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Demain

Demain soir, 7 mai, nous aurons un nouveau Président de la République. Nous avons eu droit à une campagne électorale polluée par les « Affaires », comme on dit en France pour parler des fraudes et malversations de nos hommes et femmes politiques. Puis nous nous retrouvons encore une fois à devoir dire non à l’accession au pouvoir de l’extrême droite, portée par Marine Le Pen et quelques millions de Français. Quel choix ! Nous avons assisté médusés (mais après tout, pas tant que ça : qu’attendre d’autre d’un parti d’extrême-droite ?) au rituel débat télévisé de l’entre-deux tours. Pitoyable, affligeant, inquiétant, avec une candidate qui se comportait comme dans un de ses meetings.

Si vous voulez, allez regarder de bonnes analyses illustrées par des extraits du débat dans l’émission  » C à vous », qui commence par cette question : « Peut-on débattre, faut-il débattre avec Marine Le Pen ? »

Mais je vous laisse plutôt écouter quelques témoignages, entendus à la radio, au fil des semaines, avant tout ce bazar électoral. Une vieille dame d’abord, qui a une étrange stratégie pour choisir !
Puis des habitants de Creil, parce qu’ils parlent de culture, du rôle qu’elle joue pour changer des vies. Et aussi parce que c’est là que j’avais eu mon premier poste de prof et que j’y ai passé quelques années! (A l’époque, il n’y avait pas le théâtre dont il est question dans ces entretiens.)

Présidentielle – Dédée

Transcription:
– Bonjour !
– On vous a peut-être interrompue. Non ?
– Non. Je suis en train de faire mon manger (1). Des rognons de porc au vin blanc et sauce tomate. Vous voulez venir voir ? Bah venez voir.
– C’est Les Feux de l’Amour ? (2)
– Voilà !
– Est-ce qu’on peut encore vous parler ou pas ?
– Oui, oui, oui. De toute manière, c’est toujours pareil. Alors… Ils s’engueulent (3), ils se marient, soit ils divorcent. Et voilà.
– Vous suivez un petit peu la campagne électorale, sur votre grande télé, là ?
– J’essaye. Mais ils me font rire. On dirait des gamins de cinq ans qui se disputent.
– Est-ce que vous avez…
– Comment voulez-vous qu’on aille voter, qu’ils (4) sont toujours en train de s’engueuler !
– Vous avez toujours voté, vous, Dédée ?
– Oui.
– Là, vous allez voter ?
– Oui. Je fais comme ma grand-mère : même si c’est le dernier, elle fait (5), je prends le plus beau, je vote pour lui.
– C’est qui le plus beau ?
– Ah, je sais pas ! Alors là !
– Vous êtes arrivée quand ici ?
– 1973. Bah j’habitais juste la porte à côté. Et quand je me suis retrouvée toute seule, j’ai pris celui-là. (6) Je paye 265 euros par mois. J’ai pas droit (7) à l’APL (8), à rien. Je dépasse un tout petit peu le plafond (9), on m’a dit. Mais bon, toute seule, j’y arrive.

Présidentielle Creil

Transcription:
Je trouve que la place de la culture, c’est un peu la dernière roue du carrosse (10). Je sais pas, j’ai pas entendu de candidats faire des propositions. Vous en avez entendu parler, vous ? Moi, pas. Si,, ce dont on parle, c’est l’éventualité de Marine Le Pen, si par malheur (11), le Front National arrivait à la présidence de la République, on se demande quand même ce que va devenir la culture, voilà.

J’ai 19 ans. C’est un peu ma mission à moi de ramener le public de cité (12), le public jeune, parce que moi, je viens de ce public-là. Je sais ce que c’est. On dit : « Non mais de toute façon, ils veulent pas », alors qu’on n’en sait rien en fait, on leur a pas posé la question. On n’a pas parlé avec eux comme à des personnes normales. J’ai fait du théâtre en première (13) grâce à une de mes profs qui venait beaucoup à la Faïencerie (14). Et j’adore ça. J’ai l’impression que c’est la seule chose qui dépasse les limites et les barrières. A partir du moment où on arrive à accéder à la culture, on s’ouvre à des opportunités énormes, parce qu’on voit plus du tout les choses de la même manière, donc on s’interdit moins de choses.

Faut surtout pas faire une sous-culture à Creil. Moi, j’ai peur que ça ferme (15). Il y a des gens qui peuvent pas aller à Paris. Donc ils iront plus au théâtre. Les politiques se rendent pas compte de ça. Ils sont ailleurs. Quand j’entends dire : « Faut travailler plus ». Mais il faudrait faire de la civilisation des loisirs, partager le travail, puis créer d’autres activités, de loisirs notamment !

Des explications :
1. mon manger : mon repas. (familier) On n’entend plus très souvent les gens utiliser cette expression.
2. Les Feux de l’Amour : elle est en train de regarder un épisode de ce feuilleton américain (The young and the restless) à la télévision.
3. S’engueuler : se disputer (très familier). On peut l’utiliser aussi comme verbe normal (non pronominal) : engueuler quelqu’un. Par exemple : Il m’a engueulée parce que j’ai oublié de lui rendre ses clés. / Il s’est fait engueuler par ses parents. Et il y a aussi le nom : une engueulade, c’est-à-dire une dispute.
4. Qu’ils sont toujours en train de s’engueuler : cette structure n’est pas correcte, juste orale. C’est un raccourci de : alors qu’ils… ou de : puisqu’ils…
5. elle fait = elle dit (familier). De plus, ce verbe devrait être à l’imparfait, vu l’âge de cette vieille dame. (Elle faisait)
6. celui-là : cet appartement-là
7. avoir droit à quelque chose : être autorisé à recevoir une aide par exemple, remplir les conditions pour obtenir quelque chose. Aujourd’hui, on entend aussi : être éligible (sous l’influence de l’anglais), alors qu’avant, être éligible, c’était simplement pouvoir se présenter en tant que candidat à une élection.
8. l’APL : c’est une aide pour payer son loyer quand on a des revenus insuffisants.
9. Dépasser le plafond : c’est avoir davantage de ressources que la somme limite prévue pour avoir droit à une allocation, à une aide.
10. La dernière roue du carrosse : la véritable expression, c’est être la cinquième roue du carrosse, c’est-à-dire une roue qui n’existe pas puisqu’un carrosse roule avec quatre roues. (familier) Cette expression est donc utilisée à propos de quelque chose ou de quelqu’un qui est inutile ou qui n’est pas pris en considération.
11. si par malheur = si malheureusement, si hélas
12. le public de cité : les spectateurs qui vivent dans les cités HLM, dans les quartiers défavorisés.
13. En première : c’est une des classes du lycée. (Il y a d’abord la seconde, puis la première, puis la terminale).
14. La Faïencerie: c’est le nom du théâtre de la ville de Creil, dans l’Oise, à une quarantaine de kilomètres au nord de Paris. Il tire son nom de sa construction sur l’emplacement d’une ancienne usine de faïence.
15. J’ai peur que ça ferme : les théâtres ont besoin de subventions (de l’Etat, des régions, des villes) pour vivre et être ouverts à tous. Quand le budget de la culture diminue, ils sont directement menacés.

L’émission avec Dédée est ici.

L’émission à Creil est ici.

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Haro sur les paresseux !

Poil dans la main

Avoir un poil dans la main: être paresseux.
(expression familière)

L’extrait de l’interview est ici.
A écouter et regarder.
(Parce que la gestuelle en dit long aussi.)

Ou pour juste écouter:
Un poil dans la main

Transcription:
– […] la formation professionnelle, on a l’impression que c’est l’alpha et l’omega. C’est… C’est votre idée aussi ? Ou ça sert à déguiser les chiffres (1)?
– Je vais vous dire: la formation professionnelle, c’est indispensable. Ce qui compte le plus, c’est la motivation professionnelle. Nous avons des Français qui ont des poils dans la main (2), il faut le savoir, c’est-à-dire qui… « C’est trop dur », « C’est trop loin », « C’est pas ce que je veux. » « Vous comprenez, moi j’ai été formé pour faire du théâtre (3) et on me propose de faire du commercial. » Bah, non !
– Vous généralisez peut-être un tout petit peu ?
– Pas tant que ça ! Pas tant que ça !
– Le poil dans la main, c’est une formule qui risque de rester alors.
– C’est une vérité.
– Une vérité ?
– Tous les employeurs qui vous disent, il y a des jeunes qui viennent pointer chez moi et qui me disent: « Surtout, ne me proposez rien. J’attends plusieurs mois avant de » (4).

Quelques détails:
1. déguiser les chiffres: ce sont les chiffres du chômage. Les gens qui suivent une formation ne sont pas comptabilisés dans les chiffres du chômage.
2. des poils dans la main: ce n’est pas la bonne expression en français. On n’a pas des poils mais UN poil dans la main. Cette expression familière s’emploie à propos de ceux qu’on trouve paresseux.
3. formé pour faire du théâtre: l’exemple n’est pas choisi au hasard par cet homme politique de droite, qui a commencé sa carrière à l’extrême droite. S’attaquer à ceux qui travaillent dans la culture rencontre un écho favorable chez certains Français d’extrême-droite et de droite, qui les considèrent comme des inutiles, des parasites qu’on indemnise à ne rien faire. Le ton et le geste de ce politique expriment bien son mépris.
4. avant de: il ne termine pas sa phrase, qui est donc incorrecte. Il veut dire que certains préfèrent profiter de la période où ils ont droit aux allocations chômage pour ne rien faire plutôt que retrouver un emploi tout de suite. Il oublie de préciser qu’effectivement, les emplois proposés ne conviennent pas toujours, obligent les gens à déménager (sans leur famille), à faire de longs trajets, etc.

Un peu plus tard dans l’interview, il accuse les gens de vouloir commencer tard et terminer tôt.
Bref, le discours habituel – méprisant – sur la propension à la paresse des Français et la responsabilité des chômeurs dans leur situation.
Cela évite de parler de la responsabilité de la politique que nous font à tour de rôle ces hommes au pouvoir !

Haro ! : ce terme est utilisé pour susciter l’indignation, la réprobation des autres sur quelqu’un.

Et comment s’appelle-t-elle, cette petite fille ?

BébéDonner un prénom à un enfant a pendant longtemps été plutôt simple: le prénom d’un grand-père, d’une grand-mère, celui d’un oncle ou d’une tante faisait très bien l’affaire. Il était le reflet d’une époque, d’un milieu, d’une histoire familiale. Aujourd’hui aussi, mais il y a souvent l’envie d’être original, à nul autre pareil.

Mais parfois, on ne maîtrise pas tout !
C’est ce que racontait il y a quelques jours ce jeune papa tout frais à la radio. (J’ai découvert à cette occasion que le prénom que sa femme et lui ont choisi n’était plus exclusivement masculin en France.)
Il était question de paternité, de maturité et de manière plus inattendue d’actualité.

Ou ici: Prénom Charlie

Transcription:
Salut Charlie ! Et ce que je vous ai pas dit, c’est que la petite fille de Joseph s’appelle Charlie.
– Eh ouais ! Dire qu’on (1) croyait avoir trouvé un nom original ! Ouais… On a… On a été choqué comme tout le monde, et tout et tout (2). Mais c’est vrai que ça avait un écho particulier à cause de ce Je suis Charlie absolument partout. Moi, ça m’a fait chier (3) un petit peu parce que je me suis dit : Merde (4), maintenant on va… Son nom va devenir un symbole qu’on n’a pas choisi, et qu’elle a pas choisi. J’aurais pas appelé ma fille Liberté en 1793, voilà, je veux pas affubler (5) comme ça d’un truc politique, lourd, un enfant qui n’a pas choisi, quand bien même (6) le symbole est sympathique. Mais on va vivre avec, c’est pas un drame (7).
Et du coup, est-ce que c’est irresponsable de donner naissance à Charlie en 2015 ?
– Non, c’est pas irresponsable. Mais faut… faut arrêter. Tu imagines, là, les mecs (8) qui sont nés en… dans les années trente : il y avait Staline en URSS, il y avait Mussolini en Italie, il y avait Franco… Enfin, voilà ! Faut (9) remonter à la France des Guerres de Religions, où si tu crevais pas de faim (10), tu te faisais tuer par la énième (11) guerre. Les gens qui pensent que notre époque est la pire, alors qu’ on bouffe (12) bien, on a un toit au-dessus de nos têtes, je suis malade, j’ai la Sécu (13), notre intégrité physique est très, très rarement menacée, je veux dire, je pense pas du tout que notre époque est (14) terrible, hein. Loin de là ! Mais après, c’est… Elle a ses problèmes. Mais je suis très heureux de vivre en 2015 et de faire un enfant en 2015.
Je pense pas que ça m’a changé mais ma vie a énormément changé par contre. Donc même si c’est stupide de dire que ça rend adulte – il y a plein de choses qui rendent adulte, il y a pas que ça évidemment, et puis il y a pas besoin d’avoir d’enfant pour être adulte – mais ça fait quitter une forme d’adolescence que moi, j’ai prolongée assez longtemps, et je pense que c’est le cas de beaucoup de jeunes urbains (15), le côté sortir un soir sur deux. Moi, j’étais un mec (16) assez immature à la vingtaine. J’étais du genre à pas payer mes impôts, à payer trois plus cher (17) parce que j’avais juste oublié. J’étais pas… Je fermais les yeux sur (18) certains problèmes en espérant qu’ils disparaissent, quoi. C’est ça, être immature. Je me sens plus prêt maintenant en tout cas, c’est sûr !
Moi qui ai pas eu un père au jour le jour (19), je me suis toujours demandé ce que ça donnerait (20), si je le devenais. Ça fait partie des trucs, je pense qu’il y a beaucoup d’enfants de divorcés qui réfléchissent à ça des fois, parce que on se demande si on sera capable, soi (21), de faire quelque chose qu’on n’a pas vu, mettre l’accent sur (22) l’humour dans la vie, essayer de rire le plus possible, montrer une certaine… une certaine force. Parce que comme tout le monde, j’ai eu des moments difficiles. Effectivement, ma mère était très malade, très tôt. Et donc du coup, on avait un peu des problèmes financiers.
Tu avais quel âge, toi ?
– J’avais huit ans. Elle vivait dans une chambre stérile, je pouvais même pas la toucher, elle était dans une bulle de verre. Des trucs comme ça qui sont pas forcément faciles mais ça a été facile en fait, parce que j’étais tellement aimé – mes grands-parents chez qui je vivais m’aimaient tellement, me donnaient tellement d’affection que finalement, j’ai été bien plus heureux que beaucoup de mômes (23) qui avaient pas ce genre de soucis, en fait. Donc je vais essayer de… Je vais essayer de faire pareil à ce niveau-là.
Qu’est-ce que tu te poses comme questions sur ce qu’elle va devenir ? Elle sera comment ?
– J’en sais rien du tout. La question la plus importante, c’est : Est-ce qu’elle sera douée pour le bonheur, en fait ? Rencontrer des obstacles, avoir une vie difficile, c’est pas tant un problème si on est doué pour le bonheur. On a tous rencontré des gens qui avaient une vie difficile, qui étaient finalement beaucoup plus heureux que des gens qui n’avaient jamais rien vécu de dur mais qui avaient une inaptitude au bonheur. Voilà, ça, c’est les grandes inégalités. Elle sera ce qu’elle sera.
Et toi, tu seras son papa.
– Always !

Des explications :
1. Dire que… : Oralement, on utilise cette expression pour exprimer un regret.
2. et tout et tout : expression familière qui permet de faire allusion à d’autres choses qu’on ne développe pas, par exemple parce que celui qui nous écoute devine ce qu’on veut dire.
3. Ça m’a fait chier : ça m’a embêté, ça m’a ennuyé. (Très familier, à la limite du vulgaire, mais quand même souvent employé oralement.)
4. Merde : plus familier que Zut ou Mince, mais très courant.
5. Affubler : faire porter
6. quand bien même : même si.
7. C’est pas un drame : ce n’est pas très grave / ça n’a pas une importance majeure. On peut dire aussi : On ne va pas en faire un drame.
8. Les mecs : les gens, les hommes. (familier et oral uniquement)
9. Faut = il faut. (style oral, avec l’omission de Il) => Faut arrêter : cette expression signifie que ce n’est pas la peine d’accorder de l’importance à quelque chose qui n’en a pas vraiment.
10. Crever de faim : mourir de faim. (familier, donc ça donne un côté plus fort, plus violent à la situation.)
11. la énième guerre : on emploie ce mot pour indiquer qu’il y a eu beaucoup de guerres et que celle-ci est la nouvelle d’une longue série. Cela donne une impression de désillusion, de lassitude. Par exemple, on dit : c’est la énième fois que je lui demande de venir. / C’est la énième bêtise qu’il fait ! Je ne les compte même plus !
12. Bouffer : manger (familier)
13. avoir la Sécu : avoir la Sécurité Sociale, qui couvre nos dépenses de santé en cas de maladie. L’abréviation fait toujours référence uniquement à ce système.
14. Je ne pense pas que : ce début de phrase entraîne normalement le subjonctif : Je ne pense pas que notre époque soit terrible. Mais on entend de plus en plus l’indicatif, ce qui ne nous surprend plus vraiment.
15. Les jeunes urbains : c’est devenu le terme à la mode, à la place du mot citadin, pour parler de ceux qui vivent en ville.
16. Un mec : un gars (familier et oral). Si on veut dire la même chose de façon plus neutre, on dit : J’étais quelqu’un d’assez immature.
17. Trois fois plus cher : c’est une expression pour montrer qu’on doit payer vraiment plus cher. Si on oublie la date limite, on a une majoration de 10 % de la somme qu’on devait payer.
18. Fermer les yeux sur quelque chose : ignorer ça, faire comme si ça n’existait pas.
19. Au jour le jour : quotidiennement
20. ce que ça donnerait : comment ça serait, quel serait le résultat.
21. Soi : soi-même. C’est le pronom qui va avec On.
22. Mettre l’accent sur quelque chose : insister sur quelque chose, lui donner une place importante, comparé à d’autres choses.
23. Un môme : un enfant (familier). On peut dire aussi Un gamin.

A écouter ici en entier si vous voulez.

Tombouctou

Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? Voltaire

Timbuktu

Il y a un mois, en décembre, nous avons vu Timbuktu, un film bouleversant et d’une sobriété magnifique. J’ose à peine employer le terme « magnifique » puisque l’histoire est celle des habitants de Tombouctou au Mali qui ont vécu sous le joug des islamistes de 2012 à 2013 à peu près. Abderrahmane Sissako a voulu que nous sachions tout cela et avec ses moyens d’artiste, il en a fait une oeuvre universelle contre tous les obscurantismes, contre le fanatisme, contre la violence des hommes envers leurs semblables pour des raisons absurdes et indignes, contre la barbarie qui pervertit la beauté de toute existence humaine.

Je garde dans les yeux les couleurs du désert et du regard d’une petite fille joyeuse et paisible à qui on enlève son avenir, la résistance d’une femme, voilée, à qui on veut aussi imposer de vendre ses poissons en cachant ses mains dans des gants, la joie de chanter et jouer de la musique punie par la lapidation, la dignité et la sagesse de cet imam qui oppose les mots aux armes à l’intérieur de la mosquée, la place de misère et d’asservissement faite aux femmes.

Je garde en mémoire ce mélange de dureté et d’humour, car oui, il y a ces moments légers d’humanité où on sourit en voyant une folle grandiose arpenter les rues sans voile, sans que personne n’ose intervenir, en voyant danser magnifiquement mais en secret un des djihadistes, souvenir de sa vie passée, en regardant tous ces petits arrangements des chefs eux-mêmes avec les interdictions (de fumer par exemple), en regardant un habitant qui bataille avec l’ourlet de son pantalon pour respecter la longueur imposée, en assistant à un match de foot sublime, où des gamins jouent sans ballon puisque c’est interdit !

La bande annonce est ici.

Il faut écouter Abderrahmane Sissako.
Voici un extrait de ce qu’il disait au Festival de Cannes en juin.
Ou juste le son: A. Sissako

Transcription :
– L’être humain n’est pas seulement une chose, ce n’est pas seulement ça ou rien. Je pense que dans chaque être, il y a une complexité, il y a… il y a le mal, mais il y a le bien aussi. Donc je pense que c’est important de se dire qu’un djihadiste, c’est quelqu’un qui nous ressemble aussi en fait, et que… qui certainement, à un moment de sa vie, a basculé dans quelque chose. Et à partir de ce moment-là, quand on raconte une histoire, on essaie de l’humaniser, maximum possible (1). Quand il y a une barbarie, il faut que, à côté de ça, on puisse voir une fragilité, à chaque instant. Et pour moi, il était important que cette scène se termine par une phrase que je donne à l’acteur djihadiste (2), c’est-à-dire quand il dit… Je pense que c’est pas normal, bon, mais… (Il est submergé par l’émotion et pleure.)
– La fatigue, l’émotion. Madame au premier rang, vous vouliez poser une.. On reviendra peut-être à la… ça va ?
– Je devrais pas pleurer, mais bon… Peut-être que aussi, je pleure à la place des autres aussi, c’est ça, de ceux qui ont vécu véritablement, qui ont eu une réelle souffrance, parce que après, nous, on s’approprie tout quand même, hein. C’est ça qui est… Après, tout revient à moi, à l’équipe, etc. On devient ceux qui ont eu le courage de faire ce film, ceux qui sont forts, etc. Mais le vrai courage, c’est ceux qui vivent, qui ont vécu en tout cas au quotidien ces moments-là et qu’ils n’ont pas vécu un jour, deux jours. Ils ont vécu. Ils ont fait une… un combat silencieux. Tombouctou a été libérée pas par SERVAL, c’est une armée. Mais la vraie libération, c’est ceux qui sont restés, quotidiennement, qui chantant dans leur tête une musique qu’on leur a interdit de chanter. C’est ça, le combat, pour moi.
Parler d’un… de l’esthétisme, de son esthétisme entre guillemets, qui est la chose qui me fait le plus peur d’ailleurs, dans le cinéma, quand on devient esthétisant et quand on utilise…
[…]
Oui, mais je comprends vraiment, votre question est positive, hein, mais moi j’ai peur de ça. Et après, en même temps, je me sens très libre parce que je considère tout simplement que le cinéma, c’est un langage et que on le parle avec sa propre intonation. C’est comme une langue, hein. Moi, je suis pas… Le français n’est pas ma langue, disons, maternelle, donc je la parlerai toujours avec cet accent, qui est mon accent. Le cinéma, c’est pareil.

Quelques détails :
1. maximum possible : normalement, on dit plutôt : au maximum / autant que possible.
2. Dans la phrase à laquelle il fait référence, le djihadiste dit qu’il comprend que l’enfant de cet homme qu’il condamne à mort va beaucoup souffrir parce qu’elle sera orpheline. On sent qu’il comprend qu’elle sera une victime de ces conflits d’adultes. Mais il demande à l’interprète qui est là de ne pas traduire sa phrase à cet homme qui l’implore. Un moment où s’exprime donc toute cette ambiguïté et l’absence de réelle communication entre ces deux hommes.

Si vous voulez écouter la conférence de presse en entier, elle est ici. Il y explique aussi comment il a travaillé, comment il a trouvé les interprètes de son film. Et comment il conçoit son métier de cinéaste, qui a la responsabilité de dire tout cela avec son art, au service des autres. C’est passionnant.

EntretienEt pour finir, cet entretien à lire dans Télérama.

Leçon

Lilian Thuram BD

Les Français ont très peu voté aux élections européennes récentes. (En France, il n’est pas obligatoire d’aller voter.) Et parmi ceux qui l’ont fait, 25% ont donné leur voix au Front National, parti d’extrême-droite. Perte de repères, perte de confiance, perte de valeurs, perte d’espoir.
Alors la parole de gens comme Lilian Thuram, l’ancien footballeur champion du monde en 1998, a toute son importance. Il travaille avec sa fondation dans les écoles pour combattre les préjugés et le racisme. Une BD est sortie il n’y a pas très longtemps, qui raconte son histoire. Un joli portrait aussi de sa mère, entre autre, et de ceux qui l’ont inspiré et aidé à comprendre les sources du racisme.

Voici ce qu’il raconte de son enfance, petit gars arrivé des Antilles avec ses frères et soeurs pour rejoindre leur mère qui voulait leur donner un avenir meilleur en venant dans la région parisienne.

Lilian Thuram et la cité des Fougères

Transcription :
C’est là que vous avez grandi ?
– Oui, j’ai grandi à Avon (1), exactement dans une cité (2) qui s’appelle Les Fougères, c’est-à-dire que moi, j’arrive des Antilles (3), et puis, bah je connais pas beaucoup la géographie du monde. Et là, je découvre des personnes qui viennent du Zaïre, du Pakistan, du Portugal, de l’Espagne, du Liban, d’Algérie et d’autres encore.Et ça a été un moment extrêmement important, et qui explique que… la personne que je suis aujourd’hui, quoi, voilà.
C’est-à-dire que c’est en arrivant en France dans cette cité que vous avez découvert le monde, c’est ça que vous êtes en train de dire, vous vous êtes ouvert au monde extérieur.
– Ah bah complètement ! Lorsque j’étais enfant en Guadeloupe, si on m’avait parlé du Pakistan, je… je le connaissais pas, le Pakistan. Et… Et puis, la grande majorité des personnes aux Antilles, et notamment à Anse-Bertrand (4), avaient la même couleur de peau que moi. Donc voir toutes ces différences de couleur de peau, ou de… de coutumes – par exemple, lorsque j’allais chez mon ami Zia qui venait du Pakistan, j’étais intrigué (5) par comment sa maman était habillée, voilà. Ou même les odeurs. Lorsque j’allais par exemple chez mon ami juste en bas de chez moi, Paulin Kaganoungou, là aussi, la façon de s’habiller de la maman en pagne et les odeurs étaient complètement différentes. Ou bien quand j’allais chez Benito, sa maman était espagnole, là aussi on mangeait différemment. Et donc je trouve que vivre dans cette… dans cette diversité culturelle m’a… m’a appris très jeune qu’il y avait plusieurs façons de faire et de dire les choses. Et ça, c’est essentiel.

Quelques détails :
1. Avon : ville d’Ile de France, à environ 60 km de Paris, proche de Fontainebleau.
2. Une cité : c’est un quartier constitué essentiellement d’immeubles. (un quartier populaire.)
3. les Antilles : pour les Français, ce sont essentiellement les départements d’outre mer, la Guadeloupe, la Martinique.
4. Anse-Bertrand : c’est la petite ville de Guadeloupe où il est né et a passé les neuf premières années de sa vie.
5. Être intrigué : être surpris par quelque chose qui pique notre curiosité.

L’émission entière est là.
Il y est bien sûr question de l’esclavage, sur lequel repose notre histoire aux Antilles. De foot aussi et de travail acharné. Un beau portrait.

Déterminés

En route pour l'ecole
J’ai déjà eu l’occasion de parler de la Guyane, ce département français à des milliers de kilomètres de la métropole. Un très grand territoire dans la forêt amazonienne. Une des choses qui m’a marquée, c’est la difficulté à offrir à tous les enfants les mêmes chances qu’aux autres petits Français: pas assez d’écoles, pas assez de moyens, pas assez d’enseignants. Si vous êtes professeur et que vous demandez à partir en Guyane, vous êtes sûr d’obtenir un poste immédiatement. Un autre signe, c’est le peu de jeunes Guyanais qui viennent poursuivre leurs études supérieures ici, alors que nous avons des étudiants martiniquais, réunionnais, guadeloupéens, néo-calédoniens. Conséquence de l’éloignement peut-être, mais surtout résultat d’une scolarité qui ne permet pas toujours de réussir à un niveau plus avancé.
Alors, à Cayenne, mardi dernier, cet appel à faire grève et à manifester avait été lancé:

grève en guyane

Ils sont déterminés, et on les comprend :

Transcription :
Trois cent trente millions sur dix ans, ça signifie trente-trois millions par an, c’est-à-dire la construction de cinq lycées, dix collèges, cinq cents classes du primaire. L’Etat doit s’engager. Il est évident qu’on s’arrêtera pas là. Mais il y aura obligatoirement, même si ça doit durer six mois, un an, il y aura obligatoirement un chantier qu’on a ouvert là, parce que c’est un chantier vital pour la Guyane ! Là, on n’est pas en train de discuter de trois biscuits et deux yaourts, là, hein ! On est en train de discuter de quarante mille jeunes qui arrivent. Donc on lâchera pas le morceau  (3)!

Quelques détails :
1. 330 millions : en toutes lettres, cela donne trois cent trente millions, avec le problème de savoir comment on écrit les nombres: des traits d’union ou pas, un « s » ou pas ! Le français est très bizarre. Donc on écrit : Trois cents avec un « S » Mais s’il y a quelque chose après, le « s » disparaît ! Allez savoir pourquoi ! Heureusement, on n’écrit pas souvent les grands nombres en toutes lettres dans le fond. Cependant, il n’est théoriquement pas accepté de commencer une phrase par un nombre écrit en chiffres, donc parfois, il faut savoir comment ça s’écrit.
2. Un chantier : on emploie ce terme au sens figuré pour parler d’un grand projet. On utilise souvent ce terme à propos d’une réforme profonde, qui va prendre du temps: par exemple, on parle du chantier des retraites, du chantier de la sécurité sociale, c’est-à-dire des domaines dans lesquels il y a du travail pour apporter les changements qu’on nous dit être nécessaires.
3. On ne lâchera pas le morceau : on résistera, on se battra jusqu’au bout, on ne renoncera pas. (familier). On dit aussi par exemple: Face à la fermeture de leur usine, ils ne veulent pas lâcher le morceau.

sur le chemin de l'ecole

Petites Guyanaises

Désillusions

Dimanche prochain aura lieu le premier tour des élections municipales, au terme desquelles seront nommés les maires de toutes les communes de France – petits villages, villes moyennes, grandes villes. Election de proximité, importante pour notre vie quotidienne. Mais certains annoncent une augmentation de l’abstention, notamment chez les jeunes.
Alors tous les moyens sont bons pour les encourager à voter, y compris leur parler dans un langage qui est soi-disant le leur. Et bien sûr, hors les réseaux sociaux, point de salut !
Voici donc ce qu’on lit sur la page qui s’affiche quand on se déconnecte de Facebook:

oui je vote page facebook accès

Et ailleurs sur internet:

Oui je vote c'est tweeter liker

Alors, les Français vont-ils liker, tweeter et aller voter ?
Si on écoute la petite conversation qui suit, pas sûr que les campagnes de communication du gouvernement soient très efficaces ! Transcription :
– Au début, on fait… Ils font de la lèche (1), ils font de la lèche pour qu’on vote pour eux. Et dès qu’ils ont obtenu ce qu’ils veulent, bah on peut plus rien faire, c’est fini. J’ai plus confiance.
– Vous aussi (2), vous ne voterez pas ?
– Non, je voterai pas non plus. Je voterai pas parce que pour moi, c’est un peu… c’est un peu des charlatans (3), en fait. Moi, quand je vois, c’est hallucinant, ce qu’ils mettent dans les décorations de Noël (4), ou même juste le feu d’artifice (5), vous imaginez pas combien ça coûte ! Et il y a plein de gens qui sont dans le besoin (6) et il y a personne pour les aider.
Pour moi, je dis, il faut qu’ils aillent sur le terrain (7).
– Parce que c’est sûr, on a des jolis espaces verts (8), mais après, il y a pas que l’environnement.
– Qu’est-ce que vous attendriez par exemple ?
– Bah… qu’ils fassent vraiment des choses pour les jeunes.
– Déjà pour les logements, il y a pas assez de logements sociaux (9). Si c’est pour donner un logement au bout de trente ans (10), où est l’intérêt ? C’est-à-dire pendant 30 ans, on attend un logement avant d’avancer dans la vie.
– Moi, je vois mon cas, moi j’ai fait une demande depuis super longtemps (11), sous prétexte qu’ils me disent : Vous n’avez pas d’enfant, vous n’êtes pas prioritaire. Et pourtant, je… je gagne un salaire, je paye mes impôts, et ils ont donné le logement à quelqu’un qui est au chômage mais qui a son parent qui travaille pour la mairie. On est mis de côté (12), en fait. On est mis de côté, on fait partie des habitants mais en même temps, on en fait partie quand ils ont besoin de nos voix (13), mais une fois que les élections sont passées…
– Clairement, on est pris pour des cons (14), hein !
– Par la politique ou par les politiques (15) ?
– Bah il y a encore des politiciens qui sont bien, faut dire ce qui est (16). Mais le problème, c’est qu’ils sont peu par rapport à tous les connards (17) qu’il y a ! C’est ça le problème. La politique en elle-même, il en faut. Dans tous les pays, c’est grâce à la politique qu’on a avancé. C’est normal. Mais maintenant, aujourd’hui, les politiciens, ils pensent qu’à leur gueule (18), ils pensent qu’à leur gueule.

Des explications :
1. faire de la lèche (à quelqu’un) : flatter servilement quelqu’un pour obtenir des avantages. (argot) Cela donne aussi l’expression : être lèche-bottes, ou lèche-cul.
2. vous aussi : ici, elle devrait dire : Vous non plus, vous ne voterez pas ?, car la suite est négative. Ça aurait été correct si elle avait dit : Vous aussi, vous vous abstiendrez.
3. Un charlatan : quelqu’un qui raconte n’importe quoi, en faisant croire qu’il a des connaissances dans un domaine. Cela signifie donc ici que ce sont des gens dont les discours ne sont que des mensonges.
4. Les décorations de Noël : au moment des fêtes de fin d’année, toutes les villes illuminent et décorent les rues. Donc c’est un budget pour une commune. Cette jeune femme trouve que c’est de l’argent gaspillé et qu’il y a d’autres priorités.
5. Le feu d’artifice : le 14 juillet, jour de la fête nationale, un feu d’artifice est tiré dans la plupart des communes. Et ça aussi, ça coûte cher.
6. Être dans le besoin : ne pas avoir assez d’argent pour vivre correctement. C’est une autre manière de dire qu’on est pauvre.
7. Aller sur le terrain : aller voir comment les gens ordinaires vivent vraiment.
8. Les espaces verts : c’est l’expression utilisée pour désigner tous les jardins publics et tous les massifs fleuris d’une ville.
9. Les logements sociaux : c’est ainsi qu’on appelle des logements accessibles et reservés à tous ceux qui ont des petits salaires et qui ne peuvent pas payer un loyer élevé à un propriétaire. Il y a des conditions de ressources. Le problème des loyers est devenu très sensible car ils ont beaucoup augmenté.
10. Trente ans : il veut dire par là que la liste d’attente est longue et donc que cela prend beaucoup trop de temps pour obtenir un appartement. En fait, il n’y a pas assez de logements sociaux.
11. Super longtemps = très longtemps (familier)
12. on est mis de côté = on est négligé, personne ne s’occupe de nous.
13. Nos voix : dans le domaine des élections, les voix sont les votes exprimés par les électeurs pour les candidats. On donne les résultats en nombre de voix.
14. On est pris pour des cons = on nous prend pour des imbéciles, on se moque de nous. (très familier). On pourrait dire aussi, avec le même niveau de langue: Ils se foutent de notre gueule.
15. les politiques = les hommes politiques et les femmes, mais on ne dit pas les femmes politiques – ce qui reflète la place peu importante des femmes en politique pendant longtemps. Donc on entend de plus en plus « les politiques », qui englobe les hommes et les femmes.
16. Il faut dire ce qui est : cette expression toute faite signifie qu’il faut reconnaître quelque chose, qu’on ne peut pas le nier. (plutôt oral)
17. un connard : c’est un terme insultant, très péjoratif, plus fort et vulgaire que « un con ».
18. ils pensent qu’à leur gueule = ils ne pensent qu’à eux-mêmes, ils ne sont guidés que par leur intérêt personnel. (très familier, quasi vulgaire).

Lire la Suite…

L’espèce humaine

En 2013, certains continuent à vous traiter de singe si vous avez la peau noire. Cela s’appelle du racisme. C’est ce à quoi a dû récemment faire face Christiane Taubira, notre Garde des Sceaux (c’est-à-dire notre ministre de la Justice), née dans le département français de Guyane.

Le racisme comme réponse aux problèmes économiques et sociaux. Résurgence d’idées malsaines, qui font froid dans le dos parce qu’elles sont la négation de l’appartenance de tous à la même famille humaine, dans laquelle nous naissons, par hasard et sans mérite, blancs, noirs, grands, petits, hommes et femmes.
Voici la réponse sans compromis de C. Taubira:C Taubira

Pour regarder cette interview en entier:

En voici un extrait que j’ai transcrit, parce que tout y est dit avec dignité, détermination et fermeté:Transcription :
Bah, il faut reconnaître qu’effectivement, ce sont des propos (1) d’une extrême violence parce que ces propos prétendent m’expulser de la famille humaine. Ce sont des propos qui dénient… qui me dénient mon appartenance à l’espèce humaine. Donc ils sont violents. Et puis en plus, ils ne sont pas proférés (2) n’importe où : c’est ici, dans ce pays de France, c’est-à-dire cette nation qui s’est construite sur une communauté de destins, sur du droit, sur des lois qui s’appliquent à tous, sur une égalité entre ses citoyens. C’est dans ce pays-là que des personnes s’autorisent à proférer de tels propos. Moi, j’encaisse le choc (3). Simplement, évidemment, c’est violent pour mes enfants, c’est violent pour mes proches (4), c’est violent pour tous ceux qui me ressemblent. Ça l’est pour tous ceux qui ont une différence, mais ça l’est aussi pour ceux qui ressemblent à ceux qui les profèrent, parce qu’on peut se ressembler physiquement mais ne pas avoir la même éthique, ne pas avoir le même idéal. Donc je sais qu’il y a des personnes qui souffrent beaucoup, beaucoup de ces agressions.
C’est à nous de rappeler à tous les Français que le racisme n’est pas une opinion mais un délit puni par la loi de la République.
Comme l’a dit cet après-midi… l’a rappelé cet après-midi le Premier Ministre, ça n’est pas… Le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit. L’antisémitisme n’est pas une opinion, c’est un délit. La xénophobie, les discriminations, ce sont des délits punis par la loi. Donc la justice doit passer (5) mais la justice ne peut pas porter toute la charge. La société doit s’interroger. Et c’est ce qui se fait, parce qu’on voit bien que tous ceux qui ne louvoient (6) ni avec les valeurs républicaines, ni avec les principes démocratiques, ils s’expriment là. Toutes ces voix (7) qui s’élèvent rappellent que justement, elles ne louvoient pas avec ces principes et ces valeurs. D’ailleurs, vous avez vu, il y a eu une charte adoptée en… à Rome, par dix-sept pays européens, et la charte dit très clairement : il y a ceux qui sont ouvertement xénophobes. Et puis il y a ceux qui se dissimulent par exemple derrière la préférence nationale (8). Bon, c’est juste de l’hypocrisie, c’est juste de la lâcheté et ça, ça ne me trouble pas. Non, non, il y a un affrontement de valeurs profond. Cet affrontement est tout à fait normal, nous allons livrer bataille parce que nous avons des batailles sémantiques à livrer, nous avons des batailles cuturelles à livrer. Nous avons des conquêtes politiques à refaire et nous sommes bien déterminés à le faire.

Quelques détails :
1. des propos : des paroles
2. proférer des paroles, des propos : prononcer des paroles, des mots. (style soutenu). On utilise aussi ce verbe à propos de menaces : proférer des menaces
3. encaisser un choc : absorber un choc. Donc ici, faire face et réagir.
4. Les proches : la famille et les amis proches
5. la justice doit passer : il doit y avoir un jugement, un procès puisqu’il s’agit de quelque chose d’illégal.
6. louvoyer : prendre des détours. Donc ici, s’arranger avec les règles et les principes, ne pas les respecter.
7. toutes ces voix : elle fait référence à tous ceux qui ont condamné ce racisme, dans la classe politique, chez les intellectuels ou les artistes et chez les citoyens « ordinaires »
8. la préférence nationale : c’est une des idées du Front National et de l’extrême-droite, qui vise à exclure les étrangers.

Et ici, de quoi prendre peur ! Cette personne était candidate Front National à des élections. Et, bien sûr, elle a même des amis qui sont noirs ! Donc elle n’est pas raciste. Un grand classique:

candidate FN

Transcription:
– Mais justement, moi, je voulais juste vous montrer une photo et vous demander ce que vous en pensiez… de cette photo.
– Celle-ci, je l’ai vue. Et honnêtement, je l’ai mise sur mon réseau.
Justement, ouais, je l’ai trouvé effectivement sur votre facebook.
Oui. Bien sûr, bien sûr.
– Qu’est-ce que veut dire ce photo-montage exactement ?
– Bah, tout est dit entre les mots, hein ! Voilà, c’est… c’est… Elle arrive comme ça, elle débarque comme ça, c’est… franchement, c’est une sauvage, quoi. Elle prend tout le monde… Quand on lui parle de quelque chose de grave à la télé, aux informations, n’importe où , elle vous fait un sourire, mais il faut voir, un sourire du diable ! Les personnes qui ont tué, mais c’est pas grave, on va leur mettre leur bracelet, et puis çe sera déjà bien.
– Mais parce que ce genre de comparatif des noirs avec des singes, ça fait partie quand même des… voilà, de toutes les thématiques du racisme primaire.
– Non. En général, un… Non, non, ça, ça n’a rien à voir. Un singe, ça reste un animal. Un noir, c’est un être humain. J’ai des amis qui sont noirs et c’est pas pour ça que je leur dis que c’est des singes.
– Pourtant, là, vous faites ce comparatif-là avec ce genre de montage.
– C’est plus par rapport à une sauvage, que je l’ai fait. Pas par rapport à… au racisme, ou aux noirs, ou aux gris ou n’importe quoi. Là, c’est vraiment une sauvage. C’est une sauvage, voilà. A la limite, moi, je préfère la voir dans un arbre après les branches que de la voir comme ça au gouvernement, hein ! Franchement.

Décomplexés

Christiane TaubiraL’Assemblée Nationale et le Sénat ont déjà voté en première lecture le texte de loi défendu par la Ministre de la Justice sur le mariage pour tous. Il ne s’agit pas de mariage religieux, il s’agit de donner les mêmes droits à tous et de protéger tous les enfants.
Mais les opposants ont contribué à créer une situation très malsaine vis-à-vis des homosexuels. Au nom de la morale, de l’intérêt de la famille et de l’enfant, ce sont en fait tout simplement des attitudes homophobes de rejet, de haine qui ont été encouragées.

De telles attitudes sont possibles car il est de bon ton chez certains aujourd’hui d’être « décomplexé » comme on dit, d’oser exprimer ouvertement et publiquement des opinions jusque-là considérées comme douteuses. Oser dire tout haut ce qu’on pense tout bas. Quand vous entendez le terme « décomplexé » aujourd’hui, traduisez-le selon les cas par raciste, xénophobe, homophobe, misogyne, antisémite ou contre les avancées sociales. Bref, tout ce qui est du côté de l’intolérance et de l’obscurantisme.

Voici d’abord deux témoignages sur ce climat.
Alors, comme cela fait du bien ensuite d’entendre des gens comme Christiane Taubira défendre des idées qui un jour paraîtront tellement évidentes que nos enfants, comme elle le souligne, se demanderont comment notre société pouvait être à ce point en retard !

Transcription :
En tout cas, il y a des gens qui se sentent, je crois, plus autorisés aujourd’hui, beaucoup plus autorisés aujourd’hui à dire des horreurs sur les homosexuels parce que vous avez les principaux leaders de l’opposition à l’égalité des droits, de l’opposition au mariage pour tous qui rajoutent de l’huile sur le feu (1) chaque jour et qui parlent d’un climat qui serait presque un climat de guerre civile . Mais de guerre civile contre qui ? Enfin voilà, donc je pense qu’il faut revenir un peu… qu’il faut… comment dire… revenir un peu à la raison, qu’il faut se détendre, être plus serein et aussi regarder les choses en face (2). Ce projet de loi, il va enlever aucun droit aux hétérosexuels, il va enlever aucun droit aux familles hétéroparentales. Par contre, il pourra permettre aux couples homosexuels, aux enfants qui grandissent dans ces familles qui existent de bénéficier des mêmes droits et des mêmes sécurités que tout le monde. Donc c’est un projet de vivre ensemble, c’est un projet de cohésion sociale, c’est l’inverse de la guerre civile qu’on voudrait nous… nous…. nous décrire. Et donc vraiment, j’appelle en tout cas les principaux leaders de l’opposition à tempérer leurs propos et… et à calmer le jeu (3), voilà.

Les mots sont les leurs : « Ça va péter (4). Nous mènerons jusqu’au bout ce combat. » C’est eux qui mettent en garde. On a peur de ce qu’on constate déjà, qui est un durcissement à la fois du ton et des violences sur la communauté… les communautés LGBT (5), c’est-à-dire que depuis… depuis quelques semaines, on assiste à des agressions ouvertement homophobes, à la fois sur des personnes, comme ça a été largement médiatisé (6) la semaine dernière, et aussi sur des bâtiments, et aussi sur des véhicules. Et on a peur et c’est réel, c’est-à-dire que le durcissement, il a déjà commencé à avoir lieu. On n’est plus dans le respect du processus démocratique. On a en France deux chambres qui votent des lois et on a maintenant des gens qui disent que ces lois ne sont pas démocratiques, qu’ils ne respectent pas le processus démocratique.

Pendant les débats à l’Assemblée:
Monsieur le député, vous n’allez pas nous faire croire que vous vivez dans un igloo et que vous n’avez aucune connaissance de la diversité des familles dans ce pays, que vous ignorez complètement qu’il y a des familles homoparentales dans ce pays, que vous ne savez pas qu’il y a autant d’amour dans des couples hétérosexuels que dans des couples homosexuels, qu’il y a autant d’amour vis-à-vis de ces enfants et que tous ces enfants sont les enfants de la France. Alors oui, monsieur le député, le gouvernement présente un texte de loi de grand progrès, de grande générosité, de fraternité et d’égalité (7). Et nous apportons la sécurité juridique à tous les enfants de France et je dois vous dire que j’en suis particulièrement fière.
Vos objections n’ont pas de fondement, sauf une réelle difficulté… sauf une réelle difficulté à inclure dans vos représentations la légitimité de ces couples de même sexe. Mais vos enfants et vos petits-enfants les incluent déjà et les inclueront de plus en plus. Et vous serez bien mal à l’aise lorsque, par curiosité, ils viendront voir les compte-rendus de nos débats.

Après le vote:
Merci à tous pour ces jours et ces nuits (8) passés ensemble pour ces… pour ces sourires, pour ces rires, pour ces confrontations aussi, convictions contre convictions. Les protections et les sécurités que promet ce texte concernent évidemment les conjointes et les conjoints (9), mais par dessus tout les enfants. En cas de séparation, le juge pourra s’en mêler. Il pourra donc protéger la plus vulnérable ou le plus vulnérable des conjointes ou conjoints, mais surtout préserver l’intérêt des enfants (10).
En définitive, en définitive (11) , ce projet de loi nous a conduits à penser autrui (12), à consentir à l’altérité. Penser autrui, disait Emmanuel Levinas, relève de l’irréductible inquiétude pour l’autre. C’est ce que nous avons fait tout le long de ce débat.

Des explications :
1. rajouter de l’huile sur le feu : l’expression habituelle, c’est verser / jeter de l’huile sur le feu. Mais l’idée est la même : cela signifie que quelqu’un cherche à agraver un conflit, une dispute et tient des propos qui ne vont absolument pas calmer la situation ni contribuer à une discussion.
2. Regarder les choses en face : être lucide et réaliste.
3. Calmer le jeu : tenter d’apaiser les colères, ramener le calme dans une situation conflictuelle. C’est le contraire de « Jeter de l’huile sur le feu ».
4. ça va péter : ça va exploser. Le mécontentement va mener à une vraie rupture de l’ordre. (familier)
5. LGBT : Lesbiennes, Gays, Bisexuels, Transgenres
6. médiatiser un événement : beaucoup en parler dans les médias (télé, radio, internet, presse écrite, etc…)
7. fraternité et égalité : il s’agit de deux des principes de la République Française, inscrits par exemple à l’entrée des écoles ou dans les mairies : Liberté, Egalité, Fraternité.
8. Ces jours et ces nuits : elle fait référence à la longueur des débats, qui ont eu lieu aussi la nuit.
9. Un conjoint / une conjointe : c’est le terme utilisé pour les gens mariés.
10. L’intérêt des enfants : elle répond là à l’accusation des anti-mariage pour tous de mettre en danger les enfants qui ne pourraient pas avoir un père et une mère, qui affirment qu’un enfant ne peut pas grandir normalement avec des parents homosexuels.
11. En définitive : pour conclure.
12. Autrui : les autres
13. l’altérité : concept qui renvoie au fait d’être autre et différent.

Vous pourriez aussi écouter et regarder Christiane Taubira ici. Elle y parle de différence, de respect et d’égalité des droits. Femme de culture, de conviction et de grande intelligence:
Christiane Taubira cite Damas face à Mariton par aussiebum80

Feux de forêt et économies de bouts de chandelles


Grand ciel bleu, chaleur, chant des cigales, odeur des pins, voici la Provence en été. Mais tous les ans, ces beaux paysages – et ceux qui y vivent – sont à la merci des incendies de forêt, favorisés par la sécheresse méditerranéenne ordinaire en cette saison, déclenchés par des imprudents ou plus fréquemment par des pyromanes, et attisés par le mistral quand il souffle sur la région.

Pendant longtemps, il a été totalement interdit de se promener dans les massifs forestiers du département en juillet et août, ce qui privait en été la population et les visiteurs d’un accès à des sites magnifiques. Depuis deux ou trois ans, l’interdiction n’est plus totale. Chaque jour, la décision est prise de limiter, d’interdire ou d’autoriser l’accès à ces zones plantées de résineux et d’arbustes adaptés à la sécheresse, en fonction de la force du vent notamment. Il faut donc consulter le site départemental avant d’aller s’y promener et bien respecter les horaires. Sinon, vous êtes vite repéré et on vient vous chercher…

Donc tout est très surveillé, depuis les vigies notamment. Toute fumée déclenche une alerte, le moindre départ de feu est signalé immédiatement, les Marins Pompiers sont envoyés ainsi que les hélicoptères et les canadairs, ces avions bombardiers d’eau orange* et jaunes basés à Marignane, au bruit si reconnaissable. Personne n’aime vraiment les entendre…
Tous ces moyens coûtent cher évidemment mais c’est ce qui permet d’éviter de gigantesques incendies comme il y en a eu par le passé. Alors quand il est question de les réduire, les protestations s’élèvent (à la française).

Transcription:
C’est assez rare pour être signalé. Les pilotes de bombardiers d’eau de la base de Marignane ont déposé un préavis de grève (1) pour cet été. La Direction Générale de la Sécurité Civile envisage de laisser au sol cet été deux canadairs sur les douze disponibles, et ce pour économiser l’argent sur la maintenance.

Les pilotes de canadairs continuent à s’entraîner mais cette réduction du nombre d’avions disponibles les inquiètent. La Direction a beau dire (2) que ces deux canadairs ne seraient pas forcément cloués au sol, qu’ils pourraient être mobilisés en urgence, ça ne tient pas (3), réplique Alain Huet, pilote de canadair, membre de l’intersyndicale:
« Tout aéronaute (4) normalement constitué (5) sait très bien qu’un avion qui est stocké pendant une semaine, même si on y fait quelques visites tous les jours, on sait très bien que cet avion quand on va le prendre pour intervenir, il sera en panne, il sera pas disponible. On fait des économies, encore une fois, des économies de bout de chandelle (6). On veut repousser des visites à l’année prochaine, c’est au détriment de la stratégie « Feux de forêts ».

A Marseille qui dispose de 120 km2 d’espaces naturels (7), cette menace de grève à Marignane inquiète les autorités. José Allegrini, adjoint au Maire délégué au bataillon des Marins Pompiers tire la sonnette d’alarme (8):
« Nous aurons deux bombardiers d’eau de moins cet été pour la campagne « Feux de forêts ». Ça, c’est grave, parce que l’économie résiduelle de deux équipages et de deux avions, comparée aux risques d’incendie colossaux, eh bien, vous imaginez ce que ça donne (9)! On fait pas d’économies sur, à la fois, la sécurité des personnes, des biens et des paysages. »

Quelques explications:
1. déposer un préavis de grève: c’est la procédure normale quand un syndicat appelle à faire grève. Toute grève doit être déclarée de façon officielle quelques jours avant son début. L’idéal, bien sûr, c’est quand un terrain d’entente peut être trouvé avant. Dans ce cas, les syndicats lèvent leur préavis de grève.
2. Ils ont beau dire que… = même s’ils disent que…
3. ça ne tient pas: ce n’est pas possible / ce n’est pas réaliste.
4. un aéronaute: ce terme n’est pas employé fréquemment. Il désigne un membre d’équipage dans un avion ou un engin qui vole.
5. normalement constitué: qui est d’une intelligence normale.
6. faire des économies de bouts de chandelles: des économies insignifiantes, qui ne se voient même pas, qui n’en valent pas la peine.
7. les espaces naturels de Marseille: l’essentiel du Massif des Calanques se trouve sur la commune de Marseille. Tous les alentours de Marseille sont particulièrement exposés aux risques d’incendie en été.
8. tirer la sonnette d’alarme: cette expression est synonyme d’alerter, avertir du danger.
9. ce que ça donne = le résultat / les conséquences

* orange: contrairement aux adjectifs de couleur, orange ne s’accorde pas quand il exprime la couleur. Encore une subtilité de la grammaire française !

Yvette, 92 ans: une vie française

Pour certains, fêter leurs 30 ans, c’est passer un cap et avoir le sentiment d’entrer dans un autre âge!
Alors, que dire d’Yvette, qui, à plus de 90 ans, a toute une vie à raconter ! Vivacité d’esprit, émotion et grande franchise pour faire surgir au détour des mots un parcours où se mêlent la guerre, l’amour, l’art, la politique, Alger, Paris. L’ombre des regrets aussi, mais avec légèreté, lucidité et humilité.

Ça vaut vraiment la peine de prendre un peu de temps et de s’embarquer pour ce voyage, en hommage avant tout à celui qui lui « a appris toutes les belles choses de la vie », comme elle le dit si joliment.

Pour l’écouter, vous pouvez cliquer en-dessous: http://download.arteradio.com/static/player/export.html?ids=616110

Ou écouter ici:

Transcription:
– C’est nous !
– Bonjour ma belle.
– Comment ça va ?
– Et toi ? Mon Dieu !
– Comment ça va, Yvette ?
– Mais quel honneur tu me fais de venir me voir !
– Et moi donc !
– Alors ? Tout va bien ?
– Oui, ça va. Enfin, j’en fais trop, comme toujours.

(en lisant l’annuaire téléphonique)
– Restaurants.
Pièges et contraditions du présent.
– 76 – 67 – 01
– Editions Sved. Achevé d’imprimer le 10 janvier 1972. Texte de Jean Maillé. Mise en page et photographies de Etienne Sved.

– Oui, bonjour. Est-ce que vous auriez trois places pour midi ? Midi et demi. Sved: S.V.E.D. C’est Marie qui est au téléphone, là ? Ah, bonjour Marie. Vous me connaissez bien. Bon. Bien placés, hein, parce que c’est des VIP. A tout à l’heure.

– Je suis Yvette Sved. J’ai eu la chance de rencontrer un monsieur qui s’appelait Etienne Sved, qui m’a appris toutes les belles choses de la vie.

Provence des Campaniles, achevé d’imprimer le 15 juillet 1969 pour les Editions Sved.

– Je n’ai pas toujours su le comprendre et je le regrette infiniment. Mais si je suis devenue assez ouverte à beaucoup de choses, c’est bien grâce à lui.
Ça, c’est la maquette du Hussard (1), qu’il n’a pas menée à bien (2). Itinéraire du Hussard sur le toit, Pierre Jean Deschêne et Etienne Sved. Bon, c’est des photos, qui illustrent le texte.
– Et c’est des photos que Etienne a fait (3) pour l’occasion ?
– Oui. Ah oui, ah oui. C’était une collaboration avec Giono, là. Quand Etienne est allé lui donner Les Campaniles (4) et que Giono a dit: « Oh, c’est la plus belle chose que j’aie vue sur la Provence ! Si vous pouvez me faire des… des illustrations dans le… le… l’esprit des Campaniles, je vous donne toutes mes… mon oeuvre à illustrer. Mais commencez par le Hussard, c’est le plus difficile. » On a donc commencé par le Hussard. Puis voilà ce que ça a donné. Non, et ça… A mon avis, ça a précipité son… son Alzheimer et c’était une obsession. C’était devenu une obsession, ce livre, pour lui.
Lire la Suite…

Ça sert ou ça serre ?

Hier, c’était la cérémonie de passation des pouvoirs entre Nicolas Sarkozy et François Hollande.
L’un quitte l’Elysée, l’autre s’y installe.
Tapis rouge.
Costumes stricts.
Couples présidentiels, l’ancien et le nouveau.
Poignées de main.

Et belle double faute d’orthographe sur internet, dans la légende à droite d’une des nombreuses photos de l’événement.
Comme quoi, on ne se relit jamais assez…

Orthographe à revoir !

Gros plan sur une grosse erreur

Gros plan sur une grosse erreur

Premier problème: de quel verbe s’agit-il ?
Se sert, c’est le verbe se servir. Or on ne se sert pas la main, on se serre la main, du verbe se serrer.

Deuxième problème: Le verbe est-il au singulier ou au pluriel ?
Ils sont deux à se serrer la main. Tout seul, c’est plus difficile !
Donc se sert est doublement bizarre puisqu’en plus d’être le verbe se servir, au pluriel ce serait de toute façon se servent.

Alors, ça ira beaucoup mieux en écrivant:
Nicolas Sarkozy et François Hollande se serrent la main !
La prononciation est la même, donc à l’oral, il n’y aurait pas de problème en fin de compte !
Mais un mot écrit renvoie immédiatement à une idée bien précise et l’orthographe (parfois compliquée certes) est un code commun qui sert à se comprendre, d’où ce petit moment de flottement* à la lecture d’une telle phrase.

J’ai lu récemment qu’il y a de plus en plus de fautes d’orthographe (et de frappe) dans la presse parce qu’il y a de moins en moins de personnes dont le travail consiste à relire ce qui va être publié. Et de moins en moins de temps consacré à cette étape si nécessaire.
Relecture d’autant plus importante aujourd’hui où, si on y réfléchit bien, les occasions d’écrire sont de plus en plus nombreuses pour tous: SMS, emails, forums, dans lesquels l’expression est souvent purement phonétique ou hautement approximative et donc très difficile à suivre !

Petit détail de vocabulaire aussi: je n’avais jamais entendu parler du parvis de l’Elysée. D’habitude, il est question du perron de l’Elysée, ce petit espace où se font les photos officielles avec les chefs d’Etat, juste en haut des quelques marches, à gravir ou descendre avec aisance et naturel quand les journalistes et les photographes sont là.
Un parvis, c’est beaucoup plus grand, comme le savent ceux qui se sont promenés sur le parvis de Notre Dame à Paris.

* un moment de flottement: un moment d’incertitude, d’hésitation.

En rose et bleu


Le bleu est la couleur de l’UMP, le parti du Président sortant Nicolas Sarkozy.
Le rose est la couleur du Parti Socialiste qui a donc gagné les élections dimanche.
Les sondages, depuis plusieurs semaines, donnaient ce résultat. Donc le suspense n’a pas été totalement insoutenable jusqu’au bout !
De plus, dès avant 20 heures, heure à laquelle les premières estimations sont officiellement rendues publiques à la télévision et à la radio, les informations avaient circulé sur internet et les réseaux sociaux, au vu notamment des premiers résultats du dépouillement pour les bureaux de vote qui ferment à 18 heures. (Seuls les bureaux des grandes villes sont ouverts jusqu’à 20 heures.)

Echos de cette soirée électorale, en province puis à Paris.
Paroles de Président.
Paroles de Français, les heureux et les mécontents.
Espoir pour beaucoup, teinté de réalisme souvent.

Infos locales: Le département des Bouches-du-Rhône vote toujours à droite.
Mais cette fois, la gauche l’emporte à Marseille, alors que nous avons un maire UMP.
(Toutes les grandes villes françaises ont voté à gauche, sauf Nice.)

Transcription:
(à la télévision, 20 heures, sur France 2)
Voici notre estimation du résultat de la Présidentielle en ce 6 mai 2012: c’est François Hollande qui est élu Président de la République.

(En Corrèze)
– François, regardez. Regarde un peu, hein.
– C’est un couple maintenant, hein.
– François, hein ?
– Elle connaît monsieur Hollande depuis des décennies et des décennies. Et c’est quelqu’un qui a toujours été là et qui la touche profondément. C’est un petit peu son fils d’adoption.
– Dis-moi, François, quand tu seras à l’Elysée (1), est-ce qu’on pourra continuer à te tutoyer (2) ?
– Bah toi, oui, tu as tous les droits !
– Moi, j’ai tous les droits ?
– Tu pourras rentrer sans badge, toi.
– Vous pensez qu’il va changer s’il devenait Président ?
– Non, il est trop profond pour ça. Bien sûr, il sera obligé de devenir autre. Il est construit sur des valeurs sûres, je pense vraiment. C’est quelqu’un de droit. Peut-être trop.
– Comment ça ?
– Parce qu’il faudra qu’il s’arme. La vie n’est pas facile, surtout dans ce milieu-là.

(A l’aéroport de Brive)
– C’est tout à fait émouvant d’avoir cet accueil partout. Toute la route que j’ai faite entre Tulle et l’aéroport de Brive (3), ça n’a été que des saluts, des signes d’encouragement, des amitiés rappelées. Donc, voilà, je voulais m’arrêter un moment pour saluer les jeunes qui sont là. Je vais prendre l’avion parce que je vais…
– Où est-ce que vous allez Monsieur Hollande ?
– Je vais atterrir d’abord, après avoir pris l’avion, et puis ensuite je vais à la Bastille (4). Voilà. Merci.

(Place de la Bastille à Paris)
Mes amis, je ne sais pas si vous m’entendez, mais moi, je vous ai entendus. J’ai entendu votre volonté de changement, j’ai entendu votre force, votre espérance, et je veux vous exprimer toute ma gratitude. Je veux vous dire mon émotion d’être celui qui peut vous représenter. Je veux aussi vous dire ma fierté, la fierté de cette France que vous offrez, la France de la diversité (5), de l’unité, rassemblée, réunie, ma fierté aussi, 31 ans jour pour jour, ici à la Bastille, d’avoir permis que la gauche ait un successeur à François Miterrand. Merci ! Merci à tous !

François Hollande, 51,7% des voix, un score quasi identique à celui de François Mitterand un certain 10 mai 81 (6), comme un air de déjà vu.
– Ouais, c’est la même ambiance. Ouais, c’était pareil, ouais. François Miterrand, c’était un grand moment aussi, ouais, ouais. Parce que c’était le premier aussi.

Le premier Président socialiste, Fredie et Nadine s’en souviennent eux aussi:
– Il y a plus de jeunes qu’en 81.
– Il y a plus de jeunes et plus de diversité. Il y a des gens… il y a des gens du monde entier, de tous les continents. Le monde entier est là.
– Je crois que c’est un peu différent parce que on a déjà connu le socialisme. J’ai peut-être un peu moins d’illusions.
– Ma mère, elle m’en parle tout le temps et j’ai l’impression d’avoir un peu vécu la même chose que… qu’elle aujourd’hui, quoi.
– Le plaisir d’élire un Président de gauche, pour nous la première fois qu’on vote aussi.
– La première fois qu’on vote aussi.
– C’est important.
– Moi, j’ai voté par élimination (7). J’avais pas le choix, j’ai voté Hollande, pour pas que Sarkozy soit réélu. On l’a bien vu pendant les cinq dernières années ce qui s’est passé. Mais bon, pour Hollande, on va pas rêver, quoi.
– Bah en même temps, moi, j’ai pas voté parce que je me sentais pas représentée et puis, je suis pas de la gauche, mais je suis pas trop de la droite non plus. Enfin, je suis plus de la droite mais j’aurais pas voté pour Sarko. Mais avec Sarko, on a vu ce qui s’est passé, avec Hollande, on sait pas du tout.
– Plutôt déçu, parce que je pense pas qu’il sera en mesure de garder le cap financier à la France.
– Ma fille vient de m’appeler, elle est hyper contente ! Je suis vraiment content. Du changement. Je veux pas être méchant envers Sarkozy mais je suis hyper, hyper content.
– Beaucoup d’espoir pour la suite.
– Tout va bien, les gens ont compris. C’est super !
– Enfin, on va pouvoir espérer un peu de changement. Et c’est tout ce qu’on attend, Hollande ou pas Hollande, on veut juste du changement et essayer de voir ce que ça peut donner un peu de l’autre côté de la politique et on est vraiment contents que on puisse enfin, nous les jeunes, voir un gouvernement de gauche.

Quelques détails:
1. L’Elysée: c’est là où réside et travaille le Président de la République.
2. tutoyer: cette question montre bien que tutoyer est un signe de familiarité et que vouvoyer exprime le respect. Cette amie de longue date pose cette question parce qu’elle n’aurait jamais imaginé tutoyer un jour le Président de la République !
3. Tulle, Brive: ce sont les deux villes principales de la Corrèze, département où François Hollande est élu depuis de longues années. (C’est un département rural). C’est à Tulle qu’il a voté et attendu les résultats.
4. La place de la Bastille: c’est un lieu symbolique à Paris (à cause de la Bastille, qui était une prison, symbole du pouvoir royal absolu et qui a été prise et détruite pendant la Révolution en 1789.) Ce lieu de est toujours sur le parcours des manifestations à Paris quand les Français se mettent en grève.
5. la diversité: c’est l’idée que la France est faite par et pour tous ses citoyens, qu’ils soient français depuis très longtemps ou plus récemment. C’est une référence au fait que la France est constituée par son immigration. Evidemment, François Hollande s’oppose là aux idées développées par l’extrême droite de Marine le Pen et par une une partie de la droite représentée par Nicolas Sarkozy, des idées faites pour diviser les Français.
6. le 10 mai 81: date symbolique dans l’histoire de la gauche en France puisque c’était l’élection du premier Président socialiste de la 5è République, après des décennies de gouvernement de droite.
7. voter par élimination: au deuxième tour de l’élection présidentielle, il ne reste toujours que les deux candidats qui ont eu le plus de voix au premier tour. Donc bien sûr, les électeurs peuvent avoir à choisir un des candidats,  même s’il ne représente pas parfaitement leurs idées, parce qu’ils ne veulent pas que son adversaire soit élu.

Et si vous voulez vous entraîner à dire ou à comprendre chiffres et grands nombres, j’ai enregistré ces résultats pour vous:

L’école et les chiffres

– Le budget de l’Education est passé de 28% à 21% du budget de l’Etat entre 2007 et 2010.
– 60 000 postes ont été supprimés entre 2007 et 2011.
– 14 000 autres suppressions sont prévues d’ici fin 2012.
– 1422 classes ont été supprimées dans le primaire en 2011.
– 1407 suppressions sont prévues en 2012.

– Les effectifs dans les écoles primaires, les collèges et les lycées ont augmenté de 65 000 élèves depuis 2008.
– Les heures supplémentaires des enseignants représentent l’équivalent de 40 000 postes.

Alors, on arrive à des situations comme celle qui a fait les titres hier dans la presse:

Et à la radio:Transcription:
Une des deux annonces a été publiée le 1er avril mais ce n’était pas une blague (1). Pour la FCPE (2), ce genre de démarche est une des conséquences des suppressions de postes dans l’Education.
– Quand le rectorat n’a plus personne sous la main (3), ils essaient de faire un peu comme ils peuvent, hein, pour trouver quelqu’un. Et c’est ça qui est gênant, parce que si le rectorat (4) n’a personne à proposer, c’est que ces suppressions ont amené à faire disparaître un vivier (5) de remplaçants et de remplacements. Donc pourquoi aller sur la Toile (6) que la maison-mère (7) n’a pas ? C’est du n’importe quoi (8) ! Aller sur la Toile, ça ne répond pas aux suppressions de postes, ça ne répond pas à la casse (9) de l’Education Nationale.
– Je crois qu’il faut quand même faire attention à la nature du support et je veux dire qu’on ne recrute pas un professeur (10) comme on achète une voiture d’occasion ou une salle à manger Louis XV.
Pour la FCPE, il y a rupture de contrat dans l’obligation de transmettre la connaissance et elle envisage d’aller en justice pour obtenir réparation.

Quelques explications:
1. le 1er avril, comme vous le savez, c’est le jour des poissons d’avril, où certains annoncent des nouvelles farfelues ou font des blagues aux autres.
2. la FCPE: la Fédération des Conseils de Parents d’Elèves.
3. avoir quelqu’un sous la main: avoir quelqu’un qui est disponible.
4. le rectorat: c’est l’organisme qui gère tous les établissements d’enseignement dans un département.
5. un vivier: une réserve
6. la Toile: c’est le mot français pour Web (mais qui est assez peu utilisé en fait.)
7. la maison mère: ici, c’est le ministère de l’Education Nationale, dont dépend toute l’éducation en France. (ce qui garantit un accès équivalent à l’éducation sur tout le territoire, de façon égale. C’est un des principes de la République française.)
8. C’est du n’importe quoi = c’est absolument nul.
9. la casse = la destruction
10. le recrutement des professeurs en France: il se fait sur concours (des concours bien sélectifs, exigeants et uniformes pour garantir les mêmes conditions d’enseignement dans toute la France.) Les enseignants sont des fonctionnaires, recrutés par le Ministère de l’Education Nationale et qui savent quelle est leur mission.

C’était déjà annoncé avant la rentrée:

D’un côté, un gouvernement qui applique sa politique du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux et qui rend les conditions de travail des enseignants tellement difficiles que le métier finit par perdre toute attractivité auprès des jeunes.

De l’autre, ce même gouvernement qui fait des campagnes de pub (débiles) dans les journaux et sur internet pour vanter la grandeur du métier de prof ! On n’est pas à un paradoxe près.

Ce qui, pour finir, oblige, dans l’urgence, certains chefs d’établissements publics à passer des annonces pour trouver quelqu’un – n’importe qui – à mettre en face des élèves !

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