils ne veulent pas que son adversaire soit élu.

Et si vous voulez vous entraîner à dire ou à comprendre chiffres et grands nombres, j’ai enregistré ces résultats pour vous:

Tutoyer ou pas ?

Vivre ensemble, c’est respecter des codes sociaux, comprendre ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. En France, ça veut dire par exemple savoir si on tutoie quelqu’un ou pas. Question d’âge, de hiérarchie, de milieu… Parfois subtil, surtout pour les étrangers qui n’ont pas ce contraste entre le « vous » et le « tu » dans leur langue.
Mais même quand on est français, on peut ne pas bien savoir comment se comporter et tutoyer les gens un peu trop facilement. Le risque, c’est d’être perçu comme quelqu’un de trop familier. C’est ce que raconte ici la comédienne Dominique Blanc. Petite leçon de bienséance.

Transcription:
– Je me rappelle être allée voir un spectacle et tout d’un coup, je me trouve assise à côté d’Anne Alvaro, que j’adore, que j’ai vue jouer, Shakespeare, que je trouve magnifique et tout ça, et je sais pas du tout en fait que bah, ça ne se fait pas (1), donc je me tourne vers elle et je la tutoie, qui est un truc qui se fait pas non plus. Et je lui dis: « Bah tu sais, j’ai appris que toi aussi, tu avais raté le Conservatoire (2), et ça me fait vraiment plaisir ! Parce que moi aussi, je l’ai raté. Et je trouve que tu es une sublime comédienne, quoi, tu es vraiment géniale ! », et tout ça. Et alors je sens sur le visage de la personne que c’est pas ça du tout, quoi, il faut pas s’y prendre comme ça (3)!
Donc j’ai fait ça beaucoup. Bon. C’est…
Mais pourquoi vous l’avez tutoyée ? Parce que c’est genre « On est… On est comédiennes toutes les deux, ou… ?
– Oui. Puis (4) je sais pas, je… je pensais que dans ce milieu (5), ça se faisait comme ça ,quoi, que tout le monde se tutoyait sans… sans protocole, si vous voulez. Donc bon, j’ai fait ça… j’ai fait ça pas mal de fois (6) !
Vous aviez pas les codes, quoi !
– Non, j’avais pas les codes. J’étais timide mais quand je rencontrais des gens qui m’avaient bouleversée, etc…, je… je… vous savez, comme les grands timides des fois qui font des trucs complètement fous, hop (7), je me jetais au cou (8) de… de la personne.

Quelques détails:
1. ça ne se fait pas: ce n’est pas correct, ce n’est pas acceptable socialement.
2. Le Conservatoire = le Conservatoire Supérieur d’Art Dramatique, à Paris, école de théâtre prestigieuse.
3. s’y prendre comme ça: agir de cette façon.
4. puis: elle prononce ce mot comme dans certaines régions de France comme s’il n’y avait pas de « u ». Elle dit « Pis ».
5. dans ce milieu: dans cette communauté = dans le milieu du théâtre.
6. pas mal de fois: souvent (familier)
7. hop: onomatopée qu’on utilise pour accompagner un mouvement soudain et rapide, ou un saut par exemple.
8. se jeter au cou de quelqu’un: ici, c’est au sens figuré. Cela signifie se comporter avec cette personne comme si on la connaissait bien alors qu’on vient juste de la rencontrer, se montrer familier très rapidement.

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