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Brindezingues !

Mon coup de coeur de ces dernières semaines ! Et je vais garder ce livre précieusement, pour ne plus quitter Nathalie et Eugène, les deux enfants / adolescents imaginés par Véronique Ovaldé et dessinés par Joann Sfar. Ce n’est pas une BD, mais une histoire qui naît des mots vivants, poétiques et drôles de l’écrivaine et des illustrations imaginées à partir du texte par le dessinateur. Vous savez, pour les moins jeunes d’entre nous, comme ces livres qu’on lisait enfant, où il y avait au détour des pages couvertes de mots quelques dessins qui tout à coup donnaient vie à ces histoires. (Mais là, il y a beaucoup plus de dessins, dans lesquels on peut se plonger pour regarder une multitude de détails.)

Donc c’est une histoire que j’ai trouvée formidable, très joliment racontée, où s’entremêlent les voix de la jeune et fantasque Nathalie, du timide mais valeureux Eugène, de la mère de Nathalie, des voisines, des parents d’Eugène, d’autres personnages, avec posés par dessus toute cette vie, les commentaires de la narratrice / Véronique Ovaldé. Les dernières lignes de l’avant-dernier chapitre sont très belles, je trouve. Et le dernier chapitre nous prend par surprise et dit toute l’ambiguïté de la vie, avec des mots très simples. (Je ne vous en dis pas plus, pour vous laisser le plaisir de la découverte!) C’est beau, dense et profond, l’air de rien. Un vrai cadeau. Je n’avais pas envie que ça se termine. (Remarquez, on a le temps de partager leur vie, au fil des 150 pages de ce drôle de grand livre.)

Et voici des extraits d’une émission où les deux auteurs, qu’on sent très complices, parlaient de leur travail pour donner vie à cette histoire. Il y avait longtemps que je n’avais pas entendu le mot « brindezingue » dans la bouche de quelqu’un ! (Les mots d’argot, ça va, ça vient.)

A cause de la vie Ovaldé Sfar

Transcription
– Je me suis dit : Mais en fait, ça va être vraiment quelque chose pour nous, pour lui et moi, vraiment un univers où il y a en effet des très jeunes gens, un peu… un peu inadaptés, et je crois que ça nous allait plutôt bien (1). J’imagine que tu étais un jeune garçon pas totalement adapté !
– Il vous ressemble un petit peu, ce Eugène, à la fois timide et qui tout à coup, parce qu’une jeune fille s’intéresse à lui et lui fixe des défis absolument improbables, parce qu’elle est quand même très, très culottée (2), hein, elle lui fait faire des choses… !
– Ce qui est beau, c’est que Véronique a écrit un vrai conte de chevalerie. C’est un jeune homme qui fait tout pour une femme, et puis on verra si il l’a ou pas à la fin, et ça se passe dans notre arrondissement (3), ça se passe dans le dix-huitième arrondissement parisien. Ça, je trouve ça formidable. Moi, comme beaucoup de gens de ma génération, je suis venu à la littérature par Quentin Blake et Roald Dahl et je savais pas à l’époque (4) qu’il y avait un écrivain et un dessinateur, le livre m’arrivait comme ça. Et en lisant le texte de Véronique, j’ai découvert quelque chose qui pour moi était de cet acabit (5), c’est-à-dire que ça s’adresse à tout le monde, puisque ça tape au cœur, puisque c’est émouvant. J’arrive pas à dire si ce livre est joyeux ou s’il est triste, je sais qu’en le lisant, j’ai pleuré. Et… Enfin, en même temps, je suis une énorme éponge, moi, je pleure tout le temps, mais là, c’était de bonnes larmes, si tu veux. Et j’ai fait ce que m’a appris Quentin Blake, j’ai dessiné le personnage, je lui ai demandé si ça lui allait, et après, je suis parti avec le texte et j’ai… Je vois ses phrases, je vois ce qu’elle raconte et on m’a fait l’amitié de me laisser autant de place que je voudrais. C’est en ça que ce livre est un peu atypique, c’est si parfois je veux dilater une petite phrase ou la redire, c’était autorisé. Après je me rends pas compte, j’éprouve un truc, je le dessine et si ça… si ça se communique, tant mieux. (6)
– Oui, parfois même la modifier : il y a le texte, très réussi de Véronique Ovaldé, et puis j’ai remarqué qu’à deux-trois reprises (7), vous prenez une ou deux libertés (8)– vous rajoutez une petite phrase, un sentiment, vous vous appropriez vraiment le texte de Véronique. Vous diriez que c’est un roman ? Un conte ?
– Je sais pas. J’aime bien quand tu dis roman de chevalerie. J’aime assez cette idée, je trouve que c’est assez juste. Roman de chevalerie qui se passe dans un vieil immeuble parisien à ce moment… finalement, les années 80, c’est juste après le vieux Paname (9), et juste avant que ça devienne Paris, dans un vieil immeuble, avec ces deux gamins qui sont à l’orée (10) aussi de l’âge adulte, cette métamorphose-là, métamorphose de Paris, de notre dix-huitième qu’on connaît si bien, et puis de… ce moment de transformation terrible où vous passez de… bah je sais pas, d’une espèce d’enfance un peu solaire, de ce… voilà, et puis, vous allez passer de l’autre côté. Donc c’est un moment un peu dangereux, un peu particulier, vous êtes pas toujours très content de passer ce moment d’adolescence, et il y avait tout ça à la fois dans ce… dans cette histoire. Alors pour moi, c’est une histoire un peu initiatique aussi, hein. Et une histoire d’amour.
– Je trouve que quand on lit tous les défis que la jeune fille lance au garçon, qui est amoureux d’elle, on se dit qu’on aurait aimé avoir une enfance comme ça. Et que chacun… chaque garçon aimerait avoir une fille comme ça, qui lui lance des défis de plus en plus difficiles et qu’il faut chaque fois réussir pour qu’elle continue à s’intéresser à lui, et ça, c’est sublime  !
– Est-ce que c’est pas ça, finalement, être romancière, Véronique Ovaldé : écrire pour réparer le passé, pour qu’advienne enfin ce qu’on aurait tellement aimé faire ?
Tout à l’heure, il disait quelque chose de merveilleusement juste, Romain Gary, quand il disait : Je… Quand j’écris, je veux vivre d’autres vies que la mienne. C’est… Alors, je pense qu’en fait, moi, je… dans ce genre de livre, je vis aussi d’autres enfances que la mienne. Donc je… C’est une espèce d’enfance fantasmée quand même de cette petite (11). Alors, le garçon, vous disiez, Monsieur Pivot, en fait le garçon qui voudrait… Tous les garçons aimeraient bien avoir une jeune fille un peu… un peu folle, brindezingue (12), un peu sauvage ,comme ça, un personnage romanesque (13) qui habite en-dessous de chez soi pour… et puis, qui nous lance des défis et qui nous donne des missions à remplir, bien sûr. Mais aussi, moi, j’aurais adoré être une jeune personne aussi libre que cette gamine, qui a onze, douze ans, qui a onze ans, par là, dans ces eaux-là (14), et qui en même temps, est en effet d’une liberté totale. Elle est… Elle ne va pas à l’école parce que ça ne l’intéresse pas. Elle vit seule avec sa mère, elles vivent dans des cartons (15) parce que les cartons n’ont jamais été ouverts, et elles sont… Et… Et puis elle vit dans un monde imaginaire qui est encore très, très proche de l’enfance. C’est ça que je trouve très beau, c’est ces moments… ce moment où en fait, on est encore avec les oripeaux (16) de l’enfance et puis, bah il va falloir passer de l’autre côté. Et puis là, ils sont… Ils ont pas envie tellement d’y aller, pour le moment.
– C’est un livre remarquable également sur… Il pose beaucoup de questions – c’est pour ça que c’est un bon livre – sur l’âge adulte aussi, quand on se retourne vers l’adolescent un petit peu mélancolique ou fou furieux que l’on pouvait être. Est-ce que c’est une bonne idée, Véronique Ovaldé, vingt-cinq ans plus tard de remettre ses pas dans ceux qui furent les nôtres lorsque nous étions adolescents, de chercher à revoir un premier amour, de chercher à revoir une sensation ?
– Ah non ! Je pense que c’est une très, très mauvaise idée, moi, j’en suis assez convaincue ! Alors moi, je suis… Je suis quelqu’un d’extrêmement mélancolique et en même temps d’un peu brindezingue comme cette jeune fille mais je suis absolument pas nostalgique. Ça n’existe pas, la nostalgie. Donc quand j’écris quelque chose qui se passe en 84, j’ai besoin de… Je réactive quelque chose qui me plaisait de ce moment-là – donc la musique.. J’adore en fait ce que tu as mis sur les murs, tu sais, les affiches qu’il y a sur les murs dans la chambre de la gamine. Moi, j’en parle pas. Joann, il met des affiches partout, sur tous… sur chaque mur – donc il y a Beetle juice, il y a plein de trucs qu’elle écoute, et du coup, qu’elle met, qu’elle affiche. Donc moi, j’ai beaucoup de mal avec le fait de retourner en arrière. C’est quand même… En fait, j’adore la réinventer. J’adore l’invention des choses. Donc moi, je réinvente les choses. Donc moi, j’irais jamais… j’irais jamais faire des pèlerinages sur les lieux… les lieux de mon enfance. Ça me viendrait pas à l’esprit ! (17)

Des explications :
1. ça nous allait bien = ça nous convenait bien / ça nous correspondait bien.
2. Être culotté : c’est avoir du culot, c’est-à-dire oser faire des choses interdites, défier les interdits. (familier)
3. un arrondissement : Paris, Lyon et Marseille sont divisées en arrondissements. A Paris, il y en a vingt. Si un Parisien dit par exemple : c’est dans le 15è / j’habite dans le 18è, tout le monde comprend qu’il parle du quinzième ou du dix-huitième arrondissement.
4. À l’époque = à ce moment-là (pour parler d’une période qu’on présente comme déjà un peu lointaine)
5. de cet acabit : de ce genre-là (familier)
6. tant mieux : cette expression signifie que c’est bien et qu’on est content de la situation.
7. À deux, trois reprises : deux ou trois fois
8. prendre des libertés : par exemple, prendre des libertés par rapport au texte d’origine signifie qu’on ne reste pas totalement fidèle au texte. On peut aussi prendre des libertés par rapport à un règlement.
9. Paname : c’est le surnom en argot de Paris, qui renvoie à l’image d’un Paris traditionnel, avant tous les changements de notre époque en quelque sorte.
10. À l’orée de : au début de… ( au sens premier du terme, il s’agit de l’orée de la forêt, c’est-à-dire là où commence la forêt, d’où son sens figuré.)
11. Cette petite : cette enfant
12. brindezingue : un peu folle (argot). On n’entend plus ce terme très souvent.
13. Romanesque : comme dans un roman. Ce terme évoque l’idée d’aventure, de vie pas ordinaire. On peut l’employer à propos d’une histoire ou de la vie de quelqu’un par exemple, mais aussi à propos d’une personne.
14. Par là / dans ces eaux-là : ces deux expressions familières signifient la même chose : environ, à peu près (à propos d’un chiffre, d’une quantité, d’une somme d’argent par exemple ou de l’âge de quelqu’un comme ici)
15. elles vivent dans des cartons = elles vivent au milieu des cartons (de déménagement) dans leur appartement.
16. des oripeaux : des vêtements, en général usés et dont on devrait donc se débarrasser. (Ce mot est toujours au pluriel.)
17. ça ne me viendrait pas à l’esprit : je ne peux absolument pas avoir cette idée, je ne peux absolument pas faire ça, ça m’est totalement étranger. On dit aussi : ça ne me viendrait pas à l’idée.

La vidéo entière, extraite elle-même de l’émission de télévision La Grande Librairie, est à regarder ici.

Un renard, un loup, des poussins, des poules, etc.

le-grand-mechant-renardUne lectrice de ce blog m’a demandé récemment si j’avais des idées de lectures dans lesquelles on entendrait à travers les mots écrits des façons de parler très naturelles et familières. J’ai pensé à cette BD, faite d’une multitude de petites vignettes où les héros de l’histoire passent leur temps à discuter, à se chamailler, à se fâcher, à se réconcilier, à exprimer leurs émotions tout haut. C’est très drôle et c’est exactement comme si on entendait tout ce petit monde parler à voix haute : ça crie, ça piaille, ça pioupioute, ça caquète, ça couine, ça hurle et ça s’agite dans tous les sens !

Tout commence parce que les poules n’en peuvent plus de voir débarquer le renard dans leur village :

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Pourtant ce renard a un problème : il est incapable de faire peur à qui que ce soit, lui qui se voudrait chasseur terrifiant – un renard, ça devrait faire peur quand même !

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Ce pauvre renard en est donc réduit à se contenter des navets que lui laissent charitablement (et en se moquant) les animaux de la ferme. Mais des navets pour rassasier un renard, c’est très moyen et à la longue, vraiment déprimant. Alors, avec le loup, qui lui aussi rêve de croquer des poules, ils montent un plan d’enfer.

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Mais bien sûr, rien ne se passe comme prévu. Normal, quand les renards se mettent à couver des oeufs de poule !

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Et c’est parti pour presque deux cents pages de folie, de délire, de rebondissements. Exclusion, identité, estime de soi, bonheur, solitude, amour maternel, maternité non désirée, famille, corruption, paresse, clichés, stéréotypes, tout y passe, avec cette histoire de poussins déchaînés qui ne savent plus très bien qui ils sont mais qui savent qui ils aiment et que tout le monde se dispute.
J’ai dévoré cette histoire. C’est qu’on s’y attache à ces petites bêtes ! N’est-ce pas, monsieur le grand méchant renard !

brennerEt voici une petite interview sympathique du dessinateur, en cliquant ici. Et on voit émerger son renard et son loup sous son crayon et son pinceau pendant qu’il parle.

Transcription:
Je m’appelle Benjamin Renner et je suis… Je travaille dans le dessin animé et la bande dessinée. Donc voilà, c’est à peu près tout ce que je fais. J’ai 32 ans et voilà. Je sais pas quoi dire de plus. Ah, je suis né à Saint Cloud. C’est une charmante petite bourgade (1).
En ce moment, je suis en train de travailler sur… toujours sur Le grand méchant renard, toujours pas terminé, puisque c’est la BD donc que j’avais sortie il y a un peu plus d’un an maintenant, et il se trouve que je suis en train de le faire en film d’animation. Et du coup, je l’ai bien dans la main en ce moment, le renard. Et j’ai décidé de vous dessiner une petite scène avec le renard et le loup, enfin une scène de la BD Le grand méchant renard. Voilà.
Alors en fait, moi, ce qui me faisait un peu peur en commençant ce projet, c’est que je me disais : Bon, cette histoire, je l’ai déjà racontée. Qu’est-ce que je vais bien (2) pouvoir faire en fait ? Peut-être c’est ennuyeux de recommencer à raconter la même histoire en animation. Et finalement, j’ai été surpris de me rendre compte que bah c’était beaucoup plus ardu. En fait, une bande dessinée, ça s’adapte pas en prenant simplement les cases et en les mettant les unes derrière les autres dans un storyboard, quoi. Il y a beaucoup plus de travail que ça à faire, le rythme est pas du tout le même. Comme moi, je suis un grand admirateur de Chaplin, Buster Keaton, des choses comme ça… c’est des choses qui ont vraiment bercé mon enfance (3), j’ai beaucoup plus travaillé l’humour visuel, c’est-à-dire les personnages qui parlent pas en fait et à qui il arrive beaucoup de choses, presque des acrobaties, des espèces de chorégraphies un peu… un peu plus comiques, quoi.
Donc en fait, j’écris pas de scénario, moi, jamais. Même en bande dessinée, je les écris pas. En fait, j’ai jamais été bon. Même petit, je voulais être écrivain mais tout ce que j’écrivais, je trouvais ça vraiment mauvais ! Enfin j’avais assez de recul (4) pour me dire que c’était vraiment pas bon. Et c’était une espèce de frustration d’enfance parce que je voulais vraiment raconter des histoires, et du coup, je passe beaucoup par le dessin pour raconter des histoires. Enfin, j’aime beaucoup les grands dessinateurs, ceux qui dessinent très bien, mais je sais que c’est pas quelque qui m’intéresse de faire, quoi, c’est-à-dire que dessiner comme Moebius, je sais que j’en serai jamais capable et j’ai pas envie de le faire. J’utilise vraiment le dessin plus comme une sorte d’écriture… enfin, souvent je fais un espèce (5) de petit brouillon au crayon à papier juste pour voir à peu près où je vais, et ensuite, je… j’affine les choses, mais c’est vraiment au fur. (6).. Je cherche avec le dessin, quoi. Je dis assez de bêtises, comme ça, à la minute, donc voilà, voilà.

Quelques explications :
1. une charmante petite bourgade : c’est une expression figée pour désigner une petite ville, en province, souvent un peu ennuyeuse. Le mot bourgade est un peu désuet. Ici, il y a une légère ironie dans son ton. C’est dans la banlieue chic de Paris, et ce n’est pas tout à fait le terme qui vient d’habitude à l’esprit en pensant à cette ville.
2. Bien : quand il est employé ainsi à l’oral dans des questions avec le verbe pouvoir, il sert à renforcer la question, à montrer qu’on se pose vraiment la question parce qu’on n’est vraiment sûr de rien. Par exemple :
Qu’est-ce que je vais bien pouvoir dire ? = Je ne sais pas quoi dire.
Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire là-bas ? = On va s’ennuyer .
Qu’est-ce qu’il va bien pouvoir inventer encore ? = Il a déjà fait plein de bêtises. Quelle est la prochaine ?
Où est-ce qu’ils ont bien pu passer ? = Ils se sont perdus, je ne sais pas du tout où ils sont.
3. Des choses qui ont bercé mon enfance : on emploie souvent cette expression pour parler de ce qui se répétait et nous a marqués et accompagnés dans notre enfance. (des histoires, des films, des musiques, etc.)
4. avoir assez de recul : être suffisamment lucide
5. un espèce de brouillon : il faut dire une espèce de… même si le mot qui suit est masculin. Mais on entend beaucoup de gens accorder avec le mot suivant.
6. Au fur et à mesure : peu à peu, à mesure qu’il dessine.

La lionne

La lionne 1Couverture

Je ne connaissais que des bribes de la vie de Karen Blixen, à travers Out of Africa, lu il y a longtemps. J’ai lu d’une traite ce bel album, dont le sous-titre est Portrait de Karen Blixen. J’y ai découvert une vie étonnante, une vie de femme en un temps qui leur faisait la vie dure parce que nées femmes. Je me suis plongée dans cette vie racontée et dessinée avec beaucoup de poésie, de créativité et de talent.
Mais rien à voir avec une biographie ordinaire. A travers les mots et les aquarelles des auteurs, cette vie devient une histoire qu’on nous raconte comme un conte et où tous les détails prennent peu à peu leur sens, celui qu’y a mis Anne Caroline Pandolfo. Un beau livre (avec juste la petite frustration, comme toujours avec les BD et leurs pages lisses, de n’avoir sous les yeux qu’un reflet des aquarelles originales du dessinateur, Terkel Risbjerg.)

Un livre qui célèbre la puissance libératrice de la lecture :

La lionne 3 Lire

Un livre où certaines jeunes femmes se rebellent pour vivre autre chose que ce que la société avait prévu pour elles:

La lionne 4 Besoin d'air

LGL Karen BlixenUn livre d’aventure, d’amour, de voyage, de malheurs et de bonheurs. Ses auteurs en parlent ici, dans une émission qui passe le jeudi soir à la télévision et qui donne des tas d’idées de lecture. François Busnel sait y faire parler les écrivains qu’il invite, parce qu’il lit en profondeur leurs oeuvres. Il ne bouscule pas ceux qui ne sont pas des bavards mais rebondit sur leurs silences avec beaucoup de justesse. C’était le cas avec Anne Caroline Pandolfo.
Allez les regarder autant que les écouter!

La lionne LGL

Voici la transcription du début de cet entretien:
– Alors là, c’est le coup de cœur (1) ! J’adore les autres, mais là, je vous assure que j’ai été absolument scotché (2) quand j’ai lu – et relu d’ailleurs – La Lionne, le portrait de Karen Blixen, Anne Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg. Vous signez tous les deux cet album donc, La Lionne, un portrait de Karen Blixen. C’est aux Editions Sarbacane. Scénario, c’est vous, Anne Caroline Pandolfo, et puis le dessin,Terkel Risbjerg. Alors je dis « dessin », je devrais peut-être dire plutôt les aquarelles.
– Aussi, mais il y a quand même du dessin derrière.
– C’est plus un livre adapté en bande dessinée, c’est une BD biographique. Pour quelle raison avez-vous choisi Karen Blixen, cette romancière danoise, dont la vie a été une succession d’aventures ?
– Déjà, c’est pas… Pour moi, c’est pas vraiment une biographie. Je suis pas sa biographe. C’est un portrait que j’ai fait de Karen Blixen, un portrait intuitif. Et j’ai dû passer par la biographie parce qu’elle a un parcours exceptionnel. Et pourquoi elle ? C’est un hasard, c’est le hasard d’une rencontre. Je dessinais, j’écoutais une émission de radio qui parlait d’elle, la journaliste visitait Rungstellund, sa maison qui est devenue un musée près… dans la banlieue de Copenhague et racontait à grands traits (3) ce… ce parcours incroyable d’une femme qui… que la société a essayé d’étouffer finalement depuis le début, qui était complètement enfermée et…
– Rafraîchissez-nous un peu la mémoire (4), Anne Caroline Pandolfo.
– Danemark.
– On est à la toute fin (5) du dix-neuvième – début du vingtième siècle, au moment où elle est adolescente, au Danemark.
– Un Danemark…
Vous écrivez à un moment (6) : « C’est un pays replié sur lui-même. »
– Oui.
– « Et une famille repliée sur elle-même. »
– Religieuse, protestante, luthérienne, qui a la morale en tête comme… Elle a…. Bon, c’était une femme aussi à une époque où les femmes étaient des pots de fleurs (7). Donc elle était…
– Famille nombreuse (8).
– Famille nombreuse. On lui apprenait la musique, le dessin, le chant, pour faire un beau mariage. Et… Et puis, elle s’est dit très vite : A quoi bon ? (9) Et elle a eu envie de vivre, de s’exprimer et…
– Alors, vous avez raison de dire que c’est un portrait plus qu’une biographie. Ce qui m’a beaucoup, beaucoup intéressé, c’est ce que l’on voit là, magnifiquement dessiné, c’est-à-dire que pour raconter sa vie, vous passez par ses fées (10), les fées qui se penchent sur son berceau. C’est vrai qu’on pourrait pas dire ça dans une biographie très sérieuse, universitaire. Mais non, là, en bande dessinée, on peut tout s’autoriser ! Les fées s’appellent, regardez, William Shakespeare, Frédéric Nietzsche, ah, le Diable ! Eh oui, je vois le Diable ici. Et puis un lion bien sûr, l’Afrique, l’Afrique encore et une cigogne. Comment est venue…
– Et Shéhérazade.
– Et Shéhérazade, bien sûr. La raconteuse d’histoires. Comment avez-vous eu l’idée… j’allais dire de transgresser un petit peu les codes, pour en faire un monde onirique (11) ?
– Je crois que c’est un personnage qui a été très seul, enfin, une personne qui a été très seule, Karen Blixen, et qui avait une vie intérieure très riche. Et elle a eu des influences littéraires, philosophiques, mais pas seulement. Elle a eu aussi une passion nourrie pour la nature, une passion pour son père qu’elle a perdu tôt et qui n’est pas une fée mais qui l’accompagne comme un fantôme tout au long de sa vie (12).
– Qui se suicide, hein. Alors c’est un suicide non dit. Personne n’ose raconter la vérité. Elle l’apprendra (13) bien plus tard.

Quelques détails :
1. un coup de cœur : c’est lorsqu’on découvre quelque chose et qu’on trouve ça magnifique. On dit qu’on a / on a eu un coup de cœur pour quelque chose, ou que C’est / ça a été un coup de cœur, un vrai coup de cœur.
2. être scotché : cette expression signifie qu’on est totalement surpris et qu’on ne peut plus arrêter de lire ou de regarder quelque chose qui nous plaît. (Au sens propre, scotcher signifie qu’on colle quelque chose avec du scotch, c’est-à-dire du ruban adhésif.)
3. Raconter quelque chose à grands traits : c’est raconter quelque chose dans les grandes lignes, sans entrer dans tous les détails. Mais ça suffit pour donner une idée de ce que c’est, comme un dessin esquissé.
4. Rafraîchir la mémoire de quelqu’un : c’est lui rappeler quelque chose, lui remettre un événement en mémoire.
5. À la toute fin : complètement à la fin. On dit plus souvent: tout à la fin.
6. à un moment : quelque part dans le livre, à un moment donné du récit
7. un pot de fleurs : les femmes étaient en quelque sorte juste décoratives. On dit aussi : une potiche.
8. Une famille nombreuse : une famille dans laquelle il y a beaucoup d’enfants. Elle venait d’une famille de cinq enfants.
9. A quoi bon ? = A quoi ça sert de faire tout ça ? Cette expression exprime le découragement, un sentiment d’impuissance.
10. Ses fées : ou Ces fées. Je ne sais pas quelle orthographe choisir car on ne peut pas savoir ce qu’il veut dire : soit les fées de Karen Blixen (ses fées) ou les fées qu’il est en train de montrer, dont il parle (ces fées).
11. Un monde onirique : un monde irréel, comme dans un rêve, pas réaliste.
12. Tout au long de sa vie = pendant toute sa vie
13. elle l’apprendra : en français, on peut utiliser le futur pour faire un récit historique, au lieu d’employer un temps du passé, comme le passé composé ou le passé simple.

Pour avoir un avant-goût de ce bel album, allez le feuilleter ici.

La lionne 2Titre

Lecture silencieuse

J’ai découvert cet album lors d’un voyage en Australie un peu après sa parution là-bas. Regret de ne pas l’avoir rapporté ! Je l’ai donc retrouvé avec bonheur quelque temps plus tard dans une librairie en France, du côté des BD et romans graphiques, sous le titre Là où vont nos pères.
Tout est beau dans cet univers couleur sépia qui touche au fantastique, à la fois étrange et familier, féérique et réaliste, intemporel et actuel.

Là où vont nos pères 1

Vous n’y apprendrez ni l’anglais ni le français car cette histoire racontée par Shaun Tan ne passe pas par des mots écrits, mais par la minutie des détails de ses dessins magnifiques, que chacun habite de ses propres mots et remplit de ses émotions.
C’est une histoire cent fois répétée au cours des âges, par tous ceux qui ont un jour tout quitté pour vivre ailleurs, une histoire de déracinement, de départ, de solitude, qui devient une histoire d’intégration, une histoire de vie, quand là-bas finit par devenir ici. C’est aussi un très bel hommage à son père, arrivé de Malaisie en Australie en 1960.

Pour ne pas oublier d’où nous venons tous, d’où sont venus nos pères. Pour garder en mémoire qu’on naît quelque part par hasard et que le hasard fait plus ou moins bien les choses pour tous les enfants qui viennent au monde.

Là où vont nos pères2

Là où vont nos pères3

Là où vont nos pères4

Là où vont nos pères5

Pour lire une critique (en français) de cet album

Là-bas, là, ici: quelques exemples pour ne pas se tromper.
Là-bas, c’est ce lieu où n’est pas celui qui parle, ou un lieu un peu éloigné.
Il s’est installé en Italie. Il vit là-bas depuis dix ans. Il ne revient pas souvent ici.
– Il part en Australie. Il espère trouver du travail là-bas.
– Tu le vois, le lapin, là-bas, au fond du jardin ?
– Assieds-toi là-bas.

Là: cet adverbe signifie très souvent ici.
Tu peux repasser demain ? Il n’est pas là aujourd’hui. Il sera là demain matin.
Viens là.
– Mets-toi là, à côté de moi.

Monsieur Muscle

L'Arabe du futur

Je garde un certain nombre de romans que j’ai vraiment aimés et je donne désormais les autres pour éviter d’être encombrée de livres dans la maison. Mais je conserve toutes mes BD ! Cela a probablement quelque chose à voir avec le fait qu’une BD, pour moi, n’est pas seulement une histoire racontée mais aussi un objet qu’on peut reprendre plus tard et feuilleter, en s’arrêtant à nouveau sur une image, un dessin, un détail.
Je viens donc tout juste d’acheter et de lire le tome 2 du récit d’enfance de Riad Sattouf, L’Arabe du futur, que j’attendais depuis la lecture du premier volume. J’attends maintenant le tome 3 !

Le sous-titre de ce récit autobiographique est Une jeunesse au Moyen-Orient et son résumé en quatrième de couverture dit que « Ce livre raconte l’histoire vraie d’un enfant blond et de sa famille dans la Libye de Kadhafi et la Syrie d’Hafez El-Hassad. » Et comme il le raconte, sa « mère venait de Bretagne et faisait ses études à Paris. [Son] père était syrien. Il venait d’un petit village, près de Homs. C’était un élève brillant et il avait obtenu une bourse pour venir étudier à la Sorbonne. Ils se sont rencontrés au restaurant universitaire. C’était au début des années 70. »

Le résultat, c’est Riad Sattouf, dessinateur de BD ! Voici un extrait d’une interview où il parle d’une autre de ses BD et de ce que c’est qu’être un homme. Humour et grandes idées.

Riad sattouf

Transcription :
– Ça correspond à quoi, la virilité, pour vous ?
– Bah ce qui est très intéressant, je trouve, dans le fait de se poser la question de qu’est-ce qui fait qu’on est un homme et qu’on est considéré comme un homme, c’est que ça définit un peu la société dans laquelle on vit. Et disons que toutes les sociétés qui permettent à un individu d’être libre dans sa personnalité quelle qu’elle soit, c’est-à-dire de pas forcément (1) être fan de football, de pas forcément aimer les sports de combat, ou de pas forcément jouer à la guerre, ou même, pour une fille, pour les petites filles, de pas forcément aimer s’habiller en princesses, sont des sociétés plus avancées. Enfin… Et en fait, Pascal Brutal, vivant en France dans un futur proche déliquescent (2), décrit cette façon moderne un peu de recul, de retour en arrière, c’est-à-dire on est… on est un homme parce qu’on aime le foot.
– C’est peut-être une BD politique en fait alors, Pascal Brutal.
– Oh, je sais pas si c’est politique mais en tout cas, je sais que, en tant qu’homme, quand je regarde la télé et que je vois des sportifs qui…. extrêmement musclés, qui savent à peine (3) parler et que tout le monde les trouve absolument fantastiques, j’ai envie de me… de créer un personnage qui pourrait se mesurer à eux. (4)
– Il faut peut-être rappeler comment il est né quand même, ce Pascal Brutal, où vous l’avez imaginé à partir de quoi, à partir de qui, surtout.
– Bah disons que, voyez, en 2005, je commençais mon activité de dessinateur de bande dessinée, je débutais, et je travaillais dans un atelier. Et un jour, voilà, ma porte était fermée, et soudain ma porte s’ouvre, personne n’avait frappé ! Et je vois un type (5) ultra musclé qui rentre, dans ma… dans ma pièce : c’était un libraire de bandes dessinées. Il rentre, sans un bonjour ni rien, il me regarde, il s’appuie sur mon bureau et il me dit : «  Alors, Toutouf, on (6) fait toujours sa petite BD ? » Et il se redresse, il s’étend (7), il s’étire un peu, il regarde autour de lui et il sort. Et en fait, à l’époque, je ne faisais des… que des histoires sur des petits mecs (8) malingres (9), qui avaient du mal avec les filles (10) et tout. Je me suis dit : « Mais voilà, voilà un vrai héros de bande dessinée, un type qui n’a pas peur de la confrontation physique, qui aime la baston (11), qui fascine les hommes, les femmes et qui n’a peur de rien ! » Et c’est comme ça qu’il est né. Voilà, c’est ce libraire. C’est une bande dessinée qui parle de la compétition, qui se moque de la domination virile effrénée, c’est-à-dire que Pascal Brutal ne peut pas supporter d’être plus faible qu’un autre, c’est-à-dire voilà, c’est le principe du roi des hommes, c’est-à-dire que dès qu’il y a un… enfin, s’il est au restaurant avec quelqu’un, il doit manger plus que l’autre personne. S’il est en moto, il doit rouler plus vite, si il doit se battre, il doit taper tout le monde jusqu’au dernier.
– On a l’impression que vous jouez, Riad Sattouf, que vous avez ce regard d’enfant sur Pascal Brutal, comme si c’était un… comme si vous étiez un gamin dans un bac à sable (12) avec une figurine (13) en… en plastique, une sorte d’ami imaginaire pour vous.
– Disons que je pense que pour beaucoup de garçons de ma génération, qui ont été enfants et ados (14) dans les années 80-90, la figure (15) de l’homme très musclé, combattant, est très importante… a été très importante. Et moi pour ma génération, Jean-Claude Van Damme, Stallone, Schwarzenegger, tous ces mecs-là, c’était des mecs très, très importants, ils étaient… On voyait leurs films à la télé doublés en français, à longueur de… d’année (16). Donc c’est vrai que j’ai dû être marqué inconsciemment par ça et je voulais moi aussi créer mon… mon propre Musclos (17), qui pourrait participer à Expendables plus tard.

Quelques détails :
1. pas forcément : pas nécessairement, pas obligatoirement.
2. déliquescent : qui est en train de disparaître, de se détruire.
3. À peine : presque pas => ils savent à peine parler = ils ne savent presque pas parler / quasiment pas parler.
4. Se mesurer à quelqu’un : affronter quelqu’un et essayer d’être le plus fort
5. un type : un homme (familier)
6. s’étendre : normalement, cela signifie s’allonger. Donc ici, ça ne va pas, c’est pour cela que Riad Satouf se corrige et utilise ensuite le verbe s’étirer, qui correspond au geste physique que fait le libraire, imposant physiquement.
7. On fait sa petite BD : l’emploi de On ici est un emploi particulier à la place de « vous » ou « tu ». C’est comme si on s’adressait de façon plus impersonnelle à la personne, ce qui donne l’impression de la dominer.
8. Un mec : un homme. (familier)
9. malingre : maigre et sans force
10. avoir du mal avec les filles : ne pas être à l’aise avec les filles, les femmes, ne pas savoir comment les impressionner et les séduire.
11. La baston : la bagarre (argot)
12. un bac à sable : c’est l’endroit où les enfants jouent à faire des pâtés de sable, des châteaux de sable dans un jardin public.
13. Une figurine : c’est un petit personnage en plastique.
14. Ado : adolescent
15. la figure de… : le personnage, l’image
16. à longueur d’année : tout le temps. Cette expression exprime l’idée que c’est trop, que c’est excessif.
17. Musclos : ce nom désigne un personnage tout en muscles, un Monsieur Muscle.

L’émission entière est ici.

Un autre monde

DSC_3163Je m’étais déjà laissée embarquer aux Iles Kerguelen par Emmanuel Lepage. Terres du bout du monde, dont nous entendons parler de loin en loin parce que des Français y travaillent quelques jours, quelques semaines, six mois, un an, selon les missions qu’ils ont à y effectuer.

Mais il y a encore plus loin que le bout du monde ! La base Dumont d’Urville, la base Concordia, la Terre Adélie, ces noms posés sur le continent Antarctique, perdus dans l’immensité glacée : c’est de là qu’Emmanuel Lepage et son frère ont rapporté un nouveau récit. L’aventure est au détour des dessins de l’un et des photos de l’autre, et on se laisse emporter par cette histoire de blancheur, de froid, de fraternité et de passion.
Voici leurs deux voix qui racontent comment ils ont vécu ce voyage exceptionnel et comment ils ont imaginé ce beau livre.

La lune est blanche

Transcription:
– C’est… c’est vraiment une aventure narrative, graphique, qui est tellement excitante que c’est vrai que ça m’a ouvert énormément de portes. Je fais plus de la bande dessinée aujourd’hui telle que j’en faisais encore il y a quatre ou cinq ans. Ce qui m’intéresse, c’est d’explorer les champs du dessin, c’est… c’est… de la narration et de la bande dessinée.
– Enfin , il y avait une évidence en tout cas, c’est que dans ce livre, il fallait qu’on parle de notre relation de frères. C’était… enfin comme… enfin pour moi, comme pour Emmanuel, je pense, quelque chose d’assez évident, quoi, que ça allait être au cœur de l’histoire.
– Moi, il y a plein de gens qui me disent, quand on dédicace (1) : « Ah, mais c’est incroyable de faire… de voyager comme ça et que vous puissiez partager ça avec votre frère. Moi, mes frères, mes sœurs, enfin je les vois plus, ceci cela, enfin on ferait jamais un truc pareil ! »
[On ne perd] pas de vue (2) qu’ on raconte une histoire. Et dès le début, j’ai dit à François, c’est moi qui raconte l’histoire. Voilà, c’est… c’est… Je suis le… le narrateur de cette histoire. Et je demande à François quand on rentre : Tu me donnes les photos qui te plaisent. Donc c’est lui qui a fait la sélection de photos, avec des photos qui lui plaisaient beaucoup, des photos qui lui plaisaient plus ou moins. Donc moi-même, je suis revenu sur certaines photos. Il y a eu des photos sur lesquelles on se retrouvait totalement (3), d’autres où on était peut-être un peu plus hésitants. Mais l’histoire se construit autour de ces photos, à partir de cette matière-là. Comme j’ai demandé à François de me donner les lettres à Marile (4). Et donc voilà, j’ai ces éléments-là.
DSC_3154Et après, comme plein d’autres éléments, c’est-à-dire ça va être aussi, bah, les témoignages des uns, des autres, quels sont les éléments historiques, scientifiques. C’est tous ces éléments-là que je vais ensuite essayer de… de mettre en scène. Et donc puisque les photos sont là et comme ce sont des choses sur lesquelles je vais venir, eh bien j’essaie de les mettre en scène (5), c’est-à-dire qu’effectivement, il doit y avoir une cinquantaine de photos dans… dans le livre, mais je construis l’histoire de manière à ce qu’elles… au moment où elles arrivent, elles prennent toute leur… toute leur puissance, voilà. Je les fais venir, en… Je… Je… Elles ne viennent pas par hasard. C’est-à-dire qu’on fait pas un bouquin (6) de photos. C’est… c’est une histoire. Et pour moi, cette notion d’histoire, avec tous ces éléments disparates, doit être… doit être… Enfin, elle est essentielle. On raconte une histoire. Et je… Avec toujours le souci que… qu’on a envie de tourner les pages et qu’on s’ennuie pas, sur… Le bouquin, il fait 256 (7) pages. Donc j’ai… je veux pas qu’on s’interrompe ou qu’on ralentisse ou… Je veux qu’on soit embarqué (8) dans le récit comme on l’a été, embarqués dans… dans notre voyage.
– Et je me suis retrouvé confronté à une difficulté qui était qu’on est… Donc on a embarqué (9) sur un brise-glace, qui a passé donc douze jours en mer, plus de huit jours coincé dans la glace. Puis on est arrivé sur le continent (10) et on a pris ce raid, qui est en fait une longue piste, voilà, dans la… de laquelle on ne peut pas du tout s’écarter. Et en plus, voyage durant lequel moi, je suis au volant (11) d’une machine douze heures par jour. Donc la difficulté pour le photographe, c’est : à quel moment peut-on saisir l’appareil pour faire des photos ? Donc c’est le point de vue. Donc le point de vue est quasiment toujours le même, ce que l’on voit autour de nous, c’est de la glace, c’est un grand désert de glace. Donc en terme de matière, c’est assez… c’est vraiment… je dirais il y a une angoisse de la page blanche (12), il y aussi… il y a une question… enfin là photographique : mais qu’est-ce qu’on photographie ? Quelle image on donne de ce territoire ?
– C’est quand même un endroit qui lui-même est irréel, enfin… c’est un endroit où il y a pas de verticales. Sur 14 millions de km2 (13), c’est du blanc, et on est les seuls dix (14) êtres humains à des centaines et des centaines de kilomètres à la ronde (15)… enfin, même pas des êtres humains, des êtres vivants ! C’est-à-dire qu’il y a pas une mouche (16), il y a pas une feuille, il y a pas un microbe. Il y a rien ! Et ça, c’est vertigineux (17). Enfin, si le bouquin, il s’appelle La lune est blanche, on est sur la lune (18). On a… En plus, on a du mal à respirer, on est engoncé (19) dans des combinaisons énormes, on… Chaque pas peut être dangereux. Enfin… Et… Ouais, on est… on est ailleurs. Autant (20) dans Voyage aux îles de la Désolation, j’avais l’impression d’être allé au bout du monde, là, on est allés dans un autre monde, hein !

Quelques détails :
1. quand on dédicace : pendant une séance de dédicaces, pendant laquelle ils dédicacent leurs livres, c’est-à-dire les signent pour leurs lecteurs, avec un petit mot en fonction de la personne à qui le livre est destiné.
2. Ne pas perdre de vue quelque chose : ne pas oublier. Garder constamment en tête quelque chose, son objectif.
3. Se retrouver totalement sur quelque chose : être complètement d’accord, avoir la même vision, la même approche.
4. Marile : c’est la compagne de François.
5. Mettre en scène : les présenter de manière à les mettre en valeur.
6. Un bouquin : un livre (familier)
7. 256 : deux cent cinquante-six.
8. Être embarqué dans quelque chose : être emporté. (avec l’idée qu’on ne maîtrise pas tout, qu’il y a de l’imprévu, de l’aventure.)
9. embarquer sur un bateau : monter à bord.
10. Le continent : l’Antarctique.
11. Être au volant : conduire un véhicule.
12. L’angoisse de la page blanche : c’est lorsqu’un écrivain ne réussit pas à écrire, n’a plus d’idées et a l’impression qu’il ne retrouvera plus l’inspiration.
13. Km2 : on dit kilomètre carré.
14. Les seuls dix… : normalement, on dit : Les dix seuls… . Mais ici, c’est d’abord l’idée qu’il n’y a personne d’autres qui lui vient à l’esprit.
15. À des kilomètres à la ronde : très loin autour du point où on se trouve. En général, on emploie cette expression pour exprimer l’idée de solitude ou de manque : Il n’y a aucune maison à des kilomètres à la ronde.
16. Il n’y a pas une mouche : c’est plus insistant que : Il n’y a aucune mouche.
17. C’est vertigineux : ça donne le vertige.
18. Il ne dit pas la phrase complète, comme souvent à l’oral : Si le livre s’appelle La lune est blanche, c’est qu’on est sur la lune.
19. Être engoncé dans des vêtements : porter des vêtements qui ne laissent pas de liberté de mouvement.
20. Autant… : ici, cela sert à marquer le contraste entre les deux situations. En général, on introduit aussi la deuxième situation par autant : Autant d’habitude je ne crains pas le froid, autant là-bas j’ai eu froid tout le temps.

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La vidéo complète de l’interview est ici.

Et pour lire le début de cette BD, c’est ici.

Leçon

Lilian Thuram BD

Les Français ont très peu voté aux élections européennes récentes. (En France, il n’est pas obligatoire d’aller voter.) Et parmi ceux qui l’ont fait, 25% ont donné leur voix au Front National, parti d’extrême-droite. Perte de repères, perte de confiance, perte de valeurs, perte d’espoir.
Alors la parole de gens comme Lilian Thuram, l’ancien footballeur champion du monde en 1998, a toute son importance. Il travaille avec sa fondation dans les écoles pour combattre les préjugés et le racisme. Une BD est sortie il n’y a pas très longtemps, qui raconte son histoire. Un joli portrait aussi de sa mère, entre autre, et de ceux qui l’ont inspiré et aidé à comprendre les sources du racisme.

Voici ce qu’il raconte de son enfance, petit gars arrivé des Antilles avec ses frères et soeurs pour rejoindre leur mère qui voulait leur donner un avenir meilleur en venant dans la région parisienne.

Lilian Thuram et la cité des Fougères

Transcription :
C’est là que vous avez grandi ?
– Oui, j’ai grandi à Avon (1), exactement dans une cité (2) qui s’appelle Les Fougères, c’est-à-dire que moi, j’arrive des Antilles (3), et puis, bah je connais pas beaucoup la géographie du monde. Et là, je découvre des personnes qui viennent du Zaïre, du Pakistan, du Portugal, de l’Espagne, du Liban, d’Algérie et d’autres encore.Et ça a été un moment extrêmement important, et qui explique que… la personne que je suis aujourd’hui, quoi, voilà.
C’est-à-dire que c’est en arrivant en France dans cette cité que vous avez découvert le monde, c’est ça que vous êtes en train de dire, vous vous êtes ouvert au monde extérieur.
– Ah bah complètement ! Lorsque j’étais enfant en Guadeloupe, si on m’avait parlé du Pakistan, je… je le connaissais pas, le Pakistan. Et… Et puis, la grande majorité des personnes aux Antilles, et notamment à Anse-Bertrand (4), avaient la même couleur de peau que moi. Donc voir toutes ces différences de couleur de peau, ou de… de coutumes – par exemple, lorsque j’allais chez mon ami Zia qui venait du Pakistan, j’étais intrigué (5) par comment sa maman était habillée, voilà. Ou même les odeurs. Lorsque j’allais par exemple chez mon ami juste en bas de chez moi, Paulin Kaganoungou, là aussi, la façon de s’habiller de la maman en pagne et les odeurs étaient complètement différentes. Ou bien quand j’allais chez Benito, sa maman était espagnole, là aussi on mangeait différemment. Et donc je trouve que vivre dans cette… dans cette diversité culturelle m’a… m’a appris très jeune qu’il y avait plusieurs façons de faire et de dire les choses. Et ça, c’est essentiel.

Quelques détails :
1. Avon : ville d’Ile de France, à environ 60 km de Paris, proche de Fontainebleau.
2. Une cité : c’est un quartier constitué essentiellement d’immeubles. (un quartier populaire.)
3. les Antilles : pour les Français, ce sont essentiellement les départements d’outre mer, la Guadeloupe, la Martinique.
4. Anse-Bertrand : c’est la petite ville de Guadeloupe où il est né et a passé les neuf premières années de sa vie.
5. Être intrigué : être surpris par quelque chose qui pique notre curiosité.

L’émission entière est là.
Il y est bien sûr question de l’esclavage, sur lequel repose notre histoire aux Antilles. De foot aussi et de travail acharné. Un beau portrait.

Ni tout à fait d’ici, ni tout à fait d’ailleurs

Groenland ManhattanJ’aime ce que dessine et raconte Chloé Cruchaudet. Dans son album Groënland Manhattan, elle donne corps aux récits d’exploration du Pôle Nord, au temps où Robert Peary ramenait de si loin des météorites et des Esquimaux pour les livrer à la curiosité de ses contemporains.
Histoire du déracinement de Minik, enfant puis adulte entre deux mondes.
Histoire vraie et reflet d’une époque encore si proche.
Histoire banale de la domination d’un monde sur un autre.

Chloé Cruchaudet
Chloé Cruchaudet explique dans cette petite vidéo pourquoi elle a eu envie d’entrer dans l’histoire de Minik, avec ses belles couleurs.

Transcription:
L’idée de ma bande dessinée Groënland Manhattan vient de mes goûts en matière de (1) lecture. J’aime beaucoup les récits de voyage, les récits d’explorateurs . C’est quelque chose qui est tellement à l’inverse de ma personnalité pantouflarde (2) que ça m’a toujours fascinée ! Un jour, je suis tombée sur (3) l’histoire vraie d’un petit esquimau qui s’appelle Minik, qui a vécu à l’extrême nord du Groënland, à la fin du 19ème siècle. Et ce petit garçon et quelques membres de sa tribu ont été ramenés par un explorateur américain du Groënland jusqu’à New York. Ce qui m’a beaucoup touchée, c’est que c’est une histoire de déracinement. C’est quelqu’un qui s’est jamais sent bien là où il était : à New York, on l’a traité comme le gentil Esquimau polaire, délicieusement exotique. Et une fois de retour chez lui, il a été traité comme un mythomane (4), parce que évidemment, tous les autres membres de sa tribu ne croyaient pas du tout au récit de sa vie New Yorkaise. J’ai vraiment eu l’impression d’avoir les personnages à côté de moi. J’ai eu froid avec eux, j’ai senti les odeurs de New York avec eux et j’espère beaucoup que ça fera le même effet aux lecteurs.

Quelques détails :
1. en matière de lecture : dans le domaine de la lecture
2. pantouflard : cet adjectif décrit quelqu’un qui aime rester chez lui, tranquillement, un peu paresseusement, dans ses pantoufles (c’est-à-dire ses chaussons). Les pantoufles sont le symbole de l’attachement aux habitudes.
3. tomber sur quelque chose : trouver, découvrir quelque chose par hasard.
4. Un mythomane : quelqu’un qui s’invente des histoires auxquelles il croit.

Groenland Manhattan - La postfaceIl y a beaucoup à regarder et à lire dans cet album, qui se termine par une belle postface, écrite par Delphine Deloget, réalisatrice d’un documentaire antérieur (que j’aimerais bien trouver quelque part) sur Minik et ses descendants.
En voici un court extrait où Delphine la voyageuse parle de Chloé, celle qui se dit pantouflarde ! Lorsque Chloé m’a contactée au sujet de son projet de bande dessinée sur Minik, j’ai remis le nez dans mes cartons, ressorti des photos, des archives sur l’histoire des Esquimaux de New York. Avec elle, j’ai replongé dans mes souvenirs et mes impressions de voyage à Thulé. Chloé se révélait de son côté une véritable enquêtrice. Elle ne laissait rien passer. Elle relevait certains détails de l’histoire qui m’avaient échappé. Son imaginaire au travail, elle allait redonner chair à l’histoire de Minik. Moi qui n’avais fréquenté Peary et Minik que par l’intermédiaire de photos en noir et blanc, je les redécouvrais maintenant en couleur, animés d’expressions si pleines de vérité. Elle avait créé en nuances ce qui précède et ce qui suit les événements rapportés par les archives, reconstituant ce qui m’avait si souvent manqué lors de ma propre enquête. L’histoire prenait vie et dépassait les simples faits historiques pour toucher l’intime d’un récit à la fois rocambolesque et poignant.

Allez regarder ici aussi, pour vous en rendre compte.
C’est beau !

Amitié

Deux belles histoires, racontées par les dessins et les mots d’Emmanuel Guibert. Dans un de ces deux livres, il fait le récit de l’enfance de son ami américain, Alan. Dans l’autre, c’est l’histoire de sa guerre en Europe, qu’Alan présente par ces mots: « Quand j’ai eu 18 ans, Uncle Sam m’a dit qu’il aimerait bien mettre un uniforme sur mon dos pour aller combattre un gars qui s’appelait Adolf. Ce que j’ai fait. »
Deux très belles oeuvres, qu’on peut lire et relire.
Une belle rencontre pour moi.

Mais je pense que j’aime autant ces deux livres que la façon dont ils sont nés. Leur écriture est l’histoire et le fruit d’une profonde amitié, commencée tardivement et vécue d’autant plus intensément, entre Alan et Emmanuel.
La lecture de la préface de « La guerre d’Alan » est en soi un vrai bonheur. Deux pages où tout est dit sobrement sur l’amitié, le temps qu’on donne, qu’on prend pour être ensemble, le temps qu’il ne faut pas perdre, la constance toujours, même (ou surtout) quand la vie se fait plus dure, et la fidélité jusqu’au bout du chemin. La fidélité au-delà du temps, par l’art, cet art de raconter des choses si simples mais si uniques et ainsi les rendre éternelles.
Voici un passage de cette préface que j’ai eu envie de vous lire:J’ai rencontré Alan Cope par hasard, en lui demandant mon chemin dans la rue. C’était en juin 1994, il avait soixante-neuf ans et moi trente. Il vivait avec sa femme sur l’île de Ré, où je mettais les pieds pour la première fois. L’amitié nous est tombée dessus.
Alan était né en Californie en 1925 dans la ville d’Alhambra, faubourg de Los Angeles. Il avait grandi à Pasadena et Santa Barbara. Il avait fait la guerre en Europe. Après guerre, il était venu s’installer en France et n’était plus retourné aux Etats-Unis. Il avait travaillé comme employé civil pour l’armée américaine, en France et en Allemagne. Depuis sa retraite, il vivait dans l’île.
Quelques jours après notre rencontre, un après-midi, il a commencé à me raconter des épisodes de sa guerre. Nous faisions des allées et venues sur une plage, le long de l’océan. Il parlait bien, j’écoutais bien. Ses anecdotes, hormis deux ou trois, n’avaient rien de spectaculaire. Elles n’évoquaient que de très loin ce que les films ou les récits de la seconde guerre mondiale m’avaient appris. Pourtant, elles me captivaient par leur accent de vérité. Je voyais littéralement ce qu’il disait. Quand il a interrompu son récit, je lui ai proposé : « Faisons des livres. Vous raconterez, je dessinerai. »
Alan avait un jardin à un kilomètre de sa maison. C’est là, dans un petit chalet rouge et blanc, que nous avons commencé à enregistrer son témoignage sur un magnétophone à cassettes. Nous étions heureux d’avoir trouvé une bonne raison de passer du temps ensemble. A la fin de ce mois de juin, j’avais déjà quelques heures d’enregistrement, et l’envie ferme de continuer. Dès septembre, j’étais de retour. On a repris nos conversations. Nous étions devenus importants l’un pour l’autre.
On ne savait pas qu’on n’aurait que cinq ans pour être amis, mais on a fait comme si on le savait. On n’a pas perdu notre temps. On a nagé, fait du vélo, jardiné, vu des films, écouté des disques, joué du piano, cuisiné, échangé des dizaines et des dizaines de lettres, de coups de fil, de cassettes et de dessins. On a conversé éperdument. On ne s’est jamais engueulé* ni éloigné.

* s’engueuler: se disputer (argot)

C’est aussi un vrai bonheur d’écouter cette émission de radio avec Emmanuel Guibert, dont voici un petit extrait:Transcription:
– Donc on est dans la gare de La Rochelle, là, on vient d’arriver. Et Alan m’attendait généralement plus ou moins planqué (1) derrière un pilier, là. Et on allait rejoindre sa Volkswagen orange, qui était un peu sa marque de fabrique (2) dans l’île: il était connu comme l’Américain à la Coccinelle (3) orange. Et à l’arrière, il y avait son chien, Cherokee, sur une peau de bête, qui était en train de se… de se léchouiller (4) le bas-ventre. Et puis on grimpait dans la voiture et on partait ensemble pour l’île. Et on allait vers le pont (5), vers la mer, ce qu’on va faire en empruntant la bagnole (6) qu’on va louer là.
Très américain, Alan ?
– Alan, c’était un Américain pour les Européens et c’était devenu un Européen pour les Américains. Comme beaucoup d’exilés, il était pas vraiment… plus vraiment d’un bord et pas vraiment de l’autre. Et il avait d’américain, de prime abord (7), pour les… pour les gens de l’île, sa pointe d’accent (8), ses blue-jeans un peu tire-bouchonnants (9), ses grosses canadiennes (10) l’hiver, ses chemises à carreaux. Et puis… Et puis il avait, j’imagine, d’européen pour les Américains qui venaient le voir, toutes les habitudes de vie, toute la culture qu’il s’était forgée en vivant ici depuis l’âge de vingt… de vingt-deux ans, sans… sans discontinuer.
Donc en fait, ce 16 juin 1994, j’étais avec mon père et on montait tous les deux cette rue. Et c’est en arrivant là que je l’ai aperçu pour la première fois. Il était en train de scier du bois devant sa porte. Et je me suis approché de lui et je lui ai dit… enfin, à vrai dire, je me suis approché de lui pour lui poser une question sur mon chemin (11). Mais au fond, si je suis allé le voir, c’est parce que j’avais envie de passer un peu de temps dans cette maison et peut-être d’en savoir un peu plus. Et donc, je lui ai dit: « Pardon monsieur, la rue de la République » ou « la place de la République (12) », et on a discuté un bon quart d’heure (13), en fait. Et j’ai perçu tout de suite que c’était quelqu’un de très singulier et que j’aimerais bien passer du temps avec lui.
C’est un coup de foudre (14) ?
– C’est un coup de foudre, oui.

Quelques détails:
1. planqué: caché. (style familier). Se planquer = se cacher.
2. sa marque de fabrique: son signe particulier, ce qui le différencie de tous les autres.
3. une Coccinelle: c’est le nom donné à ce modèle de voiture allemande qui a été si populaire, d’après le nom du petit insecte rouge à pois noirs.
4. se léchouiller: se verbe n’existe pas, il est fabriqué à partir de « se lécher ».
5. L’île de Ré est maintenant reliée au continent par un beau pont.
6. une bagnole: une voiture (argot)
7. de prime abord: au premier contact.
8. une pointe d’accent: un très léger accent
9. tire-bouchonnant: on utilise ce mot pour décrire un pantalon qui fait des plis en bas, sur les chaussures, parce qu’il est un peu trop long. Il n’est pas bien lisse et tire-bouchonne.
10. une canadienne: c’est une grosse veste.
11. demander son chemin: se renseigner sur la route à prendre quand on est perdu.
12. la rue de la République: toutes les villes françaises ( ou presque) ont une rue de la République, souvent une des rues principales, en écho à l’histoire du pays, pour souligner l’importance de l’abolition de la royauté.
13. un bon quart-d’heure: plus d’un quart d’heure.
14. un coup de foudre: en général, on l’utilise à propos de gens qui tombent amoureux l’un de l’autre. Ici, cela souligne la force de cette amitié. (On peut aussi avoir un coup de foudre pour un lieu, pour un livre, un film, etc…)

Cap au sud

Embarquement pour le sud, mais vraiment très au sud puisque dans cet album du dessinateur Emmanuel Lepage, on part dans l’hémisphère sud, pour les Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF): Crozet, Kerguelen, Saint Paul et Amsterdam. Des îles désolées, les bien nommées Iles de la Désolation, si loin de tout et tellement inaccessibles qu’on ne peut y arriver qu’en bateau, trois ou quatre fois par an.
Des îles pourtant peuplées en permanence par des équipes très sélectionnées qui se relaient au fil des missions scientifiques. S’y ajoutent quelques visiteurs qui laissent leur vie ordinaire derrière eux pendant un mois pour embarquer sur le Marion Dufresne. Certains en rapportent des reportages, des photos. Emmanuel Lepage en a rapporté son très beau « Voyage aux Iles de la Désolation », à lire et relire tant il y a de détails à regarder.

Pour feuilleter le début de cet album, cliquez ici.

Emmanuel Lepage en parle ici.
Images de cet ailleurs, le temps d’une rotation du Marion Dufresne entre la Réunion et les TAAF. Le froid, le vent, la lumière, les manchots.

Transcription:
Le… le Marion (1) en fait, c’est… c’est un beau bateau. Bon, j’en connais pas non plus beaucoup, hein. Je connais essentiellement des ferries. Mais, ouais, c’est un bateau où il y a pas mal de choses à voir. De par son étrave (2) déjà, qui est très belle, vraiment, une très belle courbe. Puis les couleurs complémentaires. Je crois que au bout de (3) deux-trois semaines maintenant, je commence à le connaître par coeur ! Je crois que je pourrais le dessiner les yeux fermés, en fait. Presque !

Je pense que j’ai vraiment axé ma… ma démarche (4) sur les gens, que ce soit les gens à bord, les marins, les rencontres que l’on fait à bord du bateau. Et puis aussi, toute… toutes les personnalités sur les bases, qui… qui sont quand même des personnages étonnants, qui vont passer de… de six mois à un an et demi comme ça, loin de métropole (5), loin de leur famille, avec comme… comme seul lien avec le reste du monde, ce bateau qui passe trois à quatre fois par an. Et ça, je pense que ça… ça doit créer quelque chose qui doit être assez fascinant et certainement porteur à histoires.

Les lumières sont extrêmement variables en fait parce que le… le vent est tel que, voilà, les… les nuages sont emportés, donc souvent, ça… ça change. Donc c’est… c’est très difficile en fait de… de fixer quelque chose sur… sur le dessin. Là aussi, il faut vraiment reconvoquer la mémoire pour retrouver les lumières. Tout à l’heure, j’ai… j’ai voulu dessiner – on était à Port Jeanne d’Arc par exemple – et le temps que je fasse le dessin, la… la lumière, elle a changé quinze fois. Mais ceci dit, lorsqu’il fait beau comme aujourd’hui, c’est… c’est assez fascinant parce que les lumières sont extrêmement franches, vives. Il y a pas de… Il y a très peu de noir. Même les… les… les ombres sont… sont colorées et c’est intéressant à l’aquarelle de travailler avec ça.

Voilà, l’arrivée à Crozet et la descente vers la… la manchotière. Et les manchots (6). Les manchots, c’est très… c’est très graphique (7) en fait. Ça… ça prend des… des positions inouïes (8). C’est vraiment très, très beau, tant au (9) niveau des… des couleurs que des reflets. Chaque jour, je suis allé dessiner les manchots rien que pour le plaisir. Et alors, il y a un truc qui m’a… qui m’a fasciné, c’est l’éléphant de mer, parce que là, j’ai eu du mal à… à comprendre la structure de cette bête. J’avais vu des photos mais je pensais pas que c’était si gros. Et ceux de Crozet étaient particulièrement gros.

Je trouve qu’il y a un côté lunaire à cet endroit-là. Et avec ces… ces bâtiments du CNES (10), je trouve que il y a une ambiance assez… assez particulière et que j’ai vraiment envie de mettre… mettre en scène.
Je suis congelé (11)! Il y a un moment donné où la… la main n’est plus très sûre ! Là, j’ai trop froid ! Je tremble !

Quand j’étais là-haut, il y avait… il y avait vraiment trop de vent. Je m’accrochais à mon carnet pour pas m’envoler ! Et puis ici, je me prends la pluie. Bon heureusement, c’est du papier aquarelle donc ça… ça résiste. Mais bon, c’est pas non plus des conditions de travail !

Quelques explications:
1. Le Marion: le nom complet de ce bateau, c’est le Marion Dufresne.
2. l’étrave: c’est la partie qui dépasse à la proue d’un bateau (c’est-à-dire à l’avant).
3. au bout de deux semaines: après deux semaines.
4. ma démarche: mon objectif et ma façon de travailler.
5. la métropole: c’est la majeure partie de la France, en Europe. Il y a la métropole, les DOM, les TOM, les TAAF.
6. un manchot: A ne pas confondre avec un pingouin, qui n’appartient pas à la même famille. Les pingouins, qui vivent dans l’hémisphère nord, peuvent voler, contrairement aux manchots, qui ne volent pas et qui vivent dans l’hémisphère sud.
7. très graphique: très intéressant à dessiner.
8. inouï(e): incroyable, extraordinaire
9. tant au niveau des couleurs que des reflets: aussi bien au niveau de… que de…
10. Le CNES: Le Centre National d’Exploration Spatiale.
11. je suis congelé: j’ai très, très froid. On peut dire aussi: Je suis frigorifié. (Mais congelé est encore plus fort !)

Le froid donc, mais pas seulement! Des conditions difficiles dont il parle ici:– Tu connais ça bien, l’aventure maritime.
– Oh je connais pas ça bien en fait ! C’était la première fois que je passais un mois sur un bateau, hein, donc j’ai… j’ai… Je ne suis absolument pas un marin. D’ailleurs, j’ai pu le vérifier dans ce voyage dans les Terres Australes, parce que évidemment, je… j’ai été malade tout le temps, moi ! Un mois malade ! Voilà. J’ai essayé de dessiner quand même. Mais je pense que les dessins portent quelque part le mal de mer permanent. Remarque, ceci dit, quand j’avais pas le mal de mer, il pleuvait ou il y avait du vent, hein!

Plutôt BD ou jeux vidéo ?


Quand on va à la FNAC, au rayon BD, il y a toujours des tas de lecteurs, de tous âges, assis par terre ou debout, en train de lire. Je ne dis pas en train de feuilleter les albums, mais bien en train de lire. Et personne ne vous chassera si vous faites comme eux ! Même si vous lisez une BD du début jusqu’à la fin et même si, pour finir, vous ne l’achetez pas. Bref, le rayon BD, avec celui des livres de cuisine, doit être le plus fréquenté !
On y trouve des fans de BD comme Loïc. Parce que la BD, c’est tout un art.
(Et dans le fond, c’est pratique quand on apprend le français, parce que c’est plein de dialogues bien sûr.)

Transcription:
– Moi, j’ai un père qui est professeur, il a dit: « Tous les moyens en fait sont bons pour se mettre à lire, autant les magazines, que les BD, que les romans. » Et moi, je suis d’a[…] tout à fait d’accord parce que on commence avec une BD et après, si on voit qu’une BD nous plaît, on va se mettre à aimer lire et puis, on va [se] (1) lire de plus en plus en fait. Je lis beaucoup, beaucoup de romans fantastiques, de science fiction et puis, il y a des classiques comme Zola, etc…
Qu’est-ce que vous êtes en train de lire ?
– On lit, ouais, Thorgal: La Bataille d’Asgard et il a été lu par, en France, plusieurs milliers de personnes.
Pourquoi ça marche, d’après vous, Thorgal ?
– Thorgal marche parce que en fait, déjà (2), les… les dessins, ils (3) sont plutôt bien faits. Ils sont même somptueux. Et ensuite, parce que l’histoire, ben, c’est de la mythologie nordique. C’est l’histoire de Loki qui se bat contre les humains, en fait. Il appelle tous les trolls et il les appelle à se battre contre le monde des humains et des Vikings. Thorgal, c’est un personnage qui est mythologique.
Alors pourquoi vous aimez, vous (4) ? Qu’est-ce qui vous plaît ?
– Je trouve que les combats sont plus épiques dans Thorgal et dans d’autres BD qui parlent en fait des dieux nordiques que dans les autres mythologies. Par exemple, Thorgal, lui (5), on sait qu’il est noble et qu’il va… se battra jusqu’au bout pour sa quête. Je trouve que ça a quelque chose de beau en fait. Thorgal, c’est les grands guerriers qui se battent et ils foncent dans le tas (6), comme on dit. Faut voir qu’il y a des bulles (7), quand même, elles sont très, très bien développées, le langage, il a été recherché pendant plusieurs BD. Si le travail est soigné, on se rend compte, oui, tout de suite que ça se passe autre part.
Et la BD, c’est un genre qu’on étudie en classe ?
– Ça dépend, oui, parce que je me rappelle qu’en collège, on a eu tout un cycle (8) là-dessus. Mais en lycée, plus du tout. En lycée, c’est plus que des classiques.
Est-ce que vous préférez lire de la BD ou jouer aux jeux vidéo, par exemple ?
– En fait, j’aime les deux, en même temps à part égale. Mais je préfère quand même un petit peu la BD. On se plonge plus dans un livre que dans un jeu vidéo. Un jeu vidéo, ça bouge mais on n’entre pas dans l’univers onirique (9), on rentre pas dans l’imaginaire, tandis que avec Thorgal, on peut après… on peut s’imaginer quelque chose, on peut s’imaginer des suites, etc… ce qui est pas le cas du jeu vidéo parce que ça se coupe net.
C’est un art pour vous ? C’est un art aussi bien que le… que le roman ou que la poésie ?
– Ben oui, pour moi, c’est un art parce que en fait, ça mêle dessin et littérature et donc texte. C’est un des vieux arts qui devrait même compter comme le premier.
Vous êtes fan (10), hein !
– Ah, oui ! Complètement.
Merci Loïc.
– Merci.

– Eh !  La BD, c’est définitivement un art, mais un art qui s’impose, hein ! C’est net, parce que il y a un gros, gros boulot (11) derrière. Ça se lit comme des livres de plaisir, plaisir esthétique, plaisir intelligent… Bon…
– Sans rire, on a longtemps été traités comme des enfants un peu stupides, les gens de la bande dessinée.
– C’est vrai.
– Et depuis quelques années, grâce à des auteurs, grâce à certains éditeurs, on obtient enfin une petite – je le dis parce que c’est un peu… ça m’a quand même un peu cassé les pieds (12) pendant quelques années – une toute petite légitimité artistique qui commence à se faire jour (13). Et ça, franchement, ça commence à faire du bien (14) parce que, comme je le disais tout à l’heure (15), il y a aussi des artistes chez nous. Il y a pas que ça, mais il y en a aussi quelques-uns.

Quelques détails:
1. se: ce mot est impossible ici avec ce qui suit. C’est pour ça que je l’ai mis entre parenthèses. En fait, Loïc voulait peut-être continuer en disant: On va se mettre à lire. Mais il a raccourci sa phrase en: On va lire de plus en plus.
2. déjà: ce mot est synonyme de premièrement ici =  C’est la première raison. Au passage, vous entendez comment il mange la première syllabe ? On entend juste quelque chose comme « d’jà », ce qui est fréquent partout ailleurs que dans le sud de la France.
3. les dessins, ils… : à l’oral, on met souvent deux sujets côte à côte: le nom et son pronom. C’est un style plutôt familier. Ne le faites pas à l’écrit, ni si vous devez faire attention à votre français oral (dans un examen par exemple.)
4. Pourquoi vous aimez, vous ? : la répétition de ce vous permet d’insister sur Loïc. Cela se fait à souvent à l’oral. (Mais ce n’est pas familier). Si vous vous en servez, attention, ce sont les pronoms suivants: moi, toi, lui / elle, nous, vous, eux / elles qu’il faut employer. 
Petit enregistrement pour illustrer ça:5. Thorgal, lui… : encore un pronom pour insister et singulariser Thorgal.
6. foncer dans le tas: foncer dans les autres, se jeter dans la bataille, sans regarder les détails.
7. une bulle: c’est là où sont écrits les paroles prononcées par les personnages de BD dans chaque dessin.
8. un cycle: un ensemble de textes, de documents sur un même thème. Plus généralement, on utlise ce terme quand dans les études, on se consacre à une activité précise pendant une certain temps. Par exemple, en sport, les élèves ont un cycle foot, ou un cycle athlétisme, etc…
9. onirique: lié au rêve
10. être fan (de quelque chose): aimer vraiment beaucoup quelque chose. (Style plutôt familier).
11. un gros boulot: beaucoup de travail (familier)
12. ça m’a cassé les pieds: ça m’a embêté, ça m’a contrarié (familier)
13. se faire jour: apparaître peu à peu.
14. ça fait du bien: ça fait plaisir.
15. tout à l’heure: vous entendez comment il avale les syllabes ? Un peu comme s’il disait juste: T’à l’heure. C’est très fréquent.

C’est vrai que les dessins sont plutôt beaux. Cliquez ici si vous ne connaissez pas, puis, par exemple, sur l’onglet « Planches », à gauche.

Le dessinateur et le vigneron, ou l’inverse

On peut aimer la BD et pas le vin. On peut aimer le vin et pas la BD. On peut aimer les deux, ou rien du tout. Mais il faut lire cet album original, où le sens du détail et de l’observation nous emmène dans ces deux mondes apparemment à des années lumière l’un de l’autre.

Le vigneron: Si je comprends bien, pour faire un bouquin, tu veux venir bosser bénévolement dans mes vignes…
Le dessinateur: En échange, tu découvriras la bande dessinée. Je t’amènerai des livres. On ira voir des auteurs…

C’est comme ça que tout a commencé.

Presque 300 pages et on ne s’ennuie pas une minute. Et tout à la fin, il y a même la liste de tous les vins qu’ils ont goûtés et celle de toutes les BD découvertes par le vigneron qui n’y connaissait rien.De quoi nous donner envie aussi de partir à la découverte.

Pour vous faire une idée, juste une petite idée car c’est un gros album, vous pourriez cliquer ici.

Et écouter son auteur:Transcription:
– Les Ignorants, on… on va le détailler un petit peu. C’est cet album qui vient de sortir. Est-ce que vous diriez pour commencer – est-ce que vous accepteriez ce qualificatif – que c’est une BD documentaire ? Ça vous convient, ça, ou pas du tout ?
En fait, ce genre de récits, qui sont des récits où je mets en scène des personnes existant – je les mets en scène sous leur vrai nom…
– Dont vous-même.
Dont moi-même – donc il y a une dimension autobiographique un peu… un peu indéniable – je sais juste, moi, que c’est de la bande dessinée. Est-ce que c’est du documentaire, du reportage, de l’autobiographie ? C’est sans doute un peu tout ça. Si j’ose dire, c’est pas mon job (1) de qualifier la chose. Mon job à moi, c’est de faire les livres en question. Je les fais comme… comme je peux, comme j’ai envie… enfin, voilà. Je… je sais juste que j’ai envie de faire de la bande dessinée et de l’emmener vers la réalité, vers le concret, vers le… Alors, c’est vrai que, oui, il y a une dimension reportage et une dimension documentaire.Mais je laisse aux historiens de la bande dessinée le choix de mettre une étiquette sur le livre.
– Moi, je suis pas historien, j’ai pas envie de mettre d’étiquette, mais c’était plutôt flatteur, hein ! Je trouve ça…
Bah, oui, bien sûr.
– … très, très bien fichu (2) du point de vue documentaire.
– Attention, Davodeau est ceinture noire de ju jitsu. Ça va partir assez vite !
– Etienne, Davodeau, alors, dans ces Ignorants, Récit d’une initiation croisée, tiens, il y a le mot croisée. Alors qui est qui ? Bah en fait, c’est vous…
Ouais.
– … auteur de bandes dessinées et un vigneron. Et vous partagez vos expériences. Alors, c’est sûr, vous auriez pu choisir fleuriste, décorateur d’intérieur.
– C’était pas mal (3), ça, d’aller voir un décorateur d’intérieur, non !
J’aurais pu mais j’ai oublié de prendre ce beau métier !
– Vous avez pris vigneron. Bon, c’est pas mal. Vous avez partagé sa vie, il a partagé la vôtre. Vous au[…]… Vous auriez pensé avant que c’était un boulot aussi dense, vigneron ? Vous avez bossé (4), hein !
Oui, oui. Je me suis… Je me suis bien pété le dos (5), à piocher dans les ronces. Bon, il se trouve que je… je vis pas très loin de ce vigneron en question. Je vis dans une région un peu viticole, quand même, qui est le Côteau du Layon, au sud de la Loire, près… près d’Angers. Donc je vis entouré de vignerons, donc je les connais un peu. Je les connais un peu. Mais entre connaître les gens, les croiser et parler avec eux et puis expérimenter leur travail, il y a … il y a une sacrée différence (6) effectivement ! Et… et mon idée dans ce livre-là, c’était de… de me dire que si je voulais dessiner correctement le travail de ces mecs-là (7), il fallait quand même que j’essaie moi-même. Parce que j’aurais pu m’installer avec mon carnet confortablement dans l’herbe et les regarder et les dessiner, c’était très faisable. Mais avoir fait l’expérience physique, musculaire presque de la chose me rend, à mon avis, un peu plus légitime pour le raconter, en bande dessinée. Voilà, c’était ça, l’idée.
– Mais c’est impressionnant, hein, ce qu’il en ressort, du… du livre ! Moi, je connais également très peu le vin, pour être honnête et je suis très impressionné à la fois par l’amour de… de la terre qui est cultivée et la technicité que ça demande. C’est impressionnant, Etienne Davodeau !
C’est un métier extrêmement complexe, bien plus complexe qu’on… qu’on pourrait le penser d’un prime abord (8).
– On va le nommer, ce vigneron.
Bien sûr ! Il s’appelle Richard Leroy.
– Richard Leroy, voilà. Le deal (9), au départ, c’était: Je viens bosser dans tes vignes, et moi, en échange, je te fais découvrir l’univers de la bande dessinée.
Oui, dans le cadre de livre… dans le cadre de la rédaction des Ignorants donc, ce qui m’intéressait, c’est que le vigneron avec qui je travaillais était quelqu’un qui n’avait jamais lu de bandes dessinées, et à qui j’ai pu directement lui (10) donner les livres que j’aimais, moi. Et… Et donc il est… il s’est converti en quelques mois, comme ça, et c’était aussi intéressant pour moi de faire découvrir la bande dessinée à quelqu’un. C’est les deux… les deux aspects du livre.

Quelques détails:
1. mon job: mon travail (familier)
2. bien fichu: réussi (familier)
3. c’était pas mal, ça: c’était plutôt une bonne idée. (familier)
4. bosser: travailler (familier)
5. se péter le dos: se casser le dos, s’abîmer le dos. Le résultat, c’est donc qu’ensuite, il a eu mal au dos.
6. une sacrée différence: une énorme différence (familier)
7. ces mecs-là: ces hommes-là (familier)
8. d’un prime abord: au départ, quand on n’a qu’une connaissance superficielle. Normalement, on dit: de prime abord.
9. le deal: le contrat. Cet anglicisme donne un côté plutôt familier en français.
10. lui donner… : normalement, il faudrait dire juste: à qui j’ai pu donner les livres, sans utiliser lui, puisqu’il y a à qui. Mais on entend qu’il fait une pause et cherche un peu ses mots. Et donc il reprend, un peu comme si c’était une nouvelle phrase, ce qui l’amène à utiliser ce pronom, comme on le ferait dans une phrase indépendante.

Et pour finir, si ça vous dit, j’ai enregistré les premières pages que vous avez regardées:

Surtout pas d’enfants !

Des enfants ou pas ? Théoriquement rien d’obligatoire dans ce choix, sauf que nos sociétés font pression pour que nous en ayons. Et pour beaucoup de femmes notamment, il est donc difficile de s’imaginer sans enfants. Marjane Satrapi, elle, défend avec humour sa position. Toujours rebelle ! Il faut dire que côté condition des femmes, elle en sait quelque chose, de par ses origines iraniennes.

Si vous n’avez jamais lu les BD qu’elle a écrites, vous devriez le faire ! Vous connaissez peut-être son film d’animation Persepolis mais j’avoue préférer les bandes dessinées dont il est tiré. A lire absolument !
Quant à Poulet aux prunes, j’avais aimé cette histoire d’amour contrarié, de mariage sans amour, où l’homme est autant victime que la femme et où les enfants sont joyeusement bruyants ! Je n’ai pas vu le film qui vient de sortir.

Transcription:
– Ecoutez, moi, je suis pas du tout anti-gosses. Mais en fait, c’est… c’est… c’est-à-dire, à partir de l’âge de 30 ans, à chaque fois que j’ai fait des interviews, on m’a demandé si j’avais des enfants et pourquoi j’en avais pas. Ça veut dire, sous-entendu si j’étais infirme ou si j’avais pas de mec dans ma vie, alors que bon je suis mariée depuis deux ans, je peux faire des enfants, et tout ça, sauf que je n’ai pas envie d’avoir des enfants. Point. C’est que… Moi, je… j’ai… j’ai fait toute ma vie en fait, j’ai tout planifié, j’ai essayé de tout faire pour pouvoir me réveiller à 11 heures du matin.
– Merci d’être venue, d’ailleurs !
– Pour aucune raison au monde, je me réveillerais le dimanche matin pour aller au parc André Javel Citroën parce qu’un enfant a besoin de prendre l’air. Je peux pas ! J’ai pas envie, je me sens très bien dans ma vie et tout ce truc comme ça de machiste, voilà, une femme devient une femme à partir du moment où elle a des enfants et tout ça, et tout ça. Quand vous avez des enfants, forcément vous faites une expérience que les gens qui n’ont pas d’enfants ne font pas. Mais quand vous n’avez pas d’enfants, vous faites d’autres expériences que les gens qui ont des enfants ne font pas. Après, c’est juste de… juste de savoir qu’est-ce que vous avez envie de vivre. Je ne juge pas du tout les gens qui ont des enfants. J’adore les gosses et tout ça. Bon, deux, trois heures, après il faut qu’ils rentrent chez eux !
– L’avantage de pas en avoir, c’est qu’on peut les prendre et après on les rend.
– Et puis la chose quand même… Non mais la chose la plus importante, c’est que moi, j’ai énormément de mal d’être responsable de moi-même. Alors, vous vous imaginez ! Responsable d’un gosse ! Et puis après…
– Les enfants sont très présents dans votre oeuvre…
– Non mais bien sûr ! Puisque je les adore. Sauf que des enfants après, qu’est-ce qui va se passer ? Allez bon, ils sont mignons comme ça jusqu’à, bon disons, 10-15 ans. Après, à 10 ans, il va dire que je suis con. A 15 ans, que je comprends rien. A 18 ans, il va partir de la maison. Tous les six mois, il va venir avec sa copine. A peine assis et fermé la porte, il va dire: Je supporte pas ma mère. Et après, à 30 ans, à 30 ans, il va aller… Non mais… je vais finir. A 30 ans, il va aller chez le psychiatre, et tout ce qu’il a fait de bien, c’est lui. Et tout ce qu’il est de mauvais, c’est de ma faute à moi ! Non !
– Bravo Marjane Satrapi !
– On passe à la revue de presse.

Quelques détails:
1. un mec: un homme (familier)
2. point: ici, c’est une référence au signe de ponctuation. Cela veut dire qu’il n’y a rien a rajouter, pas d’autre explication à chercher. C’est comme mettre un point final à une phrase. On dit aussi souvent: Un point, c’est tout, pour couper court à toute discussion ou critique.
3. pour aucune raison au monde: pour parler de quelque chose qu’on ne veut vraiment pas, on dit aussi souvent: Pour rien au monde.
4. Le parc André Javel Citroën: c’est un parc de Paris. Le vrai nom, c’est Parc Javel-André Citroën , du nom du constructeur automobile qui avait installé là ses usines. Javel est le nom du petit port sur la Seine qui se trouvait là.
5. prendre l’air: aller dehors, ne pas rester confiné à l’intérieur. Les enfants ont besoin de se dépenser.
6. qui ont: elle fait une liaison interdite entre qui et ont, comme s’il y avait un s à qui.
7. juste: ici, cela signifie simplement.
8. qu’est-ce que… : soit la question est directe et dans ce cas, la phrase est correcte: Il suffit de savoir: « Qu’est-ce que vous avez envie de vivre? » Sinon, il faut dire: C’est juste de savoir ce que vous avez envie de vivre.
9. les gosses : les enfants (familier)
10. avoir du mal: cette expression est suivie de à, pas de de. J’ai du mal à être responsable de moi-même.
11. 10-15 ans: je ne suis pas sûre que ce soit exactement ça ! On entend très mal !
12. con: nul, très bête (grossier et insultant ici). Normalement, il y a aussi le féminin: conne

Du maître à l’élève

Il est tout jeune. Il dessine. Il vient de publier une bande dessinée qui raconte comment une petite danseuse devient grande, grâce à sa rencontre avec un de ses professeurs. C’est important, les gens qui vous mettent sur votre chemin.

Polina, ce sont 200 pages de dessins en noir et blanc qui suivent au plus près la vie faite de mouvement de cette enfant et de la jeune femme qu’elle devient.
Voici un petit extrait de ce que son auteur explique sur son propre parcours pour aboutir à cet album. (Aujourd’hui, on appelle ça aussi un roman graphique.)
Transcription:
Polina, c’est l’histoire d’une… d’une petite fille qu’on va suivre de ses six jusqu’à ses trente ans. C’est un livre sur l’apprentissage et la relation maître-élève. Donc c’est une petite danseuse et… et on va suivre la relation qu’elle va avoir avec… avec son professeur de danse, Monsieur Bojinski, et comment est-ce que cette relation va… va nourrir sa carrière et ses ambitions artistiques. Et j’ai pris Polina, je lui ai mis ce… ce petit nez assez noir parce que… des… d’une (1), je me suis inspiré physiquement d’une copine à moi. Elle a un nez comme ça, un peu… Mais il est assez rouge. Et donc, vu que (2) j’étais en noir et blanc, au début, je l’ai dessiné noir. Et… et puis, au fur et à mesure (3), j’ai gardé ça. Ça aurait pu être un autre code graphique mais pour le coup, je l’ai gardé. Mon père, illustrateur, peintre, tout ça, m’engueulait (4) parce qu’il me disait: « Mais c’est pas possible. Vire-lui (5), ça lui fait un nez… un nez de chien ou de je sais pas quoi », et au fur et à mesure… Au début, elle avait le nez tout… tout noir et donc après, j’ai juste gardé le sommet du nez. Et puis, ça… ça a fonctionné. Je voulais parler de… de… de l’apprentissage, donc au niveau des notions… Le rapport qu’on peut avoir avec l’art et avec… avec la difficulté qu’est le métier de danseuse. Que là, j’ai pris la danse classique parce que c’est tellement cruel et difficile – peut-être un des plus difficiles – que ça pouvait bien illustrer le propos (6), quoi. Il y a… Il y a quand même un truc qui était important, c’est que le professeur Bojinski ait la relation qu’elle a… qu’il a avec Polina, elle est pas juste sur le plan artistique et… et ou même intellectuel. Il y a vraiment une notion de… de… de tendresse. Et je pense que c’est des… que la tendresse, c’est quelque chose qui… qui est propre à… La tendresse, le respect, l’admiration, c’est propre à des… des relations comme ça très fortes, maître-élève.

Quelques détails:
1. d’une: normalement, il faudrait dire « d’une part », ou « premièrement ».
2. vu que: comme, puisque. (familier)
3. au fur et à mesure: peu à peu, avec le temps qui passe
4. engueuler quelqu’un: disputer quelqu’un, se mettre en colère contre lui ou elle. (familier)
5. virer quelque chose: retirer, ôter. (familier)
6. le propos: le sujet.

Et pour écouter toute l’interview et voir à quoi ressemble l’album, c’est ici.

Vous pouvez aussi lire le début de cet album en cliquant ici.

De l’Alsace à l’Afghanistan

J’ai toujours lu des bandes dessinées. Il faut dire qu’enfant, on grandissait avec Tintin et Milou, Astérix et Obélix, Blake et Mortimer, entre autres. A la bibliothèque, on n’avait pas le droit prendre uniquement des BD. Deux raisons à cela: il en fallait pour tout le monde et en emprunter plus de deux voulait dire que certains enfants n’en trouveraient plus dans les bacs. Mais surtout, beaucoup d’adultes considéraient que lire des BD, ce n’était pas lire ! Et ils n’en lisaient pas, ou plus, eux-mêmes. Lire, c’était emprunter de « vrais » livres, avec de vrais mots, de vraies phrases. Du sérieux !

Les choses ont bien changé !
– Le rayon BD des bibliothèques et des librairies occupe un bel espace, habité par des lecteurs assis par terre, complètement absorbés par les albums qu’ils ont entre les mains. Et ces lecteurs ne sont pas uniquement des enfants. Au contraire.
– Les mangas ont une foule de fidèles.
– Certaines BD, absolument magnifiques, riches de dizaines de détails, sont un vrai régal pour les yeux.
– D’autres s’appellent aujourd’hui des romans graphiques et racontent des histoires subtiles, complexes, qu’on ne lit pas en cinq minutes.
Le Festival d’Angoulême, tous les ans, rassemble tout ce qui se fait de mieux dans ce domaine.
– Beaucoup de jeunes auteurs (français ou autres) ont la chance d’avoir un public.
Bref, la BD a gagné ses lettres de noblesse* et a désormais le vent en poupe*.

Nicolas Wild – oui, oui, il est français! – le sait bien, puisque ses albums, Kaboul Disco, ont du succès.
Parcours original, très inattendu.

Voici la présentation qui est faite au dos du tome 1 (en quatrième de couverture, comme on dit) :
En 2005, Nicolas Wild, dessinateur de bandes dessinées sans domicile fixe, trouve enfin un boulot dans ses cordes. Seulement, c’est un peu loin: à Kaboul, dans un Afghanistan tout juste « sorti » de la guerre. Le voilà donc transporté dans une capitale en crise, chargé de dessiner une adaptation BD de la constitution afghane, puis d’illustrer des campagnes de sensibilisation, aux dangers de l’opium par exemple. Un regard ironique et pertinent sur les réalités de l’Afghanistan. (et sur la vie d’expatrié dans un pays qui est loin d’être un pays tranquille.)

Et voici ce qu’il en dit:


Transcription:
– C’est… C’est un beau pays très magique. Une terre de contrastes, comme on dit. On a travaillé sur les droits des femmes, sur les dangers de l’opium. Enfin, c’était une façon originale de découvrir un pays en y travaillant et chaque projet était un peu une clé qui nous donnait accès à… à un aspect différent de l’Afghanistan, de la reconstruction de l’Afghanistan.
Nous, souvent le weekend, on sortait quand même dans la rue, pour se promener, pour un peu se perdre. Mais moi, enfin, dès que j’étais dehors dans la rue, même… Il y avait toujours une petite boule d’angoisse au fond de moi, genre (1) « Il pourrait se passer quelque chose ».
Ce que je trouvais amusant, c’est de raconter dans Kaboul Disco, raconter en bandes dessinées comment j’étais en Afghanistan pour faire des bandes dessinées pour les Afghans. Et c’est une espèce de mise en abyme (2) que je trouve assez amusante. Et c’est vrai qu’on a fait beaucoup de projets didactiques (3) pour les Afghans, et Kaboul Disco, c’est… Inconsciemment, j’ai fait pas mal de passages didactiques pour les Français en fait, pour expliquer un peu l’histoire, et… Et je pense que tout ce que j’ai fait en Afghanistan pour les Afghans a nourri un peu mon côté didactique que je mets dans les BD (4) que je fais maintenant pour un autre public.
Vous auriez pu être un dessinateur en pantoufles (5) et finalement, vous êtes toujours par monts et par vaux (6). C’est pas un hasard.
– En fait, j’ai commencé à voyager quand j’étais aux Arts Décoratifs (7) à Strasbourg, parce que j’ai vécu en Alsace (8) genre jusqu’à 20 ans. Donc une région où on aime bien vivre en pantoufles, où on mange bien. Enfin c’est une région assez paisible. Et à partir de là, je me suis… je me suis dit: « Voyons ce qui se passe dans (9)cette planète. Voyageons, soyons fous ! »
– Et vous avez continué.
– Eh oui ! Ce qui me manque, c’est un peu l’adrénaline, enfin le… le… Je connais des gens, des journalistes ou des militaires qui ont vraiment été sur le terrain, qui ont… pendant des combats. Et c’est une véritable drogue, l’adrénaline, ça procure des sensations fortes. Et il y a beaucoup de gens qui travaillent dans des pays en guerre qui peuvent plus revenir en Europe. Ou ils reviennent et ils font une dépression nerveuse, ou ils repartent directement dans un autre pays en guerre.
Ce qui est pas votre cas, apparemment.
– Non, non ! Moi, j’aime bien retourner en Alsace, remettre mes pantoufles (10). Soyons fous !

Quelques explications:
1. genre: utilisé comme ça, ce mot montre qu’on va donner un exemple.  (familier) C’est un raccourci de « du genre ». C’est comme dire « Je vais vous donner une idée de ce que je raconte ».
2. une mise en abyme:c’est un procédé artistique dans lequel il y a une oeuvre dans une oeuvre du même type. Ici, dans cette BD, Nicolas Wild se dessine en train de dessiner des BD.
3. des projets didactiques: des projets destinés à enseigner quelque chose aux gens.
4. une BD: abréviation très courante de « une bande dessinée ».
5. des pantoufles: des chaussons, qui symbolisent le fait de mener une petite vie très tranquille à la maison, sans risques. On utilise aussi l’adjectif « pantouflard » pour qualifier quelqu’un qui n’a pas envie d’aller voir le monde.
6. par monts et par vaux: partout dans le monde. Quelqu’un qui est toujours par monts et par vaux, c’est quelqu’un qui n’est jamais chez lui, qui bouge et voyage tout le temps. C’est l’opposé d’un pantouflard.
7. Les Arts Décoratifs = l’école des Arts Décoratifs. On dit souvent juste: il a fait les Arts Décos, pour dire qu’il est allé dans cette école.
8. L’Alsace: une des régions de France, dans l’est du pays, à la frontière avec l’Allemagne.
9. dans cette planète: normalement, on dit plutôt « sur cette planète« . Il y a sûrement téléscopage dans sa tête avec l’expression « dans le monde ».
10. remettre mes pantoufles: cette image signifie qu’il est content aussi de rentrer chez lui et de reprendre une vie tranquille et ordinaire.

* avoir le vent en poupe: avoir beaucoup de succès. C’est comme un bateau qui profite d’un vent favorable et qui file à toute allure. La poupe, c’est l’arrière du bateau.
* gagner ses lettres de noblesse: c’est quand un art est reconnu, alors qu’il était considéré comme mineur. (Les lettres de noblesse étaient les documents officiels par lequel le roi de France anoblissait ceux qui n’étaient pas nobles par leur famille et les faisaient ainsi accéder à un statut supérieur dans la société.)

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