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A ne manquer sous aucun prétexte

Je ne devais pas me trouver à Privas ce jour-là. Je n’avais pas de place pour ce spectacle-là. Il n’y avait d’ailleurs plus de places à vendre. Alors merci à la dame qui à la dernière minute ne pouvait pas y assister et cherchait à revendre sa place !

J’ai donc enfin vu Pixel.

Et j’y retournerai dès que l’occasion se présentera, comme pour Boxe Boxe dont je vous ai déjà parlé. Même beauté, même bonheur, même immense plaisir. On ressort des spectacles de Mourad Merzouki émerveillé, léger et heureux. Courez-y si sa compagnie danse dans votre ville ou votre pays un jour.

Regardez ici comme c’est beau !

Et comme c’est un grand monsieur, l’écouter fait du bien. Voici un autre extrait d’un entretien enregistré lors d’un festival de danse en Suisse. Créer, explorer, partager, mélanger, offrir. Telle est sa danse, portée par des danseurs magnifiques de légèreté, de fluidité et d’énergie. Telle est la danse. Comment certains peuvent-ils imaginer interdire aux hommes de danser ?

Mourad Merzouki

Transcription

– J’ai eu la chance de rencontrer le hip hop au bon moment, il était dans la rue, il restait dans la rue et à ce moment-là, j’ai eu envie de l’emmener ailleurs, sur scène, et de toucher un public plus large. Donc je crois que c’est pour ça que j’ai peut-être été remarqué à ce moment-là, le fait de mélanger le hip hop avec d’autres formes artistiques et de l’emmener vers… vers un public nouveau. Ce que j’ai fait pendant plusieurs années, jusqu’à Yo Gee Ti, ce projet avec les Taïwanais, où dans cette… ce désir de vouloir aller ailleurs, ce désir de mélanger, bah j’ai créé un spectacle qui mélange le hip hop avec la danse contemporaine et la danse classique, qui mélange le hip hop français, qui mélange l’histoire des danseurs français avec la danse taïwanaise. Donc ce que j’ai fait dans ce spectacle-là, c’est d’essayer de trouver des points communs, d’essayer de trouver un dialogue entre ces corps, entre cette énergie, entre… pour en faire un spectacle. J’avais pas envie de faire une espèce de collage, j’avais pas envie que le contemporain soit d’un côté, le hip hop de l’autre et que le spectateur, une fois, il voit du contemporain, une fois, il voit du hip hop. Non, le pari, c’était de pouvoir faire en sorte que les danseurs, les dix, puissent voyager entre, voilà, une gestuelle, qui peut être parfois contemporain (1), parfois hip hop, avec des énergies différentes.
– Est-ce que tu parles du mandarin (2), toi ?
– J’aimerais bien ! Malheureusement, non.
– Non. Donc comment tu as communiqué avec les danseurs taïwanais ?
– Bah l’avantage avec la danse, c’est que je pratique un langage universel. C’est d’ailleurs pour ça que j’arrive à… aujourd’hui à faire les projets avec des danseurs du monde entier, parce que justement, il y a pas cette barrière-là. Donc il y a une espèce de… d’évidence (3) qui se met en place avec les artistes, et voilà, le corps parle de lui-même (4) et on n’a pas besoin de… d’un alphabet pour se comprendre. Donc ça, c’est un avantage pour le danseur, pour le chorégraphe, pour justement arriver comme ça à faire des projets à l’international.
Alors je me suis appuyé sur l’univers de ce styliste Johan Ku qui lui, travaille à partir de laine. Quand je le regardais travailler, il partait de la laine en état … comment dire. ?… en l’état de base. J’ai pas le terme (5), c’est-à-dire qu’il a la laine qui ressemble à rien (6) au départ. Et puis ensuite, il va la façonner, il va la… il va faire des tresses (7), il va la… Et tout ce travail-là nous amène petit à petit (8) à un pull, un pantalon, un bonnet, etc. Et finalement, je peux reproduire exactement son… sa démarche (9), son… son approche à la laine dans la danse. C’est-à-dire qu’on part de quelque chose de totalement brut qui veut rien dire et petit à petit, on mélange, on structure pour en faire un spectacle J’aimais bien aussi ce lien-là. Parce que encore une fois, je viens pas du Conservatoire (10). Pour moi, il y a vingt ans, la danse était… était un autre monde, inaccessible, et donc je me bats tous les jours pour que, justement, dans mes spectacles, je puisse ouvrir la danse au plus grand nombre (11), ceux qui ne connaissent pas la danse, ou ceux qui connaissent la danse mais qui vont découvrir une gestuelle nouvelle, celle du hip hop. Et c’est tout ça qui me plaît. Donc mettre une casquette (12) dans mon travail, généralement, j’aime pas trop. J’aime bien dire que c’est de la danse. Après tout, la définition de la danse, c’est un corps en mouvement. Il y a trente ans, on disait encore du hip hop que ça allait pas durer, que c’était un effet de mode (13), que c’était éphémère. Et moi, j’adore dire : bah, ça fait trente ans et le hip hop est encore là, et continue son histoire, continue à grandir.
– Est-ce qu’on pourrait dire que les réactions du public, ce sont plus ou moins les mêmes en Europe ou bien en Taïwan  (14)? Est-ce qu’ils réagissent sur quelque chose qui se passe concrètement sur scène et qui leur touche (15) ?
– Alors, de manière générale, les réactions sont identiques, c’est-à-dire que la plupart de mes spectacles sont quand même beaucoup axés sur le divertissement, c’est-à-dire qu’il y a, malgré tout… Moi, je suis pas dans le propos (16), dans le cérébral. Je raconte pas des choses liées à la société où je revendique je ne sais quoi. Je ne saurais pas faire, je pense. Par contre, j’essaye dans mes spectacles de donner des images, de faire paraître des émotions, de rester aussi d’une certaine manière avec la générosité du hip hop. Et donc, que ce soit à Taïwan ou en Europe, de manière générale, il y a comme ça une réaction du public qui est une réaction plutôt de plaisir. Le public repart pas en se posant cinquante questions sur : qu’est-ce qu’il a voulu lui dire, comment, pourquoi. Donc ça c’est un peu général. Après, évidemment, il y a des moments, peut-être pas trop dans Yo Gee Ti mais dans des spectacles où il y a un peu d’humour – alors, c’est drôle parce que suivant les pays, on va rire à des endroits totalement différents. Il y a des réactions qui parfois… Je comprends pas pourquoi ils rigolent (17) à cet endroit et pas à un autre. Voilà. Donc ça reste quand même infime. Mais de manière générale, la réaction des publics à travers le monde, sont (18)… je touche du bois ! (19) – sont unanimes, parce que… parce que mes spectacles renvoient… renvoient cette générosité, je pense.

Quelques détails :
1. contemporain : normalement, on s’attend à du féminin après le mot « la gestuelle ». Mais en fait, il n’accorde pas, il emploie le nom de cette catégorie de la danse, le contemporain.
2. Parler du mandarin : elle veut dire parler le mandarin.
3. Il y a une évidence : c’est très simple et immédiat, il n’y a pas de problème du tout.
4. Le corps qui parle de lui-même : le corps a son langage et n’a pas besoin d’autre chose pour s’exprimer et se faire comprendre.
5. J’ai pas le terme = je ne trouve pas le mot.
6. Ça ne ressemble à rien : on ne comprend pas à quoi ça sert, ce que c’est.
7. Une tresse : c’est lorsqu’on coiffe les cheveux en les entrelaçant.
8. Petit à petit : peu à peu, progressivement
9. sa démarche : son projet et sa façon de travailler
10. le conservatoire : il s’agit du conservatoire de danse, cette institution par où passent les danseurs, avec ses classes, ses examens, etc. Il y a des conservatoires de différents niveaux dans les différentes villes de France. (C’est la même chose pour la musique). Mourad Merzouki n’a donc pas eu un parcours traditionnel de danseur et de chorégraphe.
11. Ouvrir quelque chose au plus grand nombre : donner accès à quelque chose à une majorité de gens, aux gens ordinaires.
12. Mettre une casquette : cette expression signifie qu’il y a des genres différents, des catégories différentes et qu’on peut tout classer dans des cases bien définies. Mourad Merzouki, lui, ne veut pas porter une casquette particulière, c’est-à-dire se voir attribuer une étiquette bien précise et trop limitative selon lui.
13. Un effet de mode : une mode passagère
14. en Taïwan : on dit à Taïwan.
15. Leur touche : ce n’est pas correct. Il faut dire qui les touche, car c’est le verbe toucher quelqu’un, sans préposition. On emploie leur si le verbe est suivi de la préposition à: Le hip hop parle aux spectateurs => ça leur parle.
16. Je ne suis pas dans le propos = je ne cherche pas à démontrer quelque chose, à faire réfléchir sur un problème, ou dénoncer une situation, etc.
17. rigoler = rire (style familier)
18. Problème d’accord sujet-verbe : le sujet est singulier et le verbe est pluriel. Donc il faudrait dire : Les réactions du public sont… (Comme souvent à l’oral, on commence la phrase d’une manière et en cours de route, on change et ce n’est pas toujours parfaitement logique, mais ce n’est pas vraiment grave.)
19. je touche du bois : cette expression indique qu’on espère que quelque chose de positif va continuer. Par superstition, on touche du bois, réellement si on peut ! (On joint le geste à la parole).

L’interview entière est à regarder ici.

Pour tout savoir sur les spectacles de Mourad Merzouki et sa compagnie, allez sur leur site..

Elle, avec les autres

the-seasons-canon

D’abord, il faut regarder et écouter. (Cliquez sur la photo)
Puis il faut écouter Marie-Agnès Gillot en parler.
C’est vraiment une belle interview, ces deux voix qui se répondent, si naturellement, sans bavardage, l’une qui suscite l’autre. Juste les mots nécessaires, pour dire la danse, l’enfance, le travail passionné. Il y a de l’intensité dans cet échange.

Marie-Agnès Gillot

Transcription:
– Ce qui est fascinant, Marie-Agnès Gillot, dans cette chorégraphie, et ce qui participe aussi de l’impact émotionnel, c’est quand même le nombre de danseurs, il faut dire près d’une cinquantaine, je crois.
– Cinquante-quatre, ouais.
– Qui forment un ensemble ?
– Une masse qui est…
– Organique ?
– Organique. Et j’ai rarement senti une émotion pareille (1) en… sur scène. Le groupe fait la force, c’est vraiment ça, quoi.
– Qu’est-ce qui se passe entre tous ces corps ?
– Une harmonie.
– Et en même temps, c’est un été très sombre.
– Oui… Nous, on le… Je me rends moins compte de ça parce que j’ai pas vu la pièce. Mais c’est… c’est surtout des états de corps qui sont très crispés en fait et je pense que c’est ça qui rend (2) la tension, et peut-être le déluge mais…
– Quelque chose de l’ordre de (3) la communion aussi entre vous… tous ?
– Ouais.
– On pourrait presque parler d’une communauté en fait, une communauté de corps.
– Exactement.
– Pourtant c’est un monde très hiérarchisé (4).
– Oui, mais c’est ça qui est beau justement, c’est que… c’est qu’on nous mette tous ensemble parce qu’en fait, c’est ce qu’on aime.
– On pourrait croire que l’Etoile de l’Opéra est là pour être mise en valeur (5), de manière ostentatoire.
– Oh, je l’ai été et je le serai encore. Mais…
– C’est pas le cas en tout cas dans cette chorégraphie.
– Non.
– C’est pas pour ça qu’on est au centre, qu’on devient étoile justement, pour qu’on nous voie ?
– On nous voit toujours, mais je pense que… ça fait tellement de bien de danser avec… avec des… avec des corps. Mais vraiment avec soi, c’est-à-dire pas sur le côté à vous regarder mais dans le même état que vous.
– Vous avez l’air émue.
– Non, mais j’adore, quoi ! Ça me… Je regrette (6) mes années Corps de ballet. J’ai adoré faire Corps… le Corps de ballet. C’est bien d’être Etoile, mais on est tout le temps seule, quoi ! Et là, c’est de nouveau une communion comme vous disiez. Et ça, c’est chouette (7), quoi ! Ça arrive pas souvent.
– C’est qui, votre étoile à vous, Marie-Agnès Gillot ?
– C’est… je sais pas, j’allais dire une bêtise ! (8)
– C’est ma mère !
– J’allais dire : C’est mon chien ! N’importe quoi ! (9)
– Celle qui vous a fait rêver, celle qui…
– Ah, c’est hyper dur parce que… Je sais pas du tout.
– Quand vous étiez petite ?
– Ah bah, moi, je connaissais pas les danseuses quand j’étais petite !
– Ah, c’est vrai ?
– Non, non, j’ai jamais… Moi, j’avais des posters de chiens dans ma chambre ! J’avais pas des posters de danseuses !
– Donc c’est venu complètement…
– Ah oui, c’est pas du tout une passion de… enfin que la mère a transmis (10) sur la petite fille, je dirais.
– Et c’est vous qui avez décidé de faire de la danse quand vous étiez toute petite ? Vous avez demandé de faire de la danse ?
– Non. Je crois qu’on m’a… Non , je crois que c’est parce que je levais les jambes déjà ! Et je mettais les jambes sur les tables, donc on m’a dit : Il y a un endroit pour faire ça.
– Tout de suite, on s’est rendu compte que vous aviez quelque chose (11)…
– Ouais, ouais.
– Quel âge ?
– Sept ans.
– Et ça veut dire quoi ?
– Ça veut dire que… bah, c’est un peu tracé (12) quand même !
– Ça veut dire que ce sacrifice – parce que c’est aussi un sacrifice, je suppose, quand même – vous avez su très tôt que vous alliez le faire ?
– Ouais. Mais c’est pas un sacrifice parce que quand c’est une passion en fait, on… on supporte beaucoup de choses en fait. Je pense que si ça ne… si c’était pas sincère, je pense que j’aurais encore plus… En tout cas, je me souviendrais peut-être de la douleur. Mais je m’en souviens pas trop en fait.
– Jamais ?
– Non.
– Et pourtant, on souffre.
– Ouais, quelquefois mais…
– Au quotidien ?
– Non. Non, non. C’est quand même un plaisir. On a des courbatures (13) mais c’est pas de la souffrance.
– Ça veut dire quoi ? Ça veut dire énormément de travail après chaque spectacle, de… d’étirements, de… C’est un sport…
– Non. Mais plus on grandit, plus on connaît absolument bien son corps. C’est-à-dire que à vingt ans, on y va à fond (14). A trente ans, on commence à se découvrir. Quarante ans, on se connaît vraiment.
– Vous disiez : Je vais partir.
– Ouais.
– Vous allez partir quand ?
– Le 6 avril 2018.
– Vous l’appréhendez (15), ce moment ?
– Non, je l’attends en fait.
– Et vous allez faire quoi ? C’est un spectacle, un dernier spectacle ?
– Je vais danser Orphée et Eurydice de Pina Bausch. Et donc c’est… Je trouve ça super de quitter la scène avec un ballet pareil. Et c’est une pièce où je ne suis pas regardée, parce que c’est l’histoire d’Orphée et Eurydice. Donc c’est aussi… Je trouve que c’est un clin d’oeil (16) à… à ne plus être regardée.
– Vous avez déjà commencé… à travailler ?
– J’essaye (17) de trouver une interprétation différente pour ma dernière… enfin, sans jamais changer ce que Pina voulait de moi, mais j’essaye de trouver des concordances avec ma… ma dernière scène, ma dernière vie, sur scène.
– Et ça sera quoi ?
– Je peux pas vous dire encore, j’ai un an et demi pour y réfléchir. Je vais bosser (18) en tout cas !
– Vous aimeriez que ce soit quoi ?
– Un… Un rêve.
– Merci, Marie-Agnès Gillot d’être venue faire un tour (19) dans Boomerang.

Quelques détails :
1. une émotion pareille : une émotion comme celle-ci, une telle émotion.
2. Rendre: ici, cela signifie exprimer.
3. c’est de l’ordre de la communion : cela ressemble à une communion, cela s’apparente à une communion.
4. Un monde très hiérarchisé : il s’agit du monde du Ballet de l’Opéra, où les danseurs et les danseuses font partie d’une hiérarchie, où chacun essaie de progresser de de gravir des échelons, jusqu’au grade d’Etoile de l’Opéra, et où on doit respecter cet ordre.
5. Mettre en valeur (quelque chose ou quelqu’un) : rendre quelque chose ou quelqu’un très visible, de manière positive.
6. regretter une époque, une période : avoir la nostalgie de cette époque et donc vouloir y être encore.
7. C’est chouette : c’est super, c’est vraiment bien. (familier)
8. dire une bêtise : dire quelque chose de faux, ou de stupide.
9. N’importe quoi ! : on utilise cette expression pour porter un jugement négatif sur quelque chose (une action, une pensée, une idée, etc.) qu’on trouve stupide. (familier)
10. il faudrait accorder le participé passé avec « une passion » et dire : Une passion que la mère a transmise
11. avoir quelque chose : avoir des qualités particulières, qui prédisposent à faire quelque chose de spécial et qui différencient des autres.
12. C’est tracé = c’est un destin tout tracé. Ce choix fait dans son enfance a déterminé tout le reste, sans surprise, car c’est le même parcours pour tous ceux qui choisissent cette voie.
13. Avoir des courbatures : avoir mal musculairement après des efforts physiques
14. y aller à fond : faire les choses sans retenue, sans se ménager, au maximum.
15. Appréhender quelque chose : en avoir peur par avance, avoir des inquiétudes avant quelque chose. Si on l’emploie avec un verbe, il faut dire : appréhender de faire quelque chose. Par exemple : Il appréhende sa retraite. / Il appréhende de se retrouver à la retraite.
16. C’est un clin d’oeil : cela renvoie symboliquement à autre chose, à une autre idée, etc.
17. J’essaye = j’essaie. Ce verbe a deux formes équivalentes.
18. Bosser : travailler (familier)
19. venir faire un tour quelque part : venir quelque part, pas trop longtemps. On l’emploie aussi avec le verbe aller : J’ai envie d’aller faire un tour en ville cet après-midi.

L’émission entière est ici.

Ce ballet est de nouveau programmé en mai 2018.
Bien tentant… Paris n’est pas loin en TGV !
Je l’avoue, je n’aime pas tellement les ballets classiques mais j’aime vraiment voir les danseurs classiques dans d’autres chorégraphies car ils y apportent la rigueur et la perfection incomparables de leur travail et l’harmonie de leurs corps capables de tout.

Et puisqu’on est dans la danse, vous vous souvenez, je vous avais parlé de ce film La Relève que j’avais vu au cinéma il y a quelques mois.
On le trouve maintenant en DVD ! Faites-vous plaisir !

Passionnant

Je voulais absolument voir Relève, histoire d’une création. Diffusé dans peu de salles de cinéma. Donc à ne pas manquer !
C’est beau et passionnant. On est au plus près des danseurs du corps de ballet choisis par Benjamin Millepied pour cette chorégraphie montée l’année où il est arrivé à l’Opéra de Paris. On est au coeur de la création d’un ballet: moments exaltants, intenses, beauté des gestes et des visages, compte à rebours des jours et enchaînement inimaginable de tout ce qui doit être mis en place pour arriver au bonheur de la Première. Voyage dans les salles de danse de l’Opéra, les escaliers, les bureaux, les ateliers, l’orchestre. Si bien filmé et raconté avec un sens du rythme qui ne faiblit pas pendant deux heures !

releve

La bande annonce est ici. Regardez !

Transcription
Dans la danse, c’est toutes les sensations. Sensation de l’espace, sensation de temps, sensation d’échange émotionnel avec ses partenaires. C’est comme quand on fait l’amour.
Voilà, je commence avec le début. Il y a tout le monde. Va (1) falloir être un petit peu patient. Faut (1) que je me mette en marche. (2)
L’Opéra de Paris, à l’arrivée de Benjamin, est un peu déboussolé (3) par… mais par pas mal de choses. (4)
C’est quoi l’excellence de l’Opéra exactement ? Moi, je suis pas encore satisfait de la façon dont ça danse.
J’espère que les danseurs vont être réceptifs et ceux qui seront réceptifs sont ceux avec lesquels je vais travailler.
Le truc, c’est que le planning va être compliqué. Je vais finir à la dernière minute, ça c’est sûr !
Parce que si Benjamin nous choisit, c’est pour qu’on se révèle, quoi, pour qu’on donne de nous.
Faut que j’arrive à faire une minute par jour. Une minute par jour.
Il faut que chaque moment compte, parce que ces moments-là, c’est pour vous, pour prendre du plaisir.
Il y a pas un danseur qui bouge comme l’autre dans le ballet. Ils sont tous des spécificités, tous.

Quelques détails
1. Va falloir… – Faut que… : dans ces deux phrases, il manque le pronom impersonnel Il. (Il va falloir être patient – Il faut que je…) C’est fréquent à l’oral.
2. Se mettre en marche : démarrer
3. être déboussolé : être perdu. (toujours au sens figuré)
4. pas mal de choses : un nombre important de choses. (oral)

Et si vous aimez la danse, un des beaux moments où on voit ce ballet émerger.

Tango, tango

Il ne sera pas dit que je n’aurai rien partagé avec vous en juillet ! Merci pour votre patience et votre fidélité !
Tango, tango, parce que à l’heure de la sieste – il fait chaud -, je suis tombée sur une émission sympathique sur Arte, sur le tango à Buenos Aires. (Elle sera probablement disponible pendant 7 jours sur Arte +7 très bientôt, si ça vous tente et que vous y avez accès de votre pays.)

Cela m’a fait repenser à un joli film sorti il y a quelques années. Danse, cinéma et expressions, quelques-uns des ingrédients qui me plaisent ! Dans Je ne suis pas là pour être aimé, il est question d’un huissier de justice, devenu ours à cause d’une vie pleine de ratés, de ses rapports avec son père devenu acariâtre et avec son fils timide et pas plus heureux, et de sa rencontre totalement surprenante avec le tango dans un cours auquel il s’inscrit. Rencontre avec le tango mais aussi avec une sorte de petite fée délicieuse et gracieuse. Et voilà ! Un beau film plein de pudeur. Et de coups de gueule de la part de ce quinquagénaire qui a un peu oublié de vivre.

Je ne suis pas là pour être aiméCliquez ici pour regarder un montage qui donne une bonne idée du film.

Transcription
– Bon, la tension (1) est bonne. L’examen cardiologique est bon. On ne peut pas exclure une petite insuffisance coronarienne. Faut bouger (2), quoi. Faut se dépenser (3) un peu, hein. Hein, parce que sinon, le cœur, un jour, il va dire stop.
– Ça vous plaît, les cours de danse ?
– Ça va, ça va. Je me trouve un peu nul, mais bon (4).
– Mais non, mais non.
– Si, si.
– Pourquoi vous dites ça ? Vous êtes pas nul du tout.
– Peso, peso…. En arrière, j’assemble. J’écarte, centre, jambe. C’est là que ça déconne (5).
– Ah non, mais non, c’est pas celle-là qu’il faut avancer, c’est l’autre.
– J’ai reçu des… une carte de maman, il y a pas longtemps.
– Ouais ?
– Alors, elle va peut-être venir en France dans quelques mois.
– Eh bah dis-moi quand ta mère arrive, j’essaierai de ne pas la croiser (6).
– Ecart, j’assemble, jambe.
– Non ! Pas celle-là. Celle-là.
– Ça a pas été encore très commode (7) cette semaine avec votre papa. Si vous pouviez (8) lui dire d’être un peu plus gentil.
– Oh ! Merde !
– Bon, bah je vais y aller, hein. Comme ça, tu pourras dormir.
– C’est ça, tire-toi (9) ! De toute façon, tu attendais que ça, alors !
– C’est pas trop dur ce que vous faites comme métier ?
– Maître Dussart, huissier de justice. Je viens procéder à l’enlèvement des meubles et vous demanderai de quitter les lieux (10) à l’issue de (11) cette procédure.
– Evidemment que les gens chez qui on va sont dans la merde (12) ! Bien sûr, on n’est pas… On n’est pas aveugle ! Mais tu es pas là pour y penser, tu es là pour faire appliquer une décision de justice.
– Tu me fais chier, tu me fais chier ! Tu me fais chier ! (13)
– J’écarte, j’assemble, et là, c’est celle-là qui commence.
– Celle-là.
– Mais pourquoi tu l’as pas donné, le papier ? Tu aurais pu ! Tu le laisses sous la porte, tu le glisses.
– Les voisins, ils m’insultaient. Qu’est-ce que je pouvais faire, moi ?
– Tu fais ton boulot ! Tu les laisses t’insulter, si ça leur fait plaisir. Tu fais comme si tu entendais pas. Tu entends pas.
– Avec qui vous avez envie de danser ?
– Je sais pas… Jean-Claude.
– Il est comment alors ?
– Il est normal.
– Tu vas tout remettre en question (14) avec Thierry pour un homme normal ? Est-ce qu’il t’aime au moins ? Est-ce qu’il te l’a dit ? Est-ce qu’il t’a fait un cadeau ?
Peso, peso… Et la jambe.

Quelques explications :
1. la tension : c’est la tension artérielle. Le médecin prend la tension pour vérifier qu’elle n’est pas trop basse ou plus souvent, trop élevée. Dans ce cas, on dit qu’on a de la tension, ou qu’on fait de l’hypertension.
2. Faut bouger : cela signifie qu’il faut avoir une activité physique, ne pas avoir un mode de vie trop sédentaire.
3. se dépenser : ce verbe pronominal s’applique toujours aux personnes. Se dépenser, c’est faire des efforts physiques, du sport.
4. Mais bon : on emploie souvent cette expression, pour indiquer qu’on accepte une situation. Cela signifie : Mais bon, c’est comme ça. Il ne se trouve pas bon danseur, mais il continue à danser quand même.
5. Ça déconne : ça ne va pas / ça ne marche pas. (style très familier, à la limite du vulgaire). Si on veut rester plus neutre, on peut dire : c’est là que ça coince.
6. Croiser quelqu’un = rencontrer cette personne.
7. commode = facile. Cet adjectif s’utilise aussi pour quelque chose qui est pratique. Par exemple : Prends le métro pour aller en ville. C’est plus commode qu’en voiture. Il s’emploie aussi à propos de quelqu’un qui a mauvais caractère, qui n’est pas facile à vivre. Dans ce cas, il est toujours dans une phrase négative : Ce vieux monsieur n’est pas commode ! Il râle tout le temps.
8. Si vous pouviez… : cette structure avec le verbe pouvoir exprime une demande = Pouvez-vous…
9. Tire-toi = Va-t’en ! (argot, et donc agressif). C’est comme Casse-toi !
10. Quitter les lieux : partir (style soutenu, langage officiel). En tant qu’huissier de justice, il vient expulser les gens d’un logement quand ils ne peuvent plus payer le loyer par exemple.
11. à l’issue de : à la fin de (style soutenu)
12. être dans la merde : avoir beaucoup d’ennuis et pas de solution pour les résoudre. (très familier, plutôt vulgaire. ) On dit en général : On est dans la merde. Ou bizarrement, avec exactement le même sens : On n’est pas dans la merde, là ! (= tout va mal.)
13. Tu me fais chier = tu m’énerves au plus haut point. (vulgaire et agressif)
14. remettre en question quelque chose / remettre quelque chose en question : ne plus l’accepter, vouloir changer une situation qui était bien établie.

L’envers du décor

Trajet Ateliers Berthier Opéra Garnier
Une carte d’aujourd’hui pour illustrer le trajet que faisaient autrefois ceux qui travaillaient à la fabrication des décors de l’Opéra de Paris. Ces toiles immenses étaient peintes aux ateliers Berthier, puis roulées avec précaution et transportées à pied par les grands boulevards parisiens.

L’an dernier, l’Opéra a renoué avec la tradition, pour garder trace de son histoire. Cela donne ce petit film magique !

3eme scène The walking landscape
Cliquez ici pour regarder Le paysage qui marche

Les pinceaux qui dansent sur la toile.
Trois regards qui se posent sur le château qu’ils ont peint dans une forêt féérique.
Les pieds qui se mettent en marche en cadence et les bras qui font les bons gestes dans un ensemble parfait.
Les sourires étonnés et ravis des passants qui suivent cet étrange objet de plus de vingt mètres de long dans sa marche vers la grande entrée de l’Opéra.
La toile qu’on monte sur la scène, la toile qu’on déroule, la toile qu’on découvre.
Un ballet d’images qui s’accordent à la musique de ballet et aux échos de la ville.
Le décor mis en scène est devenu spectacle.

Toute cette histoire est racontée ici, dans un beau texte très riche qui nous plonge dans les coulisses de cette aventure.
J’en ai enregistré une partie :
De Berthier à Garnier

L’envers du décor :
Normalement, cette expression renvoie au côté négatif d’une situation : montrer l’envers du décor, c’est faire tomber les illusions.
Mais ici, l’envers du décor est si beau !

Corps à corps

Il se passe beaucoup de choses à l’Opéra de Paris, côté danse, grâce à toutes les initiatives de Benjamin Millepied, Directeur du Ballet de l’Opéra. Atmosphère de changement, ouverture.
Trois scènes: Garnier, Bastille et la 3è scène sur internet.
Des créations comme Relève, avec le corps de ballet.
Des documentaires sur le travail qui aboutit à ces oeuvres.

RelèveCliquez ici pour regarder la bande annonce de Relève

Les regarder danser rend heureux.
Les écouter parler de leur travail et du corps des danseurs aussi.
Voici d’abord Angelin Preljocaj, passionnant comme toujours, dans tout ce qu’il fait et dit.
Puis Benjamin Millepied, dans un autre style.

Ecrire la danse – Le corps, A. Preljocaj

Transcription:
La danse, c’est un art fabuleux, qui a une force incroyable, qui devrait marquer l’histoire de l’humanité et on est là à se dire : Ah oui, c’est éphémère. Mais c’est pas plus éphémère, je vous le répète, que la musique, hein, ou que le théâtre ou que n’importe quoi. La seule différence, c’est que on n’a… On s’est pas soucié de noter ça. Et si on va plus loin encore, je peux vous dire pourquoi. C’est lié à la religion, parce que en fait, si on réfléchit bien (1), l’écriture de la musique, pourquoi elle s’est développée ? Parce que c’est les prêtres qui ont commencé à noter les chants grégoriens, et c’est eux qui avaient le pouvoir de l’écriture et du savoir. Et on a toujours noté la musique parce qu’elle transcendait Dieu, la conscience religieuse. Mais le corps, objet du péché, il était hors de question de noter ça. C’est pour ça qu’on a toujours mis ça à l’écart. Donc tout ça peut très bien s’expliquer. Mais on va pas continuer avec ces conneries (2) !

Les danseurs et leur corps Benjamin Millepied

Transcription:
– La notion d’accompagnement du danseur… Vous avez tenu à (3) ce qu’il y ait plus de médecins et plus de kinés (4) par exemple au quotidien avec eux. Mais il y avait déjà un suivi médical du temps de Brigitte Lefèvre.
– Il y avait… Il y avait deux kinés effectivement. En fait, ce qui existe pas… Mais en fait, ce qui existe pas du tout en France, en fait même carrément du tout, du tout (5), c’est la spécialité de la médecine de la danse pour le ballet.
– C’est ça que vous faites entrer à l’Opéra ?
– En fait oui… C’est pas fini parce que je… On n’est pas arrivé au bout du projet pour l’instant. On a aujourd’hui un médecin du sport, un chirurgien qui aujourd’hui sont là quotidiennement. Les danseurs peuvent s’appuyer sur eux. On a… Mais cette spécificité vraiment pour moi de la médecine de la danse, la spécialité de savoir, comme c’est le cas pour un athlète d’athlétisme, qui existe à travers le monde, hein, qui existe en Angleterre, qui existe même aujourd’hui à Monte Carlo, au Danemark, tout ça, on est encore en train d’amener ça à l’Opéra de Paris, j’ai pas encore réussi, je suis pas arrivé encore au bout de ce projet.
– Je comprends mieux pourquoi vous avez…
– Et que moi, j’ai bénéficié (6) pendant plus de vingt ans, hein, et que tous… tous les danseurs dans toutes les compagnies du monde… Ce que ça veut dire, ça veut dire on commence à avoir mal quelque part, on a quelqu’un qui va vous faire le bon strap, va vous dire : « Ouais, tu peux continuer mais faut faire tel exercice. » C’est un suivi, c’est… c’est.. c’est… On peut pas faire ce métier aujourd’hui sans. C’est comme les planchers, danser sur des planchers qui sont adaptés vraiment à la danse, en 2015, quand ça existe partout dans le monde entier, même dans les petites écoles de banlieue, c’était très, très important de changer ça à l’Opéra de Paris. Et il faut encore le faire à l’Ecole (7) parce que c’est pas encore le cas à l’Ecole.
– Est-ce qu’il y a moins d’accidents depuis que… Est-ce qu’il y a moins d’accidents depuis que vous êtes, là, grâce à ces changements de plancher et à cette médecine ?
– C’est une culture du corps de… de… qui doit aussi… qui doit évoluer, qui doit changer, c’est-à-dire que les danseurs doivent apprendre… C’est un rapport au cours, c’est-à-dire que c’est aussi… Il faut être au cours tous les jours, c’est une question de maintien (8), c’est une question de savoir s’étirer, savoir avoir quelqu’un qui vous suit. Ça va prendre du temps. Aujourd’hui, oui, je pense qu’il y a moins de blessures mais on a encore du travail à faire.
– On vous voit aux petits soins (9) avec les danseurs et avec leur corps, vous leur parlez beaucoup de la nécessité de prendre soin d’eux parce que leur corps va travailler longtemps – ils sont jeunes, ceux à qui vous vous adressez. On vous voit même saisir le pied d’une jeune fille et lui faire volontairement mal pour qu’elle sente bien son pied !
– Non, c’est qu’elle a un problème au pied que je connais très bien parce que moi, je me suis déchiré la voûte plantaire (10) pendant ma carrière, les deux, donc l’aponévrose, donc c’est quelque chose que je connais très bien, donc c’était juste des indications sur ce qu’il faut faire, des straps pour des entorses (11), des choses comme ça, je les ai tellement faits que je peux les faire comme… Donc ça, c’est normal mais ce… C’est… c’est en fait, c’est des carrières qui vont très vite, et on a notamment… on a une maturité, hein, bon voilà, une compréhension du travail, tout ça, qui… qui grandit. On va… On gagne de l’expérience mais en même temps, le corps, c’est un déclin physique, donc ce qui est dur, c’est justement de pas se retrouver à 35 ans où justement, on n’est plus en manière… enfin en capacité (12) forcément de ce qu’on avait quand on avait 25 ans et de se rendre compte que c’est à ce moment-là que : « Ah mince (13) ! Mais en fait, j’aurais vraiment dû m’occuper de mon corps et j’aurais vraiment dû être au cours tous les jours . » Donc il faut… Il y a un accompagnement. Il faut qu’ils aient conscience du travail qu’ils doivent faire tous les jours et il faut qu’ils aient conscience de leur… comment ils doivent s’occuper de son corps… de leur corps et tout ça. Donc ça, c’est… c’est… On est, nous, responsables… En fait, faut pas oublier, voilà, on est… On a cette responsabilité-là d’éduquer, comme on a la responsabilité d’éduquer à l’Ecole sur plein de sujets, c’est pareil pour… pour la compagnie. (14)

Quelques détails:
1. si on réfléchit bien : si on analyse les choses en profondeur
2. ces conneries : ces bêtises, ces idioties ( très familier)
3. tenir à : vouloir vraiment quelque chose parce qu’on estime que c’est très important. Par exemple : Je tiens à m’occuper des jeunes. / Je tiens à ce que les jeunes soient aidés.
4. Un kiné : abréviation de kinésithérapeute. Les kinés sont les spécialistes qui s’occupent de la rééducation physique après un accident par exemple, ou quand on a des problèmes de mobilité.
5. Du tout, du tout  = pas du tout. Il ne répète pas « pas » parce qu’il l’a dit juste avant.
6. J’ai bénéficié : il manque un pronom : J’en ai bénéficié / J’ai bénéficié de ça.
7. L’Ecole : il s’agit de l’école de danse de l’Opéra de Paris.
8. Le maintien : c’est la façon de bien se tenir physiquement.
9. être aux petits soins avec quelqu’un : être très attentif à cette personne, tout faire pour bien s’en occuper.
10. La voûte plantaire : c’est la partie sous le pied.
11. Une entorse : c’est lorsqu’on se tord la cheville par exemple. On dit qu’on se fait une entorse.
12. Être en manière / être en capacité : ces formulations ne sont pas très françaises. On dit plutôt : être capable de…
13. Ah mince ! : c’est une exclamation orale. (mais pas vulgaire)
14. une compagnie : dans le domaine artistique, c’est une troupe de danseurs ou d’acteurs.

L’émission entière est ici.

A fleur de peau

Il y a deux semaines, Aurélie Dupont, danseuse étoile de l’Opéra de Paris, a pris sa retraite car il y a un âge couperet pour les danseurs de l’Opéra : quarante-deux ans et demi (oui, et demi!). Tournant majeur dans une vie, qui va continuer à être consacrée à la danse, mais il faudra trouver d’autres manières. Elle fait partie de ces personnes qui attirent la lumière et qui en renvoient tout autant. Une magnifique danseuse, une magnifique personne, qui rayonne avec simplicité et générosité.

Voici une très belle interview : belle parce que le visage d’Aurélie est beau, parce qu’on y sent une profonde sincérité et une grande complicité avec le cinéaste Cédric Klapisch qui la filme encore une fois. (Quel bonheur, ces gens qui savent être là juste ce qu’il faut, dire juste ce qui est nécessaire pour provoquer la vraie parole de ceux qu’ils veulent mettre en valeur !)

Je me suis aussi régalée à regarder le spectacle de ses adieux, (à voir ici), pas seulement pour la danse – les ballets classiques ne sont pas mes préférés – mais parce que Cédric Klapisch, justement, a filmé aussi ce qui se passe dans les coulisses. Et ça, c’est ce que j’aime vraiment, le pas de côté qui montre comment les choses se créent. Cela donne de beaux films comme celui qu’il avait déjà consacré à Aurélie Dupont il y a quelques années, des moments dont on ressort en état de grâce.

Aurélie DupontCette conversation est ici

Ou ici: (désolée pour la présentation mais je n’ai pas réussi à intégrer juste le lecteur du site)
http://culturebox.francetvinfo.fr/resultats/widgets/external.html?source_type=live&id=220963&player=advanced&width=530&height=300&size=auto

Ou juste le son si ce n’est pas accessible de votre pays. (Mais quel dommage de ne pas voir tout ce qu’expriment avec tant de grâce les yeux d’Aurélie !)
Aurélie Dupont

Transcription :
– Une vie de danseuse, c’est forcément beaucoup de travail et beaucoup d’assiduité. Après 32 années de danse, tu as l’impression que c’était plus (1) beaucoup de souffrance ou beaucoup de bonheur ?
– Beaucoup de bonheur. Bah oui. Souvent d’ailleurs, c’est ce que j’expliquais, c’est ce que je continue d’expliquer, parce que du haut de mes 42 ans (2), évidemment, tu es obligé de faire des… Tu réfléchis à ton départ, comment ça va se passer, tu fais le point (3), tu te poses des questions : qu’est-ce qui va te manquer ? (4) Qu’est-ce qui t’a manqué ? Qu’est-ce qui t’a fait souffrir ? Et je réalise que, on dit souvent que les danseurs, on bosse comme des malades (5), c’est vrai, mais on bosse comme des malades pour se libérer de ce travail pour pouvoir profiter et danser après. Du coup, il va falloir que je me réinvente, tu vois, un autre… une autre échappatoire (6) pour profiter.
– Après, tu veux dire ?
– Après, ouais.
– Pour pouvoir vivre différentes vies comme quand tu danses.
– Ouais. Oui, parce que c’est ça qui me plaît, tomber amoureuse de plein de (7) partenaires différents ! Tu vois, c’est quelque chose que je peux faire dans ma vie professionnelle, c’est génial ! Le temps d’un spectacle, le temps de deux heures, deux heures et demie de spectacle. C’est super de pouvoir te ré-… de t’imaginer dans les bras de quelqu’un d’autre – et c’est pas forcément quelqu’un avec qui tu serais dans la vie de tous les jours. C’est juste que c’est tellement déguisé, tu as tellement travaillé, tu es tellement dans ton personnage, dans ton ballet, que moi, mes partenaires, je les aime, profondément, tu vois. Et puis après, pfuit (8), c’est fini.
– Le 18 mai, ce sera ta soirée d’adieux. Ça fait quoi (9) de s’approcher de cette date ?
– Ah, c’est dur ! C’est… Moi, je… C’est beaucoup de pression, je trouve ! Je m’attendais pas à… Mais ça, c’est à cause de toi ! C’est parce que tu filmes.
– Non, j’espère que c’est pas à cause de moi !
– Non, je plaisante. Non, mais je me dis il y a le stress du départ, ce que ça représente : évidemment, c’est difficile de partir. Enfin, je crois qu’il y a des danseurs étoiles… c’est vraiment très personnel. Il y a des danseurs étoiles qui sont ravis (11) de partir, ravis d’arrêter, ravis de… de faire un break (12), ils ont mal partout, ils sont… Moi, je suis pas ravie du tout d’arrêter. Je … ça va me manquer et le 18 mai, ça représente cet adieu à la scène de Garnier (12) que je connais depuis tellement longtemps et c’est vrai qu’il y a beaucoup de pression autour de ce spectacle, quand même. Parce que c’est filmé et donc tu as le stress. Si tu veux, je suis… C’est un mélange de stress. C’est un mélange de stress parce que je veux en profiter, mais pour en profiter, il faut que je sois complètement détendue, mais c’est difficile d’être très détendue quand tu sais que ça va être regardé par je sais pas combien de millions… de milliers de personnes. Tu as envie que ce soit parfait parce que c’est ta dernière (13) et que tu as envie de laisser un truc incroyable, sauf que je peux pas savoir à l’avance ce que je vais faire. Je sais pas comment sera mon partenaire, je sais pas dans quel état je serai, je sais pas si j’aurai un trac fou (14) au point d’avoir les jambes tétanisées (15), ou si je vais être complètement libérée (16) au contraire et me dire : c’est ma dernière, on en profite, et je sais pas du tout, j’arrive pas à imaginer dans quel état physique et d’esprit je vais être. Donc ça, ça me stresse. Déjà, premier stress. Et puis, le stress de partir. La tristesse de partir. C’est sûr que c’est… c’est difficile et en plus, quand tu vois les gens autour de toi, la compagnie (17), les gens qui sont extrêmement gentils avec toi, qui te font (18) des preuves d’amour tout le temps, qui te regardent avec des yeux très bienveillants et tout, c’est… c’est dur !
– Comment tu vas réagir à la fin de cette représentation ? Est-ce que tu sais ?
– Je sais pas du tout. Je sais pas du tout. Je sais à quoi m’attendre, puisque j’ai vu plein d’autres danseurs étoiles partir avant moi. Donc je sais qu’à un moment donné, je vais me retrouver toute seule sur le plateau, qu’il va y avoir des gens debout (19), qu’il va y avoir des confettis, que je vais tourner la tête à droite, à gauche et que je vais voir des gens ou souriants, ou en larmes et que ça me donnera certainement envie de pleurer. Je t’avoue que je sais pas trop (20). Vu ma grande sensibilité, je pense que je serai plutôt en larmes, mais c’est possible aussi que j’ai un fou rire (21), je pense, tu sais, de stress. Je sais pas. Je sais pas. Je vais essayer de me contenir (22) parce que je suis… je suis à fleur de peau (23) souvent. Donc je vais essayer de m’y préparer, je m’y prépare d’ailleurs. Là, tu vois, j’ai envie de pleurer mais je ne vais pas pleurer, donc vraiment, je me… je me contiens. Je sais pas. On verra.
– Ecoute, on va te laisser tranquille. J’ai une dernière question. C’est… Si tu devais dire une chose à la petite fille que tu étais quand tu as commencé la danse, ça serait quoi ?
– Ça serait quoi ? Ça serait… ça serait : Vas-y, tu es faite pour ça. Ouais, c’est sûr.

Des détails :
1. c’était plus beaucoup de souffrance ou plus beaucoup de bonheur? : cette phrase passe bien à l’oral mais on ne l’écrirait pas. On écrirait : c’était plutôt beaucoup de… Il veut savoir si elle retient davantage le bonheur ou la souffrance dans son parcours.
2. Du haut de mes 42 ans : en général, on emploie cette expression plutôt pour les enfants ou les gens plus jeunes : Du haut de ses 10 ans / du haut de ses 20 ans. Elle sert à insister sur la personne en question qui pourtant est encore très jeune, mais qui a déjà comme de l’expérience, ou un regard particulier sur la vie, de la sagesse malgré son jeune âge.
3. Faire le point : faire le bilan, regarder où on en est.
4. ce qui va te manquer : pour les anglophones, attention à l’ordre des mots ! On dit : la danse va lui manquer, en commençant par l’objet du manque (contrairement au verbe miss en anglais.)
5. bosser comme un malade / comme des malades : travailler énormément (expression familière, d’autant plus que bosser est lui-même un terme familier.)
6. une échappatoire : c’est un moyen d’échapper à une situation qui nous embête.
7. Plein de : beaucoup de (familier). Attention, plein, dans ce cas, ne s’accorde pas, même si on emploie un mot pluriel après : plein de danseurs. Ce n’est pas l’adjectif plein, pleins, pleine, pleines qui, lui, s’accorde.
8. Pfuit : c’est une onomatopée qui exprime la fuite de quelque chose, le passage rapide et léger de quelque chose.
9. Ça fait quoi ? = comment est-ce que tu vis ça ? Quel impact cela a-t-il sur toi ? On attend que la personne décrive la façon dont elle réagit à un événement. On peut dire aussi : ça te fait quoi ?
10. Ravi (de faire quelque chose) : extrêmement content. C’est un terme soutenu et fort.
11. Faire un break : encore un anglicisme adapté au français, pour exprimer l’idée d’arrêter, de faire une pause à un moment donné de sa vie.
12. Garnier : c’est le nom de l’Opéra de Paris : le Palais Garnier
13. ta dernière : dans le monde du spectacle, la dernière, c’est la dernière représentation. (par opposition à la première). Et ici, c’est de plus le ballet d’adieu pour elle, donc sa dernière.
14. Avoir un trac fou : on associe toujours l’adjectif fou au nom trac pour indiquer qu’on a vraiment le trac, c’est-à-dire beaucoup d’appréhension avant d’entrer en scène. (impossible d’associer d’autres adjectifs synonymes.)
15.tétanisé : complètement raide et incapable de bouger. On peut l’employer aussi à propos de la personne tout entière : J’étais tétanisé quand j’ai vu le danger. Je ne pouvais rien faire.
16. Être libéré : être totalement à l’aise, sans aucune peur.
17. La compagnie : c’est l’ensemble des danseurs.
18. Faire des preuves d’amour : on dit plutôt : donner des preuves d’amour
19. des gens debout : c’est-à-dire les spectateurs debout pour l’acclamer
20. Je sais pas trop : je ne sais pas très bien. (plus familier)
21. avoir un fou rire : rire sans pouvoir s’en empêcher. C’est toujours dans cet ordre-là. (Sinon, dans l’autre sens : il a eu un rire fou, cela signifie vraiment que son rire était celui d’un fou, donc un rire inquiétant)
22. se contenir : maîtriser ses émotions, rester calme
23. être à fleur de peau : être très sensible et se laisser submerger par ses émotions.

Elle avait bien imaginé ce que serait cette soirée du 18 mai 2015 :
beaucoup d’émotion à fleur de peau,
des spectateurs debout pendant 25 minutes pour la célébrer,
et à la place des confettis, une pluie d’étoiles.

Together aloneEt pour la voir danser encore, pour la regarder faire tourner son partenaire du bout de la main comme avec Manuel Legris dans le ballet Le Parc d’Angelin Preljocaj, cette chorégraphie de Benjamin Millepied, sur une des études de Philip Glass:
Together alone

La danse et le temps

Danse

Une émission de radio comme une petite vignette, où un danseur qui a beaucoup dansé raconte ses rapports avec le temps qui passe.

Parce qu’on ne peut pas être danseur toute sa vie, ou en tout cas pas de la même façon à cinquante ans qu’à vingt.

Voici un extrait de cette jolie conversation:

La danse et le temps qui passe

Transcription :
– J’ai fait de la danse un peu par hasard suite à… après avoir vu un film. On m’a donc inscrit à un cours de danse. Je dois dire que j’ai pas aimé ça du tout ! Et puis bon voilà, enfin il y avait une carte de dix cours, il fallait la finir, ça s’est étalé dans le temps. Et puis un jour, sur le coup de (1) sept ans et demi, quelque chose comme ça, le professeur a dit : « Tiens, il se réveille, il se passe quelque chose. Il est doué. Est-ce qu’il voudrait en faire son métier et rentrer à l’Opéra (2) ? » Tout d’un coup, on s’intéressait à moi, on me trouvait… Voilà, j’ai dit oui. Mais en fait, j’aimais pas ça. C’était un gros mensonge. J’ai su que j’aimais vraiment ça, j’avais quatorze ans, quatorze ans et demi, au cours de spectacles de l’Ecole, où j’étais un Mousquetaire, je séduisais une jeune fille. Tout d’un coup, j’ai été grisé (3) par la scène, la musique et puis ce… ce jeu. Et donc là, je me rappelle très bien que je suis rentré en loge (4) et je me suis dit : « Je peux ne plus mentir. J’aime vraiment ça, quoi.» Et puis, si, j’aimais beaucoup la musique et l’effort physique. Il y avait… J’avais quand même des émotions comme ça. Mais enfin, aller regarder un ballet, ça m’emmerdait (5), hein ! Je préférais aller regarder un film, vous voyez ce que je veux dire. C’était pas… Puis j’étais pas fana (6) de danse. Je le suis toujours pas d’ailleurs. Mais par contre, quand ça me touche, ça me touche plus que n’importe quel art.
– Comment est-ce que ça façonne une personnalité, d’être danseur ?
– Déjà, c’est l’exigence si petit. Chaque jour sur le même geste, j’en redemande plus, d’autres sensations, qu’on peut toujours aller plus loin. C’est toujours ce décalage entre ce qu’on vous demande et votre maturité. Le paradoxe, c’est que danseur, faut aller très vite. Mais en même temps, ça demande du temps et il y a que le temps qui fait les choses, voilà, c’est tout. Donc le problème du danseur, c’est ça. Puis c’est au moment où il possède son truc, c’est là que physiquement, il commence à plus pouvoir. A trente-cinq ans, vous êtes plus un jeune, hein ! Moi, c’était plutôt une période très heureuse parce que justement, c’est une période de la maturité, de la plénitude. On va dire au contraire, on a moins peur, le trac (7) est un peu parti, on maîtrise son truc, puis on commence à vraiment comprendre ce qu’on fait, quoi, à vraiment… Voilà, les gestes sont érodés mais dans le bons sens du terme, vous voyez ce que je veux dire, on a tellement usé les gestes qu’ils font partie de nous.
Le rapport au temps est très spécial, quoi. Et toujours cette impression d’être en retard, parce que la course contre ce temps, contre le temps de monter, les blessures, les moments où vous êtes dans le doute et tout pour profiter pleinement des spectacles, voilà.
– Du coup, le jour où on arrête, les adieux à la scène, ça se passe comment ?
– Bah après, ça fait un drôle d’effet (8), quoi. Du jour au lendemain (9), ploum (10), bah voilà, plus rien. Bon j’avais des projets de danse, de théâtre et tout, donc je savais que la scène allait continuer. Non, bah il y a un moment un peu de vide, et en même temps, une… On pose un peu les valises, comme on dit, c’est-à-dire qu’il y a un moment de relâchement qui était pas désagréable parce que voilà, parce que c’est sous pression pendant des années et des années et des années. Vous faites des adieux ici à l’Opéra Bastille, moi, ça c’est passé ici, voilà, avec la salle pleine, vingt minutes de rappels (11), enfin bon, c’est un moment incroyable. Et puis trois mois après, pof (12), vous vous retrouvez avec des bambins (13) de douze ans et demi. Le choc est rude, je dois dire ! Je peux pas vous dire que ça a été un moment… Ce premier cours a pas été spécialement agréable. Puis vous passez d’une vie de compagnie – parce qu’il y a ça aussi – vous passez d’une vie de compagnie qui moi, me lassait un peu, hein, beaucoup de monde, toujours les uns sur les autres et tout. Mais enfin bon, voilà, vous voyez du monde, vous avez des potes (14) depuis l’enfance, vous… voilà. Puis du jour au lendemain, vous vous retrouvez… vous avez vu l’ambiance de l’Ecole, bah il y a… il y a douze profs, et c’est toujours les mêmes personnes en vase clos (15). Donc oui, ça fait… ça fait un drôle d’effet. Et en fait, il y a quelque chose qui est en train de se passer qui me fait très plaisir, moi qui avais tellement peur de m’ennuyer, je me rends compte quand je les vois comme ça, que je vois ces mômes (16) grandir, changer, etc. , finalement, une vie, c’est ça, quoi. C’est cet échange comme ça. Qu’est-ce qu’on peut amener (17) à l’autre pour le faire changer, pour en faire quelqu’un, entre guillemets, sans prétention, hein, mais quelqu’un de mieux. Voilà.

Quelques détails :
1. sur le coup de : vers. (plutôt familier) On peut l’employer aussi avec des horaires : Il est arrivé sur le coup de 7 heures.
2. L’Opéra de Paris, où les futurs danseurs entrent à l’Ecole de Danse comme petits rats.
3. Être grisé par quelque chose : trouver quelque chose vraiment passionnant et excitant.
4. Une loge : c’est la pièce où se préparent les acteurs, les danseurs, les artistes dans une salle de spectacle, un théâtre.
5. Ça m’emmerdait : ça ne m’intéressait pas du tout, je m’y ennuyais vraiment. (très, très familier et seulement oral)
6. fana de quelque chose : abréviation de fanatique, donc passionné de quelque chose.
7. Le trac : c’est le sentiment de peur ou d’apprehension qu’ont les gens qui montent sur scène. On dit qu’on a le trac. Par exetension, on peut aussi avoir le trac avant un examen, avant un entretien d’embauche.
8. Ça fait un drôle d’effet : ça fait bizarre, ça procure une sensation étrange.
9. Du jour au lendemain : très rapidement, sans transition.
10. Ploum : c’est une onomatopée, qui exprime ici le côté brutal du changement.
11. Un rappel : c’est quand les spectateurs continuent à applaudir pour faire revenir les artistes sur scène à la fin du spectacle.
12. Pof : autre onomatopée qui exprime aussi le côté sans transition de ce changement.
13. Un bambin : un enfant. (On ne l’emploie pas très souvent.)
14. Un pote : un ami (familier)
15. en vase clos : avec très peu de contact avec le monde extérieur, en compagnie des mêmes personnes dans le même milieu. On dit qu’on vit en vase clos.
16. Un môme : un enfant (familier)
17. amener : ici, les puristes diront qu’il vaudrait mieux utiliser le verbe apporter.

L’émission en entier est ici.

Se mettre en route

Ailleurs
J’aime qu’on me raconte comment naît un livre, un film, une chorégraphie, un tableau, une photo dans la tête de son créateur. C’est ce qu’ Angelin Preljocaj faisait hier à la radio.
Il est chorégraphe et travaille avec les corps, la musique, l’espace et ce qu’il disait de son chemin fait partie de ces petits moments sur lesquels on tombe comme par inadvertance, au détour des heures et au hasard des jours, et qu’on garde ensuite avec soi.

Transcription :
– Qu’est-ce qui arrive d’abord quand vous créez ? Vous avez des images, des gestes, des…  ? C’est l’espace, la notion de l’espace ? Qu’est-ce qui vient d’abord ?
– Bah, des intuitions, des images, des choses très… presque comme dans un… dans un rêve, des choses… des fulgurances (1) qui passent et on se dit, voilà, ces fulgurances ont l’air d’indiquer un chemin qui peut… qui pourrait se faire. Après, évidemment, le chemin, il faut le faire. C’est pas… C’est justement là où… où après, c’est… c’est la création elle-même qui devient plus intéressante que l’idée.
– Il y a des fausses pistes (2)?
– Oui. La vraie fausse piste, c’est de rester à l’idée, c’est-à-dire que vous avez une idée, vous réalisez l’idée, c’est-à-dire mot à mot (3). Comme dit Picasso, si je sais quel tableau je vais peindre, alors pourquoi le peindre ? Donc ça veut dire qu’il y a pas d’aventure artistique.
– Ouais. Ça veut dire, c’est… Vous cherchez.
– Bah c’est-à-dire que j’ai une idée, et plutôt que de l’appliquer bêtement (4), de faire exactement l’idée que j’ai, je me mets en route (5)et c’est… c’est l’experience de faire ce travail qui m’amène ailleurs. Et quand je regarde mon idée a posteriori (6), je la trouve parfois même simpliste ou banale, alors que là où je suis arrivé, j’aurais jamais imaginé que je puisse arriver là.
– Et donc vous découvrez des choses que vous ignoriez en démarrant, forcément, sinon…
– Exactement. Voilà.
– Et ça… ça peut être surprenant, ce que vous découvrez ?
– Oui, oui, heureusement, oui. Oui, oui il faut que ce soit surprenant. Ouais.

Quelques détails :
1. une fulgurance : un éclair, quelque chose qui tout d’un coup vous paraît évident mais de façon fugitive.
2. une fausse piste : un chemin qui n’est pas le bon. C’est ne pas partir dans la bonne direction (au sens figuré), se tromper.
3. Mot à mot : normalement, on emploie cette expression à propos d’une traduction, quand on reste trop près de la langue à traduire et qu’on ne réussit pas à trouver son équivalent dans l’autre langue. La traduction est donc lourde, laborieuse et fausse.
4. Bêtement : stupidement, sans intelligence.
5. Se mettre en route : démarrer (un voyage)
6. a posteriori : après coup, plus tard, une fois que tout est terminé

La grâce et l’élégance

Danse
A nouveau un accent belge, avec des « R » bien gutturaux, pour nous parler de vocation, de parcours imprévu où rien n’était écrit d’avance, de la façon dont on habite son corps et dont on décide de partir un jour pour Paris pour y réaliser ses rêves.
J’ai beaucoup aimé cette conversation entendue l’autre jour à la radio.

Transcription :
– Mais des fois, je vais voir des spectacles de danse parce que… parce que je vois toujours un mouvement que je n’ai jamais vu. C’est infini. C’est mystérieux, c’est profondément mystérieux. Le corps est concret. Il nous échappe complètement, hein. On se retrouve plus.
A quel moment vous vous êtes intéressé au mouvement et au… du corps ?
– Je m’intéressais (1) tout d’abord au théâtre. Voilà. J’ai grandi dans une province belge au… dans les années soixante, soixante-dix. Il y avait pas beaucoup de théâtres, voire (2) rien, tu vois. Et alors le mouvement, c’était le sport. Mais c’était pas mon truc (3), le sport, les muscles, la compétition. Je voyais pas la… quelque part la grâce, ou l’élégance ou la justesse du mouvement. Et là, je l’ai découvert très, très tard. Et voilà, j’étais à l’école, j’étais brillant. On m’envoie à l’université, je m’ennuie. En faisant la philosophie, tu vois, parce que je pouvais pas choisir. Je dis : Bon, je prends le truc (4) le plus large. Puis je verrai bien. J’ai toujours voulu voyager beaucoup, partir, partir, partir. Et j’ai vu un soir une pièce de théâtre. Bon j’avais vu d’autres pièces de théâtre mais ça me disait pas grand chose (5). Je vais à un truc et ça me bouleverse quelque part. Je dis : Tiens, qu’est-ce qui se passe, là… et est tellement différent, il y avait (6), c’est vrai, un vrai choc. Je me renseigne (7). C’était deux anciens de l’école Lecoq, et du coup, il m’arrive quelque chose : je dis : Je vais à Paris ! Je vais à Paris ! Je me renseigne. C’est très cher, c’est une école privée. Encore plus déterminé ! J’y vais quand même (8). Je convaincs (9) un copain qui aussi avait… Tous les deux, on a fait : Bon, comment on va faire ? Et puis on a emprunté de l’argent, on a travaillé, on a trouvé au fur et à mesure (10). Enfin bref (11), on est partis, voilà. Et ma mère, ma famille, ils ont… Ils ont dit : Bon, au revoir. Mais qu’est-ce que tu vas faire à Paris ? Mais qu’est-ce qui te prend (12)? Alors, ça a été… je me suis… J’étais échappé (13). J’avais trouvé l’excuse et… et l’école juste.
Vous, vous mesurez 1,87 mètre (14). Jamais vous n’avez été encombré par votre corps ?
– Oui, quand j’étais… comme tout le monde, quand j’étais adolescent. Ça… ça a duré… Je crois que j’avais 21 ans quand Monika Pagneux qui était une prof de mouvement à l’école me disait : Tu es grand, tu es un arbre. Elle me disait ça, en me regardant dans les yeux : Tu es grand, tu es un arbre. Assume (15) ! Allez ! Et du coup, je suis devenu très fier de moi, très content d’être grand. Et hop (16) ! Je me suis… J’ai trouvé ma taille juste. Hein, on voit… Regardez les gens qui se trouvent trop… trop grands. Et on voit les gens qui se trouvent trop petits. La vraie grâce, une personne vraiment gracieuse est la personne qui accepte complètement les dimensions et l’état de son corps.

Quelques explications :
1. Je m’intéressais tout d’abord : au lieu d’utliser l’imparfait, on dit aussi, plus naturellement à mon avis: Je me suis tout d’abord intéressé… (au passé composé comme dans la question posée juste avant) On emploie plus facilement l’imparfait avec des expressions de temps comme: à l’époque / à ce moment-là.
2. voire = et même
3. c’était pas mon truc : ça ne m’intéressait pas (et je n’étais pas bon). (familier)
4. le truc : la chose = ici, la matière, la spécialité
5. ça me disait pas grand chose : ça ne me plaisait pas vraiment. Ou alors l’autre sens: ça ne me parlait pas, ça n’évoquait pas grand chose pour moi. Les deux sens marchent !
6. Il y avait un vrai choc : c’est assez bizarre d’employer l’imparfait car il s’agit d’un événement ponctuel. Donc on dit plus naturellement : Il y a eu un vrai choc / ça a été un vrai choc, au passé composé.
7. Se renseigner : chercher des informations sur quelque chose ou quelqu’un.
8. Quand même = malgré tout (qui est plus soutenu)
9. je convaincs : c’est le verbe convaincre. En fait, on n’emploie pas si souvent que ça cette forme conjuguée qui paraît un  peu compliquée (avec cette terminaison qu’on ne prononce pas mais qu’il faut savoir écrire!) . Souvent, on essaie de se débrouiller autrement : J’ai réussi à le convaincre… / J’ai convaincu…
10. au fur et à mesure : peu à peu, avec les événements de la vie. (sans savoir à l’avance comment cela allait se passer et en s’adaptant).
11. Enfin bref : c’est une expression utilisée oralement quand on veut abréger une explication et aller à l’essentiel.
12. Mais qu’est-ce qui te prend ?: on dit ça quand on ne comprend vraiment pas pourquoi quelqu’un fait quelque chose, pourquoi il agit de cette manière. Il y a également une nuance de désapprobation.
13. J’étais échappé : normalement, on dit : Je m’étais échappé.
14. 1,87 m : on dit : un mètre quatre-vingt sept.
15. Assumer : accepter et reconnaître que la situation est ce qu’elle est. Par exemple, on peut dire de quelqu’un qu’il assume ou n’assume pas son âge.
16. Et hop !: cette onomatopée exprime l’idée de quelque chose de soudain.

SignesCe qu’il dit de la danse correspond exactement à ce que j’éprouve quand je vois Signes, cette chorégraphie qui va de nouveau être dansée à Paris en juillet à l’Opéra Bastille. (Il existe aussi un DVD)

Petit extrait ici, notamment à partir de 3’55. (Le début est un peu lent…): des gestes où surgit tout à coup le mouvement imprévu, revisité et dépouillé. Cette façon de traverser la scène. Je me laisse surprendre à chaque fois par tant de grâce et d’élégance.

Etoiles

Il y a les livres, les musiques, les films, les photos, les tableaux qu’on n’oublie pas, qui vous accompagnent et rendent la vie plus belle. Il y a aussi la danse qui métamorphose les gestes et les corps. Ces chorégraphes et ces danseurs qui travaillent, répètent, cherchent. Répétitions toujours fascinantes. Comme celle-ci, à l’Opéra de Paris, avec Aurélie Dupont et Manuel Legris, filmés dans leur travail avec Angelin Prejlocaj. Des gestes,des mots, des émotions.
Je peux les regarder et les écouter encore et encore. Attendre encore et encore que Manuel Legris se mette à tourner. Ecouter Angelin Preljocaj lui dire: « Voilà, c’est ça, Manu, laisse-la dériver ». La regarder, elle, qui flotte, suspendue. Et lui qui ouvre les bras.
AD

Pour regarder, c’est ici, à 36’44 du début.

Transcription :
[…] Le fait que je les ai déjà beaucoup dansés. Donc quand tu le réabordes, tu l’abordes de façon différente. Physiquement […]
Comme le disait Marie-Agnès, tu as une rencontre avec un chorégraphe, une rencontre humaine, qui est très chaleureuse, qui te met à l’aise et c’est des gens qui te… C’est presque parfois une psychanalyse, des gens qui te regardent et mettent en valeur, et ça, pour ça, en tant que personne, ça m’apporte énormément.

– Tu dégages pas ta jambe droite, là , quand je te fais faire le petit machin (1) ?
– Si, si. Je fais ça, bien sûr.
– Là, je te tourne les épaules.
– C’est… c’est pas…
– Je suis sûr qu’il y a un truc.
– C’est ça, c’est ça.
– C’est ça ?
Lire la Suite…

Le hip-hop, la boxe, Schubert, Ravel et les autres

Boxe boxe, ou comment mélanger hip-hop, combats de boxe et une musique essentiellement classique, comment mettre sur une même scène – et mettre en scène – des danseurs et un quatuor à cordes. C’est un magnifique spectacle, plein d’émotion, d’humour, où la beauté visuelle du décor et des corps, où les punching balls, les gants de boxe et les cordes du ring créent une atmosphère de rêve, au graphisme de film muet transposé dans l’énergie du hip-hop. Tout cela est né de l’imagination de Mourad Merzouki et du travail de sa compagnie de danse.
J’ai passé une très belle soirée hier, au milieu d’un public varié et conquis. Si vous avez l’occasion de croiser leur chemin, au hasard de leurs tournées, n’hésitez pas un instant !

J’aime beaucoup écouter ce que les chorégraphes ont à dire de leur travail. J’aime beaucoup les regarder travailler.
Voici ce que Mourad Merzouki veut partager avec nous.

Et à la fin de ce billet, une seconde vidéo qui présente davantage d’extraits de ce spectacle en particulier, juste pour le plaisir des yeux et des oreilles.
Comme ce serait bien si tous les spectacles de danse étaient filmés pour qu’on puisse ensuite les revoir comme on revoit un film !


Transcription:
Je suis Mourad Merzouki. Je suis chorégraphe et danseur depuis 1987-88. Et j’ai créé la compagnie Käfig (1) en 1996.
Avant d’être danseur, j’étais dans une école de cirque. En fait, j’étais acrobate à l’âge de sept ans et petits, en fait, on faisait des numéros (2) devant… devant le public. Donc j’étais d’abord passionné par le spectacle. Et la danse, je l’ai… j’ai commencé à… à la pratiquer par l’émission Hip-Hop qui passait les dimanches à l’époque de Sidney (3), c’est-à-dire qu’en fait, cétait pécher (4) de pas danser à cette époque-là. Tout le monde dansait, tout le monde le… Enfin, c’était quelque chose qui… qui faisait partie de… de notre vie. Et donc j’ai… j’ai commencé à mélanger l’acrobatie, la danse. Je m’exprimais, j’allais à la rencontre des autres et ça m’aidait, moi qui suis né à Lyon mais avec des origines d’Afrique du Nord. Donc c’était important pour moi de trouver ma place dans la société française. Et la danse m’a… m’a aidé à ça.
Au début, le hip-hop, quand il était dans la rue, il y avait une espèce de spontanéité, il y avait une espèce de… d’énergie qui était… qui était là, qui… qui est liée à la rue, que… à l’espace dans lequel on pratiquait la danse, sauf que si on était restés dans la rue, je pense qu’on serait pas là aujourd’hui à parler de la danse hip-hop, c’est-à-dire qu’à un moment donné, il fallait aller un peu plus loin avec cette… cette énergie, avec cette gestuelle: qu’est-ce qu’on en fait ? Donc j’ai commencé à… à travailler dans des studios de danse, à rentrer dans des théâtres, mais ce parcours-là était intéressant pour le hip-hop parce que du coup, ça nous a permis de bousculer cette danse et de construire cette danse avec de la lumière, des costumes, de la musique, etc…, etc…
Lire la Suite…

Du maître à l’élève

Il est tout jeune. Il dessine. Il vient de publier une bande dessinée qui raconte comment une petite danseuse devient grande, grâce à sa rencontre avec un de ses professeurs. C’est important, les gens qui vous mettent sur votre chemin.

Polina, ce sont 200 pages de dessins en noir et blanc qui suivent au plus près la vie faite de mouvement de cette enfant et de la jeune femme qu’elle devient.
Voici un petit extrait de ce que son auteur explique sur son propre parcours pour aboutir à cet album. (Aujourd’hui, on appelle ça aussi un roman graphique.)
Transcription:
Polina, c’est l’histoire d’une… d’une petite fille qu’on va suivre de ses six jusqu’à ses trente ans. C’est un livre sur l’apprentissage et la relation maître-élève. Donc c’est une petite danseuse et… et on va suivre la relation qu’elle va avoir avec… avec son professeur de danse, Monsieur Bojinski, et comment est-ce que cette relation va… va nourrir sa carrière et ses ambitions artistiques. Et j’ai pris Polina, je lui ai mis ce… ce petit nez assez noir parce que… des… d’une (1), je me suis inspiré physiquement d’une copine à moi. Elle a un nez comme ça, un peu… Mais il est assez rouge. Et donc, vu que (2) j’étais en noir et blanc, au début, je l’ai dessiné noir. Et… et puis, au fur et à mesure (3), j’ai gardé ça. Ça aurait pu être un autre code graphique mais pour le coup, je l’ai gardé. Mon père, illustrateur, peintre, tout ça, m’engueulait (4) parce qu’il me disait: « Mais c’est pas possible. Vire-lui (5), ça lui fait un nez… un nez de chien ou de je sais pas quoi », et au fur et à mesure… Au début, elle avait le nez tout… tout noir et donc après, j’ai juste gardé le sommet du nez. Et puis, ça… ça a fonctionné. Je voulais parler de… de… de l’apprentissage, donc au niveau des notions… Le rapport qu’on peut avoir avec l’art et avec… avec la difficulté qu’est le métier de danseuse. Que là, j’ai pris la danse classique parce que c’est tellement cruel et difficile – peut-être un des plus difficiles – que ça pouvait bien illustrer le propos (6), quoi. Il y a… Il y a quand même un truc qui était important, c’est que le professeur Bojinski ait la relation qu’elle a… qu’il a avec Polina, elle est pas juste sur le plan artistique et… et ou même intellectuel. Il y a vraiment une notion de… de… de tendresse. Et je pense que c’est des… que la tendresse, c’est quelque chose qui… qui est propre à… La tendresse, le respect, l’admiration, c’est propre à des… des relations comme ça très fortes, maître-élève.

Quelques détails:
1. d’une: normalement, il faudrait dire « d’une part », ou « premièrement ».
2. vu que: comme, puisque. (familier)
3. au fur et à mesure: peu à peu, avec le temps qui passe
4. engueuler quelqu’un: disputer quelqu’un, se mettre en colère contre lui ou elle. (familier)
5. virer quelque chose: retirer, ôter. (familier)
6. le propos: le sujet.

Et pour écouter toute l’interview et voir à quoi ressemble l’album, c’est ici.

Vous pouvez aussi lire le début de cet album en cliquant ici.

La danse, la gourmandise et le corps

Sylvie Guillem est danseuse étoile de l’Opéra de Paris et chorégraphe. Personnalité très forte comme beaucoup de ces danseuses exceptionnelles, qui sont passées du ballet classique à d’autres genres. Sa vocation est venue plus tardivement que pour d’autres. Elle expliquait ça à la radio il y a quelque temps. Elle parlait aussi de cuisine et de ce corps, qui est son premier partenaire.  Une discussion pleine de vie et de grâce.


Transcription:
– Rien n’était prévu pour que j’atterrisse (1) là, hein. Rien du tout. Moi je… je suis née à Paris, mais bon, j’ai vécu en banlieue parisienne toute mon enfance. Je veux dire l’Opéra de Paris, c’était quelque chose d’inaccessible.
Vous étiez de Bondy, vous ?
– Gagny.
– Gagny, Gagny.
– Dans le 93 (2). Donc il y avait rien qui était vraiment destiné. Donc comme quoi (3), je veux dire, il y a des choses comme ça, des… des occasions qu’il faut… que l’on peut saisir dans la vie qui vous mènent parfois dans des endroits où vous n’avez même pas imaginé qu’il était possible de… d’apparaître. Et ça s’est fait d’une manière assez simple. Mais c’est vrai que pour mes parents, c’est… c’est une autre planète, quoi !
– Je suis allé sur votre site internet, le site officiel donc celui que vous devez au minimum regarder ou organiser. Il est assez beau. Il y a des recettes de cuisine. J’ai trouvé ça hallucinant (4)! Donc je suis allé voir la recette de galettes de pommes de terre qui apparemment est celle de votre maman.
– Non, c’est la mienne !
– Ah, c’est la vôtre ?
– C’est la seule chose que je sache faire !
Ah bon ! Voilà. Mais vous ne trouvez pas que vous… Et alors, j’ai été stupéfait. Il y a trois quarts de… de choses sucrées.  Je me suis dit « Faut qu’elle reprenne de l’énergie, notre… notre Sylvie Guillem ! Et… »
– Non mais ça c’est… c’est les internautes qui ajoutent des choses…
– C’est de la provocation, je veux dire, pour les gens qui n’ont pas votre silhouette et dont je fais partie, alors à la fois c’est très sympahique, je me suis dit  « Qu’est-ce qui lui a pris (5) d’aller mettre des recettes là-dedans ? »  C’est très sympa.
– J’adore manger.
– Ah bah, voilà !
– J’adore manger. Et pas des choses légères en plus !
– Bah je vous le confirme !
– Donc la… la… le gâteau de pommes de terre, c’est une des choses les plus légères. Je vous passe (6) les terrines, les… les charcuteries, etc… etc…
– Donc vous n’avez jamais pris un gramme de votre vie… et je passe à autre chose.
– Non, non. Non non, non non. J’ai eu beaucoup de chance à ce niveau-là aussi. Non, c’est vrai. J’ai pas… J’ai vu beaucoup de… de gens souffrir de… avec le rapport à la nourriture et à la silhouette et vraiment, vraiment, j’ai été chanceuse, et je… je remercie je sais pas… je sais pas qui, je sais pas quoi, enfin mes parents d’abord ! Et après…
– J’allais dire « au minimum, vos parents. Bah bien sûr ! »
– Oui, oui. Bah non mais, au-delà de ça…
– J’entends bien.
– Mais vraiment, j’ai eu beaucoup de chance.

(Le corps)
– Faut savoir l’écouter (7). Faut savoir l’écouter. Quand on est jeune, c’est vrai qu’on n’écoute pas tout à fait ce corps parce que, bah, parce que lui aussi, il est jeune, quoi. Donc tout va bien. Indestructible et puis ça ira comme ça jusqu’à la Saint-Glinglin (8). Donc… mais au fur et à mesure des… des années qui passent, c’est vrai que on… on l’entend. Disons que on l’écoute pas, on est obligé de l’entendre, parce que il y a des douleurs, il y a des choses, il y a des petits signaux d’alarme. Il faut y faire attention. Faut faire attention parce que si…
– Ça se traduit par quoi, les signaux d’alarme, c’est tout simplement la souffrance ?
– La souffrance, la fatigue, des petits ligaments qui lâchent, des douleurs récurrentes. Ce… ce genre de choses, qu’on n’a pas envie de trimbaler comme ça pendant … ad vitam aeternam (9), parce que bon, ça ajoute à la difficulté. Ça, c’est certain. La douleur, au début, elle est normale. Curieusement, on est assez bête (10) quand on est jeune danseur. On se lève le matin, on peut pas marcher, on peut pas descendre les escaliers, mais c’est normal. Plus tard, on se dit : « Bon, c’est peut-être normal, mais ça fait quand même mal ! » Et puis on en a marre (11), quoi. On en a marre d’avoir mal, on en a marre d’avoir mal au dos, d’avoir mal aux articulations. Donc on commence à réfléchir. « Bon, qu’est-ce que je pourrais faire pour que ça aille mieux, quoi ? ».
– Bah il y a le dopage !
– Oui , non, j’y pensais mais j’ai pas encore essayé ! Vous allez me conseiller peut-être !
– Je ne sais pas mais…
– Non, je pensais plutôt à une hygiène de vie un petit peu plus saine, d’abord !
– Ouais.
– Et ça peut aider.
Puisque vous avez quand même fait beaucoup chips-Coca quand vous étiez gamine visiblement et… et…
– Et saucisson !
– Et voilà. Et ça continue – cf (12) votre site internet – et…et…la galette de pommes de terre.
– Et terrine de lapin, j’adore !
– Non mais… vous vous êtes rendue compte quand même parfois que … Enfin, vous l’avez vu, l’impact, sur la récupération, de votre alimentation.
– Ben non parce que…
– Je veux pas faire le grand grourou de la diététique…
– Parce que j’étais jeune et bête, donc, je le voyais pas. Non, non. On était fatigué, bah, c’est parce qu’on était fatigué et puis on avait mal parce qu’on avait travaillé. Mais on faisait pas… Enfin moi, je faisais pas la… la relation avec l’hygiène de vie et… Mais bon, j’ai compris relativement tôt quand même, hein.

Quelques explications :
1. atterrir quelque part : arriver quelque part. (sens figuré – familier)
2. le 93 : le département de Seine-Saint Denis, dans la banlieue parisienne.
3. comme quoi : ça prouve que…/ ça montre que…
4. hallucinant : complètement étrange, très surprenant.
5. qu’est-ce qui lui a pris : quelle est la raison de cette action si étrange ? (familier)
6. je vous passe les terrines : je ne vous parle pas des terrines mais il ne faut pas les oublier. .
7. Faut… : comme d’habitude à l’oral et de façon assez familière, on ne dit pas « Il faut ».
8. jusqu’à la Saint Glinglin : jusqu’à une date hypothétique, dans très longtemps. (familier)
9. ad vitam aeternam : pour la vie, toute la vie
10. être bête : être stupide.
11. en avoir marre (de…) : en avoir assez de (familier)
12. cf : on se sert de cette abréviation pour renvoyer à quelque chose d’écrit en général : cf page 10. (C’est l’abréviation du verbe latin : confer, que lejournaliste ne prononce pas correctement d’ailleurs ! )

Vous pouvez aussi écouter la petite conversation que j’ai eue avec Katia il y a quelque temps à propos de la danse. C’est ici.

Elle joue. Et elle danse.

Juliette Binoche a remporté le Prix d’Interprétation Féminine à Cannes pour son rôle dans le film « Copie Conforme ». (dont la bande annonce est plus que succincte! Pas grand-chose à en tirer !)

Actrice.
En 1995, elle était Pauline de Theus dans Le Hussard sur le Toit.
Une très belle histoire adaptée du roman de Jean Giono, dans les paysages somptueux des Alpes de Haute Provence, vers 1830, quand une terrible épidémie de choléra ravageait le sud-est de la France.

La bande annonce est ici.

Transcription :
Ma chère mère,
Cette lettre vous parviendra-t-elle ? Le choléra s’est abattu sur ce pays. Il n’y a plus ici ni courrier ni voiture de poste. Les routes sont barrées.
[Le voilà] Peut-être que Dieu a décidé d’en finir une fois pour toutes.*
Il est là ! Je le vois !

– Que faites-vous derrière cette pendule ?
– Rien. Je… C’est un peu compliqué.
– Vous êtes toujours comme ça, aussi cérémonieux ?
– Vous trouvez ça ridicule ?
– Au contraire, c’est très rassurant de rencontrer quelqu’un comme vous, dans les circonstances où nous sommes.
– Vous croyez qu’ils nous cherchent ?
– Peut-être.
– Vous parlez comme un officier.
– Je suis colonel.
– Colonel ? Ça existe, les colonels de votre âge ?
– Oui, en Italie.
– Merci de votre aide. C’est une chance de vous avoir rencontré. Sans vous, je serais encore qui sait où.
Vous n’êtes pas responsable de ma vie.
– Vous n’avez aucune chance, aucune, ni d’arriver à Manosque, ni de trouver votre mari.
– On voit que vous n’avez jamais aimé personne… Je ne connais même pas votre nom.
(* une fois pour toutes : d’une manière définitive)

Actrice.
Et danseuse aussi.

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