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Mercenaire

mercenaire

Quel bon film !
Le titre ne m’avait pas accrochée, il n’évoquait pas grand chose pour moi. Et ensuite, à cause de la vague idée que cela se passait dans le milieu du rugby, j’allais laisser passer l’occasion de voir ce très beau film !

Il y a donc des mercenaires dans le milieu du rugby: ce sont les jeunes Wallisiens ou Calédoniens venus de ces morceaux de France perdus à l’autre bout du monde, ces garçons achetés par les petits clubs de métropole et qui rêvent de faire une belle carrière ici.
C’est une histoire de famille et de traditions où les fils se déchirent avec leur père, une histoire de sport avec ses grands moments d’exaltation et ses petitesses sordides, une histoire de déracinement, de solitude et parfois de racisme.

C’est le récit du voyage de Soane, qui le mène et le malmène de la Nouvelle Calédonie au sud-ouest de la France et qui le fait entrer dans l’âge adulte, au prix d’épreuves qu’il n’imaginait pas en quittant sa terre natale et les siens.

La Nouvelle Calédonie n’y est pas l’habituelle carte postale aux plages parfaites et exotiques. Elle est rude, pauvre et belle. Les petits clubs de rugby, avec leurs vestiaires vétustes et leurs problèmes d’argent, n’y font pas rêver tous les jours de grande épopée sportive. On est dans la mêlée, dans la réalité, ici et là-bas, en français et en wallisien. On sort plus riche de cette découverte. (Et j’ai pensé à nos quelques étudiants calédoniens qui atterrissent chaque année à l’aéroport de Marseille pour étudier ici deux ans ou plus.)

mercenaire-bande-annonce
Regardez la bande annonce ici.

Transcription:
– Elles sont où, tes valises ? (1)
– J’en ai pas.
– Abraham, ton pilier (2) de 140 kilos, là, qui en a perdu vingt (3) dans l’avion, en tongs (4), en short, qu’est-ce que tu veux que j’en fasse ?
– Tu crois quoi ? (5) Que je vais te trouver un contrat comme ça, en claquant des doigts (6) ? Pourquoi tu es pas rentré au pays  (7)?
– Tu es un All Black ?
– Je suis français. Wallis (8), c’est la France.
– Qu’il vienne me chercher ! Moi, je l’attends ! Il croit que j’ai peur de lui ?
– Tu connais pas l’histoire de ma famille. Si je pouvais, je l’effacerais.
– Soane, c’est qui, ces mecs  (9)?
– C’est tout ce que j’ai.

Quelques explications
1. Elles sont où, tes valises ? : cette question est uniquement orale, avec avec le pronom (elles) placé avant le nom (valises) qu’il remplace avec cette répétition du sujet et avec cet ordre des mots. (pas d’inversion du sujet et du verbe).
2. Un pilier : c’est l’un des postes dans une équipe de rugby, pour lequel on a besoin de joueurs très puissants et donc lourds.
3. Qui en a perdu 20 dans l’avion : c’est ironique. Soane vient de répondre au responsable du club de rugby qu’il pèse 120 kilos alors qu’Abraham leur avait promis un joueur de 140 kilos. Donc le responsable se sent trompé sur la marchandise !
4. Des tongs : ce sont des sandales en plastique très sommaires qu’on porte l’été.
5. Tu crois quoi ? : Autre question orale et très familière. La version plus standard = Qu’est-ce que tu crois ? Dans les deux cas, c’est ce qu’on dit quand on est en colère contre quelqu’un, quand on reproche à quelqu’un de ne pas voir la réalité. (Cette question ne sert jamais à demander à quelqu’un ce qu’il pense.)
6. En claquant des doigts : comme par magie, sans faire d’effort particulier.
7. Rentrer au pays : c’est retourner dans sa région d’origine.
8. Wallis : c’est un territoire d’outre-mer français, au nord de la Nouvelle Calédonie.
9. Ces mecs : ces hommes (très familier) Et en général, quand on pose cette question, on exprime un sentiment d’hostilité.

Dans les sous-titres du wallisien :
1. Tu te démerdes : tu te débrouilles, tu trouves une solution par toi-même. (très familier, plutôt vulgaire) C’est un ordre, comme Démerde-toi, mais encore plus abrupt.
2. Tu as beau te cacher : même si tu te caches…

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Ces vies

La lettre

La lettre de Suzanne

Mémorial de l'holocauste - Berlin

Les traces dérisoires de ces vies sont conservées entre autres au Mémorial de l’Holocauste à Berlin, d’où on ressort bouleversé, comme toujours face à ce que des hommes et des femmes ont infligé à d’autres.
Juste lire la carte de cette mère écrite à Drancy où les autorités françaises parquaient les Juifs et ceux qu’ils arrêtaient avant de les livrer aux Nazis. Dernière trace d’un voyage en général sans retour.
Et écouter aussi Ida, une des survivantes d’Auschwitz, dire avec toute sa vitalité ce qu’elle a vécu, comme tant d’autres. L’émission de dimanche matin est ici.

En voici un petit extrait:
Ida

Transcription:
Nous avons été conduits au camp de Drancy. Alors, il se trouve que (1) je faisais beaucoup plus que quatorze ans (2). Je vais vous dire en quelques mots pourquoi : parce que la dernière fois que j’avais vu ma mère, c’était trois mois avant qu’elle soit arrêtée. Et à ce moment-là, comme je vous l’ai dit, j’avais douze ans et demi, et ma mère m’avait dit : « Mais tu es une grande fille maintenant ! Je trouve que tes petites frisettes (3), là, ça fait bébé (4). Je vais te peigner (5) à la mode. » Ma mère m’a emmenée chez sa coiffeuse et m’a peignée comme étaient peignées les femmes pendant la guerre – on appelait ça une houppette – et j’ai gardé cette coiffure. Et quand je suis arrivée à Drancy, à quatorze ans peignée comme ça, j’en faisais facilement seize, et c’est pour ça qu’on m’a embêtée (6) pour la carte d’identité.

On a poussé les hommes vers la gauche, les femmes et les enfants vers la droite. Alors il y avait ce matin-là, à Auschwitz, le 13 février 1944, exceptionnellement un seul SS qui était là, avec sa badine (7), qui faisait la sélection. Et puis comme ça, avec… avec le bras, il nous désigne comme ça, il nous dit : « Ceux qui sont fatigués ! », il désigne le camion. Bon, « Ceux qui sont… ceux qui sont pas… Ceux qui peuvent marcher, ici ! », hein, écoutez, je sais pas ce qui s’est passé dans ma tête, moi, je me suis dis en moi-même : Moi, je suis pas fatiguée, moi, je marche. S’ il m’avait demandé mon âge, je ne rentrais pas dans le camp. A Auschwitz, les enfants n’étaient pas admis à quatorze ans. Eh bah vous voyez, c’est grâce à la coiffure de ma mère qu’il n’a pas fait attention à mon âge. Je dis toujours avec beaucoup de tendresse que ma mère m’a donné deux fois la vie.

De toutes ces rencontres, de toutes ces années, qui sont passées comme ça depuis cette… cette horreur de la déportation, les années qui ont suivi, etc., qu’est-ce que vous retenez de tout ça ? Est-ce que vous comprenez ce qui s’est passé ?
Il y a…. Non, on peut pas comprendre. On peut pas comprendre. On peut pas comprendre qu’est-ce qui (8) a poussé des hommes à… On peut pas comprendre ce que les Nazis ont voulu faire. C’est… On peut pas comprendre. Il y a pas d’explication. Non seulement il y a pas d’explication, mais vous savez, avec le temps qui va passer, quand il y aura plus de témoins, je… on… je commence à me demander : Est-ce que vraiment on croira ce qui s’est passé ? Ce qui est important, c’est que les élèves (9) par exemple plus tard, quand ils pourront dire à leurs enfants : « Moi j’ai vu des témoins, moi j’ai vu des numéros sur le bras, moi j’ai vu, on m’a raconté. » Aussi longtemps que ça pourra se… La… la… Vous savez, ça peut durer assez longtemps mais bien sûr, c’est pas à l’infini, quoi.
Mais vous, vous êtes là aujourd’hui. Et votre vie n’a pas été la même évidemment que ce qu’elle aurait pu être.
Non, non. Elle a pas été la même. Elle a pas été la même mais de pouvoir transmettre, c’est quand même… pour moi, c’est une compensation, je dis je pense que je partirai sereine, en me disant : J’ai fait ce que j’ai pu.

Quelques détails :
1. Il se trouve que : cette expression exprime une sorte de hasard ou de coïncidence.
2. Faire plus que 14 ans : avoir l’air plus vieux que 14 ans. En français, on utilise le verbe faire dans ces situations: Il fait plus que son âge. / Elle ne fait pas son âge.
3. Des frisettes : c’est lorsque les cheveux frisent légèrement, ont de petites boucles.
4. Ça fait bébé : ça donne l’air d’être encore un bébé. (style oral). Il y a d’autres expressions semblables avec le verbe faire: ça fait vieux. / ça fait fille.
5. Peigner : aujourd’hui, on dit plutôt coiffer.
6. On m’a embêtée : on m’a causé des problèmes, c’est-à-dire qu’ils ont mis en doute le fait que c’était bien sa carte d’identité.
7. Une badine : une baguette qu’on tient à la main. On peut s’en servir par exemple pour faire avancer un cheval.
8. On peut pas comprendre qu’est-ce qui… : style oral. Dans un français parfaitement correct ou écrit, on dit : On ne peut pas comprendre ce qui... Qu’est-ce qui est le début d’une question directe et se transforme en ce qui dans une question au style indirect.
9. Les élèves : Ida, comme d’autres, va dans les écoles, les collèges, les lycées pour témoigner et expliquer, avec l’idée que ce sont les jeunes qui sont l’avenir et qu’il est nécessaire qu’ils sachent, pour faire barrage aux préjugés et à l’intolérance.

Leçon

Lilian Thuram BD

Les Français ont très peu voté aux élections européennes récentes. (En France, il n’est pas obligatoire d’aller voter.) Et parmi ceux qui l’ont fait, 25% ont donné leur voix au Front National, parti d’extrême-droite. Perte de repères, perte de confiance, perte de valeurs, perte d’espoir.
Alors la parole de gens comme Lilian Thuram, l’ancien footballeur champion du monde en 1998, a toute son importance. Il travaille avec sa fondation dans les écoles pour combattre les préjugés et le racisme. Une BD est sortie il n’y a pas très longtemps, qui raconte son histoire. Un joli portrait aussi de sa mère, entre autre, et de ceux qui l’ont inspiré et aidé à comprendre les sources du racisme.

Voici ce qu’il raconte de son enfance, petit gars arrivé des Antilles avec ses frères et soeurs pour rejoindre leur mère qui voulait leur donner un avenir meilleur en venant dans la région parisienne.

Lilian Thuram et la cité des Fougères

Transcription :
C’est là que vous avez grandi ?
– Oui, j’ai grandi à Avon (1), exactement dans une cité (2) qui s’appelle Les Fougères, c’est-à-dire que moi, j’arrive des Antilles (3), et puis, bah je connais pas beaucoup la géographie du monde. Et là, je découvre des personnes qui viennent du Zaïre, du Pakistan, du Portugal, de l’Espagne, du Liban, d’Algérie et d’autres encore.Et ça a été un moment extrêmement important, et qui explique que… la personne que je suis aujourd’hui, quoi, voilà.
C’est-à-dire que c’est en arrivant en France dans cette cité que vous avez découvert le monde, c’est ça que vous êtes en train de dire, vous vous êtes ouvert au monde extérieur.
– Ah bah complètement ! Lorsque j’étais enfant en Guadeloupe, si on m’avait parlé du Pakistan, je… je le connaissais pas, le Pakistan. Et… Et puis, la grande majorité des personnes aux Antilles, et notamment à Anse-Bertrand (4), avaient la même couleur de peau que moi. Donc voir toutes ces différences de couleur de peau, ou de… de coutumes – par exemple, lorsque j’allais chez mon ami Zia qui venait du Pakistan, j’étais intrigué (5) par comment sa maman était habillée, voilà. Ou même les odeurs. Lorsque j’allais par exemple chez mon ami juste en bas de chez moi, Paulin Kaganoungou, là aussi, la façon de s’habiller de la maman en pagne et les odeurs étaient complètement différentes. Ou bien quand j’allais chez Benito, sa maman était espagnole, là aussi on mangeait différemment. Et donc je trouve que vivre dans cette… dans cette diversité culturelle m’a… m’a appris très jeune qu’il y avait plusieurs façons de faire et de dire les choses. Et ça, c’est essentiel.

Quelques détails :
1. Avon : ville d’Ile de France, à environ 60 km de Paris, proche de Fontainebleau.
2. Une cité : c’est un quartier constitué essentiellement d’immeubles. (un quartier populaire.)
3. les Antilles : pour les Français, ce sont essentiellement les départements d’outre mer, la Guadeloupe, la Martinique.
4. Anse-Bertrand : c’est la petite ville de Guadeloupe où il est né et a passé les neuf premières années de sa vie.
5. Être intrigué : être surpris par quelque chose qui pique notre curiosité.

L’émission entière est là.
Il y est bien sûr question de l’esclavage, sur lequel repose notre histoire aux Antilles. De foot aussi et de travail acharné. Un beau portrait.

L’espèce humaine

En 2013, certains continuent à vous traiter de singe si vous avez la peau noire. Cela s’appelle du racisme. C’est ce à quoi a dû récemment faire face Christiane Taubira, notre Garde des Sceaux (c’est-à-dire notre ministre de la Justice), née dans le département français de Guyane.

Le racisme comme réponse aux problèmes économiques et sociaux. Résurgence d’idées malsaines, qui font froid dans le dos parce qu’elles sont la négation de l’appartenance de tous à la même famille humaine, dans laquelle nous naissons, par hasard et sans mérite, blancs, noirs, grands, petits, hommes et femmes.
Voici la réponse sans compromis de C. Taubira:C Taubira

Pour regarder cette interview en entier:

En voici un extrait que j’ai transcrit, parce que tout y est dit avec dignité, détermination et fermeté:Transcription :
Bah, il faut reconnaître qu’effectivement, ce sont des propos (1) d’une extrême violence parce que ces propos prétendent m’expulser de la famille humaine. Ce sont des propos qui dénient… qui me dénient mon appartenance à l’espèce humaine. Donc ils sont violents. Et puis en plus, ils ne sont pas proférés (2) n’importe où : c’est ici, dans ce pays de France, c’est-à-dire cette nation qui s’est construite sur une communauté de destins, sur du droit, sur des lois qui s’appliquent à tous, sur une égalité entre ses citoyens. C’est dans ce pays-là que des personnes s’autorisent à proférer de tels propos. Moi, j’encaisse le choc (3). Simplement, évidemment, c’est violent pour mes enfants, c’est violent pour mes proches (4), c’est violent pour tous ceux qui me ressemblent. Ça l’est pour tous ceux qui ont une différence, mais ça l’est aussi pour ceux qui ressemblent à ceux qui les profèrent, parce qu’on peut se ressembler physiquement mais ne pas avoir la même éthique, ne pas avoir le même idéal. Donc je sais qu’il y a des personnes qui souffrent beaucoup, beaucoup de ces agressions.
C’est à nous de rappeler à tous les Français que le racisme n’est pas une opinion mais un délit puni par la loi de la République.
Comme l’a dit cet après-midi… l’a rappelé cet après-midi le Premier Ministre, ça n’est pas… Le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit. L’antisémitisme n’est pas une opinion, c’est un délit. La xénophobie, les discriminations, ce sont des délits punis par la loi. Donc la justice doit passer (5) mais la justice ne peut pas porter toute la charge. La société doit s’interroger. Et c’est ce qui se fait, parce qu’on voit bien que tous ceux qui ne louvoient (6) ni avec les valeurs républicaines, ni avec les principes démocratiques, ils s’expriment là. Toutes ces voix (7) qui s’élèvent rappellent que justement, elles ne louvoient pas avec ces principes et ces valeurs. D’ailleurs, vous avez vu, il y a eu une charte adoptée en… à Rome, par dix-sept pays européens, et la charte dit très clairement : il y a ceux qui sont ouvertement xénophobes. Et puis il y a ceux qui se dissimulent par exemple derrière la préférence nationale (8). Bon, c’est juste de l’hypocrisie, c’est juste de la lâcheté et ça, ça ne me trouble pas. Non, non, il y a un affrontement de valeurs profond. Cet affrontement est tout à fait normal, nous allons livrer bataille parce que nous avons des batailles sémantiques à livrer, nous avons des batailles cuturelles à livrer. Nous avons des conquêtes politiques à refaire et nous sommes bien déterminés à le faire.

Quelques détails :
1. des propos : des paroles
2. proférer des paroles, des propos : prononcer des paroles, des mots. (style soutenu). On utilise aussi ce verbe à propos de menaces : proférer des menaces
3. encaisser un choc : absorber un choc. Donc ici, faire face et réagir.
4. Les proches : la famille et les amis proches
5. la justice doit passer : il doit y avoir un jugement, un procès puisqu’il s’agit de quelque chose d’illégal.
6. louvoyer : prendre des détours. Donc ici, s’arranger avec les règles et les principes, ne pas les respecter.
7. toutes ces voix : elle fait référence à tous ceux qui ont condamné ce racisme, dans la classe politique, chez les intellectuels ou les artistes et chez les citoyens « ordinaires »
8. la préférence nationale : c’est une des idées du Front National et de l’extrême-droite, qui vise à exclure les étrangers.

Et ici, de quoi prendre peur ! Cette personne était candidate Front National à des élections. Et, bien sûr, elle a même des amis qui sont noirs ! Donc elle n’est pas raciste. Un grand classique:

candidate FN

Transcription:
– Mais justement, moi, je voulais juste vous montrer une photo et vous demander ce que vous en pensiez… de cette photo.
– Celle-ci, je l’ai vue. Et honnêtement, je l’ai mise sur mon réseau.
Justement, ouais, je l’ai trouvé effectivement sur votre facebook.
Oui. Bien sûr, bien sûr.
– Qu’est-ce que veut dire ce photo-montage exactement ?
– Bah, tout est dit entre les mots, hein ! Voilà, c’est… c’est… Elle arrive comme ça, elle débarque comme ça, c’est… franchement, c’est une sauvage, quoi. Elle prend tout le monde… Quand on lui parle de quelque chose de grave à la télé, aux informations, n’importe où , elle vous fait un sourire, mais il faut voir, un sourire du diable ! Les personnes qui ont tué, mais c’est pas grave, on va leur mettre leur bracelet, et puis çe sera déjà bien.
– Mais parce que ce genre de comparatif des noirs avec des singes, ça fait partie quand même des… voilà, de toutes les thématiques du racisme primaire.
– Non. En général, un… Non, non, ça, ça n’a rien à voir. Un singe, ça reste un animal. Un noir, c’est un être humain. J’ai des amis qui sont noirs et c’est pas pour ça que je leur dis que c’est des singes.
– Pourtant, là, vous faites ce comparatif-là avec ce genre de montage.
– C’est plus par rapport à une sauvage, que je l’ai fait. Pas par rapport à… au racisme, ou aux noirs, ou aux gris ou n’importe quoi. Là, c’est vraiment une sauvage. C’est une sauvage, voilà. A la limite, moi, je préfère la voir dans un arbre après les branches que de la voir comme ça au gouvernement, hein ! Franchement.

ça ne sent pas très bon

La France et son luxe… La France et ses grands parfums… Chanel, Dior, Lancôme, Guerlain…
Mais voilà, ça ne sent pas très bon du côté de Jean-Paul Guerlain, interviewé il y a quelques jours sur France 2 par Elise Lucet. Relents certains de racisme dans sa petite remarque incidemment prononcée sur les « nègres ». Un ange passe *. Elise Lucet laisse filer sans relever…
Audrey Pulvar, grande journaliste sur France Inter et sur France 3 n’a pas laissé passer, elle, dans une réponse très claire et cinglante.


Transcription:….Comme elle ne se parfumait pas. Mais elle avait mis du Chamade et du Fête de Molineux. Ça, je m’en souviens. Et un jour, je lui ai dit – je l’appelais encore Madame – « Qu’est-ce qui vous séduirait si on devait vous faire un parfum ? » Et elle m’a dit : « J’aime le jasmin, la rose et le santal. » Pour une fois, je me suis mis à travailler comme un nègre*. Je ne sais pas si les nègres ont toujours tellement travaillé, mais enfin… Et au bout du trente-troisième essai, j’ai trouvé que ça sentait assez bon pour lui présenter. Et elle l’a tout de suite adopté. J’ai continué à travailler d’ailleurs.

Et voici la réponse d’Audrey Pulvar:


Transcription
Nègre je suis, nègre je resterai.
L’arabe menteur, l’arabe voleur, le chinois travailleur mais sale, le juif cupide, la française sexuellement libre, le latino chaud lapin *, la négresse panthère, la négresse lascive, le nègre danseur, le nègre rieur, le nègre footballeur, le nègre paresseux… Bingo ! En cherchant un peu, on pourrait en trouver d’autres, des idées à fournir à monsieur Jean-Paul Guerlain pour son petit précis de clichés racistes. C’est donc celui du nègre fainéant, bon à rien, qu’il aura choisi de nous servir, dans un silence sidérant (1), sur le plateau du 13 heures  (2) de France 2  vendredi dernier.
« J’ai travaillé comme un nègre, je ne sais pas si les nègres ont toujours tellement travaillé, mais enfin… ». C’est la deuxième partie de cette phrase, 13 mots, qui lui valent… quoi au juste ? On a bien cherché, on a bien attendu pendant tout le week-end, dans la bouche de tous ces responsables politiques, un début de condamnation, d’émoi, d’indignation. Seule Christine Lagarde a réagi. Pour les autres, on attend encore. En France, on peut donc prononcer des paroles racistes à une heure de grande écoute, sur un média national (3) sans qu’aucune grande voix, politique, intellectuelle ou artistique ne s’en émeuve. Oh, les associations font leur job, qui menacent de porter plainte. Mais qui parle de racaille ? De scandale ? De honte ? D’obscénité ? Ou de crachat ? Le crachat, que ce très distingué Monsieur Guerlain a jeté  à la figure non pas seulement de tous les Noirs d’aujourd’hui, mais surtout, cher Monsieur Guerlain, sur la dépouille des millions de morts, à fond de cale, à fond d’océan, déportés de leur terre natale vers le nouveau monde. Ces millions de personnes asservies, avilies, déshumanisées, pendant quatre siècles, réduites au rang de bras et de mains destinées aux champs de coton, aux champs de canne, à la morsure du fouet ou celle du molosse (4) , tous ces esclaves, vendus comme une force de… travail ! Tiens, tiens ! Pas des hommes, non, ni des pères, ni des mères à qui l’on arrachait leurs enfants pour en faire d’autres bêtes de somme (5), pas des humains, mais des outils, du matériel, des marchandises.
Cher monsieur Guerlain, vous dont l’un des parfums suffisait, à lui seul, à rassurer l’enfant que j’étais quand sa mère s’absentait, vous dont le nom m’a accompagnée, de mère en fille, de sœur en sœur, aussi loin que remontent mes souvenirs et dont je ne pourrai plus, jamais, porter la moindre fragrance, moi négresse, je vous relis, je vous dédie ces quelques lignes, signées Aimé Césaire : «Vibre… vibre essence même de l’ombre, en aile en gosier, c’est à forces de périr, le mot nègre, sorti tout armé du hurlement d’une fleur vénéneuse, le mot nègre, tout pouacre de parasites… le mot nègre, tout plein de brigands qui rôdent, de mères qui crient, d’enfants qui pleurent, le mot nègre, un grésillement de chairs qui brûlent, âcre et de corne, le mot nègre, comme le soleil qui saigne de la griffe, sur le trottoir des nuages, le mot nègre, comme le dernier rire vêlé de l’innocence, entre les crocs du tigre, et comme le mot soleil est un claquement de balle, et comme le mot nuit, un taffetas qu’on déchire… le mot nègre, dru savez-vous, du tonnerre d’un été que s’arrogent des libertés incrédules ».Aimé Césaire qui, à l’insulte, répondit aussi un jour : « Eh bien le nègre, il t’emmerde* ! ».
© Audrey Pulvar
Extraits du poème « Mots », du recueil Cadastres, d’Aimé Césaire.
Nègre je suis, nègre je resterai,
Aimé Césaire, entretiens avec Françoise Vergès
éditions Albin Michel, 2005

Quelques détails :
1. un silence sidérant : un silence stupéfiant et révoltant.
2. Le 13 heures : le journal télévisé de 13 heures. En France, les deux JT sur les deux chaînes les plus regardées – TF1 et France 2 – sont à  13 h et 20 h.
3. un média national : France 2 est la chaîne publique la plus regardée, après TF1 qui a été privatisée il y a plusieurs années.
4. un molosse : un chien très puissant et dangereux
5. une bête de somme : un animal utilisé pour porter des charges très lourdes.

* un ange passe : cette expression s’emploie quand il y a un silence gêné dans une conversation à cause de ce que vient de dire quelqu’un.
* travailler comme un nègre : travailler très dur, en référence au fait que les esclaves noirs devaient travailler très dur pour les blancs. On n’emploie plus vraiment cette expression parce qu’on évite d’utiliser le mot « nègre ».
* un chaud lapin : un homme très intéressé par les femmes, qui passe son temps à avoir des aventures.
* Le nègre, il t’emmerde : expression de mépris et de défi. (insulte) C’est comme : »Le nègre, il te dit merde. »

Foot et racisme ?

Certains supporters de foot ne sont pas toujours des modèles de respect, d’ouverture d’esprit et d’intelligence, loin de là ! On entend des insultes de très bas niveau sur les stades, dans le registre du racisme ou de l’homophobie évidemment. Parfois aussi entre les joueurs d’équipes adverses. Mais voici ce que Lilian Thuram a à dire de sa vie sur les terrains, avec beaucoup de tolérance et de sérénité.


Transcription :
– Est-ce que vous avez été confronté au racisme dans votre métier de footballeur professionnel ? Parce que j’ai été frappé de voir, vous savez, quand il y a eu des problèmes en Equipe de France, on disait « Mais de toute façon, ils s’engueulent (1) entre eux. Il y a des problèmes entre ceux qui sont d’origine maghrébine (2), ceux qui sont d’origine…» Est-ce que ce sont des choses que vous avez vues, vécues, à la fois dans l’Equipe de France et à l’extérieur ? Je vous parle là de racisme.
– Non, mais sincèrement, dans mon équipe, j’ai jamais subi de racisme. Bien évidemment, quand vous jouez contre des adversaires, il y en a qui vous insultent de « Sale noir », « Rentre chez toi ». Mais bon, je veux dire, moi j’ai été vacciné (3) très tôt.
– Ça, vous preniez pas au sérieux ?
– Ah non, mais ça me touche pas, surtout ! Il y a qu’une fois, qu’une fois, sincèrement, j’étais pas très bien parce que j’avais perdu quelqu’un dans la famille et je jouais un match de Coupe en Espagne. Je crois que c’était contre l’Atlético de Madrid, je crois. Et donc on faisait un…
– Vous,vous étiez à Barcelone à l’époque ?
– Non, non. J’étais à Parme.
– Ah, à Parme !
– J’étais à Parme et donc on faisait le tour du terrain. Et il y a un Espagnol qui m’a dit « Ouais, on n’aurait… on n’aurait jamais dû t’enlever les boulets des pieds. » Et je dois avouer que là, c’est la première fois où ça m’a vraiment blessé. Et s’il était (4) tout près de moi, je pense que on serait arrivé aux mains (5). Sinon, en règle générale, je prends de la distance. Par exemple, quand dans les stades, les gens, ils font les bruits de singe quand vous touchez le ballon, moi ça me touche pas, parce que à preuve du contraire (6), je suis pas un singe. Et après coup, je comprends exactement le processus, c’est-à-dire que, étant donné qu’ à un moment, on a classé l’homme noir entre le singe et l’homme, c’est en fait dans l’inconscient collectif. C’est plus facile quand on pense à un noir de jeter des bananes ou faire le bruit du singe. Mais c’est… Tout s’explique. (7)

Quelques détails :
1. s’engeuler : se disputer (familier)
2. d’origine maghrébine : qui viennent du Maghreb : Tunisie, Algérie, Maroc.
3. être vacciné : ici au sens figuré. Il veut dire qu’il a appris très tôt à vivre avec ce genre de difficulté. (familier)
4. S’il était tout près : normalement, il faudrait dire : s’il avait été tout près, puisque c’est passé.
5. en arriver aux mains : finir par se battre. On peut dire aussi : en venir aux mains.
6. à preuve du contraire : on dit plutôt « Jusqu’à preuve du contraire ». On dit ça quand on est sûr de ce qu’on affirme, que rien ne prouve le contraire.
7. Tout s’explique : tout est clair.

Je suis noir

Lilian Thuram a fait partie de l’Equipe de France de football. Ensemble, ils ont gagné la Coupe du Monde en 1998 et sont allés en finale en 2006. Belle carrière sportive pour ce petit Français qui a quitté sa Guadeloupe* natale à l’âge de 9 ans pour s’installer en métropole*, dans la banlieue parisienne. Et belle personnalité pour cet homme connu pour ses prises de position contre le racisme et les discriminations.


Transcription:
– Je… C’est la question que je voulais vous poser. Ça veut dire que vous vous êtes rendu compte que vous étiez noir à neuf ans ? C’est… Ma question, elle est à prendre au premier degré.(1)
– Oui, oui,bien sûr. Bah en fait, étant donné que (2) j’ai vécu jusqu’à neuf ans aux Antilles (3)et que la grande majorité de la population est de couleur noire, alors on fait pas trop attention, vous voyez. C’est en fait… On m’a renvoyé cette image-là quand j’étais justement à Bois-Colombes (4) exactement et il y avait un petit dessin animé qui passait à la télé où on voyait une vache noire qui appelait le docteur , qui était un peu déprimée, qui s’appelait la Noiraude.
– Ah bah oui, je m’en souviens très bien de la Noiraude !
Et donc on m’appelait la Noiraude. Et donc j’étais un peu triste, et voilà, quoi.
– Vous en avez souffert en tant que tel ?
Oui, quand vous êtes petit, vous souffrez parce que vous ne comprenez pas. Et surtout, ce qui est plus grave, c’est que vos parents ne peuvent pas vous donner de réponse. Et c’est ça qui est le plus.. . qui est le plus grave. Et après, j’ai enchaîné par la rencontre des populations noires par le biais de l’esclavage. Donc là aussi, ça a été un choc. Et là aussi, on vous donne pas d’explications parce que on vous dit pas ce que les peuples noirs étaient avant. Et surtout après, j’ai plus rencontré de personnalités noires pour essayer de casser un peu cet imaginaire.
– Donc je… je reviens quand même sur l’anecdote parce qu’elle est importante. C’est… Vous vous êtes pas posé de question parce que vous n’aviez aucune à vous en poser. Vous étiez un petit Français guadeloupéen, voilà.
Exactement.
– Le personnage qui moi m’a fait rire dans les dessins animés pour enfants a été pour vous finalement, voilà, un symbole de souffrance parce que vos copains vous ont… vous ont appelé la… la vache noire. Et c’est ça qui sert de prise de conscience.
Exactement. Ça a été la première rencontre avec la problématique de la couleur de peau.
(A suivre…)

Quelque détails :
1. prendre quelque chose au premier degré : il n’y a pas de sens second, figuré. C’est vraiment ce qu’il veut dire, ce n’est pas une image, il n’y a rien de sous-entendu.
2. étant donné que : comme, puisque.
3. les Antilles : pour les Français, c’est essentiellement la Martinique et la Guadeloupe.
4. Bois-Colombes : ville de la banlieue parisienne.

* La France a des Départements d’Outre-Mer, (DOM), comme la Guadeloupe ou la Martinique. Par opposition, le territoire français situé en Europe s’appelle la métropole.

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