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Vous en reprendrez bien un peu !

Bonnes résolutions de janvierJ’ai d’abord vu ce panneau publicitaire dans la rue. Puis chez les marchands de journaux, impossible d’échapper à tous ces magazines qui parlent de régime après-fêtes, de bonnes résolutions diététiques et sportives, de détox de janvier. C’est la saison. Une des saisons, puisqu’il y aura nécessairement une autre offensive, printanière celle-là.

Pub IAlors, j’ai immanquablement pensé à cette publicité !

Un chien patapouf – légèrement retouché, espérons-le ! – et son maître sympathique, qui l’encourage sans relâche : « Allez ! Va chercher ! » et ne renonce jamais à s’occuper du bien-être de son compagnon à quatre pattes. Un garçon sympathique aussi parce qu’il aime recevoir ses amis !
Une vraie petite histoire, presque sans paroles, où tout est raconté en quelques plans et une chute réussie.

Et cette chute m’a rappelé une émission de cuisine comme il en fleurit à la télévision. Pas dans la catégorie des émissions culinaires qui mettent l’eau à la bouche dans une atmosphère conviviale, mais dans la catégorie des émissions compétition, évaluation, élimination des mauvais élèves et critiques permanentes et directes. Tout y est scénarisé et monté bien sûr pour créer cette atmosphère de défi qui apparemment est nécessaire pour faire revenir à la cuisine ceux qui ne cuisinaient pas. (C’est le seul avantage que j’y trouve mais personnellement, c’est ce qui fait que j’éteins la télé au bout de cinq minutes!)

Donc ce gentil maître qui aime faire à manger pour ses amis devrait probablement aller voir Norbert !

affreux fondant
Le concept de l’émission, comme on dit, c’est que Norbert dit leurs quatre vérités à des gens ordinaires qui font semblant d’être très satisfaits de leurs talents culinaires et qui découvrent grâce au franc parler de Norbert qu’ils étaient en fait absolument nuls. Et si on aime le style de l’émission, on apprend comment bien faire, grâce à plein de trucs et astuces.
Mais ça pourrait vous plaire aussi parce que c’est une vraie leçon de français oral!
Voici un petit extrait de cette émission en cliquant ici.

Ou juste le son si ce n’est pas accessible de votre pays ou quand ça aura disparu du site de l’émission. (Mais il manquera le gâteau, les couleurs et les mimiques. Dommage!)
Affreux fondant

Transcription :
– Bleu.
– Toi, ça te rappelle un peu le côté Arts Plastiques (1), non ? Bah c’est comme quand tu es sur ta palette et que tu mélanges tes couleurs.
– Voilà. La coloration, c’est vraiment mon truc (2), ma touche perso (3). On me reconnaît dans mes gâteaux.Quand il y a de la couleur, on sait que c’est moi.
– Et quand il y a du chewing gum en guise de (4) dressage (5) aussi. C’est carrément de l’élastique au sucre, son glaçage ! Tu m’étonnes (6) que son pote (7) Olivier en ait ras le bol (8) de s’en coller plein les dents.
– Juste à l’étaler (9), un peu… voilà, un peu à l’arrache (10).
– Là, ça te plaît, là !
– Là, ça me plaît, c’est bien lisse, c’est joli, donc là, j’aime bien. Le glaçage que j’ai réalisé, là pour le coup (11), il était vraiment bien. Il coulait un petit peu, c’était joli. Il était épais mais pas trop et le bleu était bien soutenu. Donc c’est exactement ce que je voulais.
– Ton gâteau, c’est un tableau…
– Voilà.
– … blanc.
– Ouais, là je peux…
– Là, tu vas pimper (12), là !
– Ouais, là, je vais… Ça va exploser, là !
– Là, c’est quel courant artistique, là ?
– Là, c’est un gâteau surréaliste. Voilà, puis on peut y voir ce qu’on veut. C’est le concept du surréalisme.
– Surréaliste (13), c’est ça ! J’aurais pas dit mieux.
– Donc là, il me reste juste à écrire un petit message. Je vais juste écrire : Mangez-moi. Voilà, comme ça, ça donnera encore plus envie.
– Ah, tu as mal fait le « i » quand même, hein ! Correctement, correctement.
– Il est très bien ! Donc là, c’est prêt.
– Ça fait… Il y a un mai. Mangez mai.
– Mais non, c’est un O ! Mon œuvre est terminée.
– Ouah ! Elle a même coloré de la crème anglaise (14) en rose !
– J’ai fait un joli raccord de couleurs entre les roses. Je suis plutôt satisfaite de moi. Je trouve ça joli. L’idée, c’était vraiment de faire un gâ[…] … un dessin qui se mange en fait. Sur le dressage, je pense vraiment que j’ai été épatante (15), que c’était, voilà, très coloré et très joli. Voilà, bon, ça a un petit peu bavé (16), c’est pas très grave (17). Non, il est très bon ! Il est bien fondant donc l’oeuvre est parfaite. Mon gâteau, là, c’est mon bébé. Il peut pas décevoir normalement. Si moi je le trouve bon, il est universellement bon, je dirais !
– Eh bien, goûtons l’oeuvre alors ! C’est sec et farineux. C’est la sécheresse dans ma bouche. Il me faudrait dix litres de sa crème trop liquide pour rattraper ça ! Et puis c’est beaucoup trop sucré, le glaçage est super dur et très désagréable à manger. Ah, et j’ai failli (18) m’étouffer avec sa déco !(19)

Quelques détails :
1. les Arts Plastiques : ce terme désigne la peinture, la sculpture, le dessin, etc.
2. c’est mon truc : cette expression familière montre que c’est quelque chose qu’on aime faire et qu’on pense faire correctement.
3. Perso : abréviation familière et orale de personnelle.
4. En guise de = comme. Mais en guise ajoute l’idée que c’est quelque chose qui remplace, qui est utilisé à la place d’autre chose.
5. Le dressage : en cuisine, c’est la façon dont on termine un plat, la façon dont on le dispose dans l’assiette ou dont on le présente.
6. Tu m’étonnes : cette exclamation exprime précisément l’inverse. Cela signifie que Norbert n’est absolument pas étonné, tellement c’est mal fait. Cela n’a en fait rien de surprenant.
7. Son pote : son copain (familier et oral)
8. en avoir ras le bol de quelque chose : en avoir assez, ne plus supporter. (très familier)
9. juste à l’étaler : il manque le début de la phrase, à cause du montage de cette vidéo d’extraits significatifs. Elle a dû dire : Il (me) reste juste à l’étaler.
10. À l’arrache : elle veut dire qu’elle fait comme elle peut. (très familier). Normalement, cette expression orale signifie qu’on termine quelque chose au dernier moment, comme on peut.
11. Là pour le coup : on entend sans cesse cette expression actuellement, même si elle ne signifie pas grand chose ! Elle veut dire en gros : dans cette situation-là.
12. pimper : dans certains magazines, ce verbe est employé entre guillemets (car angliscisme ?) pour indiquer qu’on donne un aspect plus attirant à quelque chose, qu’on renforce un effet.
13. surréaliste : cet adjectif peut faire référence au surréalisme. Mais familièrement, on l’emploie aussi pour décrire quelque chose de tellement incroyable que ça paraît irréel. Quand on dit : C’est surréaliste !, on veut dire que ce n’est pas possible, qu’on n’y croit pas. C’est en général péjoratif. C’est ce qu’exprime Norbert.
14. La crème anglaise : c’est le nom français d’une crème sucrée faite avec du lait et des œufs.
15. épatante : excellente, parfaite.
16. Ça a bavé : ça a coulé
17. c’est pas grave : ce n’est pas important. (familier)
18. j’ai failli m’étouffer: je me suis presque étouffé
19. la déco : abréviation orale de décoration.

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Cartes de voeux

Cartes de voeux

C’est la période des traditionnels voeux de bonne année. Aujourd’hui, il n’y a que l’embarras du choix : par SMS, par mail, par cartes virtuelles, sur les réseaux sociaux, au téléphone. Mais aussi avec un vrai stylo et une vraie carte sur du vrai papier! C’est le moment de l’année où nos boîtes aux lettres se remplissent d’autre chose que des factures (d’ailleurs de plus en plus rares sur du papier) ou des publicités. Et apparemment, ces cartes-là tiennent bon, malgré tout ce qu’on pourrait penser. Pour le plus grand plaisir des commerçants qui n’ont donc finalement jamais cessé d’en vendre :

les cartes de voeux

Transcription :
Ah bé (1), la carte de vœux cette année, oui, c’est vraiment même surprenant ! C’est beaucoup, beaucoup plus que les années précédentes – je dirais presque le double – tant et si bien que (2) je n’en ai pratiquement plus. Faut (3) que j’en reprenne, là (4), très prochainement. Très, très vite (4). Très, très vite, je sais pas pourquoi, aussi bien (6) les cartes de… de Noël que les cartes de vœux sont parties (7). Ils (8) ont retrouvé ça parce que en fait, ça laisse une… une trace. Ils sont contents deux, trois ans (9) après de ressortir des tiroirs une carte qui a été envoyée par quelqu’un de la famille ou ami et ils ont plaisir à la relire, à revoir l’émotion du moment. La carte, elle laisse vraiment une trace. Paraît que (10) partout, partout la carte aurait repris, d’après mes fournisseurs, hein. Ah oui, oui, oui, il faut que je restocke un petit peu parce que sinon, je vais pas tenir le coup* (11), c’est pas possible. Mais tant mieux ! (12) Tant mieux, parce que c’est quand même un petit peu aussi la base des fêtes.

Quelques détails :
1. Ah bé : c’est comme Ah bah (qui est ce qui reste à l’oral de Eh bien). On entend le son « é » dans le sud de la France.
2. tant et si bien que : cette expression marque la conséquence. C’est comme : à tel point que / au point que.
3. Faut que : il faut que.
4.  : comme très souvent à l’oral, « là » a perdu son sens strictement spatial et s’intercale naturellement dans la phrase, pour désigner la situation dans laquelle on se trouve.
5. Très vite : il manque la question qui devait être quelque chose comme : Elles se sont bien vendues ? / Vous avez vendu vos cartes de vœux ?
6. Aussi bien… que… : cette expression sert à mettre en valeur de façon égale les deux choses qu’on mentionne. Par exemple: Je lis beaucoup, aussi bien de vrais livres que sur ma liseuse.
7. Les cartes sont parties : quand on parle de produits qu’on vend, le verbe partir indique que tout s’est vendu, qu’il n’en reste plus.
8. Ils = les gens
9. deux, trois ans : à l’oral, on omet souvent « ou » dans ce genre d’expression avec des petits chiffres qui se suivent : Il y avait quatre, cinq personnes. / C’était il y a sept, huit mois. / On se voit deux, trois fois par an. Mais on ne le dit pas avec un-deux. On dit : un ou deux ans / une ou deux fois / une ou deux personnes, etc.
10. Paraît que… : Il paraît que… A l’oral, de façon familière, on omet souvent ce pronom « il » impersonnel. Cette expression signifie qu’on a entendu dire ça.
11. Tenir le coup : résister, faire face à une situation compliquée. (familier) Donc ici, cela signifie qu’il ne pourra pas répondre à la demande.
12. Tant mieux ! : c’est ce qu’on dit quand on se réjouit de quelque chose, pour soi-même ou pour les autres.

Cartes parfois convenues, poliment traditionnelles: « Bonne année, bonne santé. »
Mais aussi cartes qui permettent de renouer des liens distendus.
Ecritures variées, au stylo, à l’encre. Toutes ces choses dont on a un peu perdu l’habitude !
Cartes choisies, sincères, inattendues.
Je vous en lis quelques-unes :

Voeux

Transcription:
– En cette fin d’année, nous vous souhaitons tout ce que vous désirez, depuis les Antilles (1) où nous passons de bien agréables vacances. Amicalement.
– Chers tous, nous vous souhaitons une bonne année, une bonne santé et beaucoup de moments de bonne humeur et de joie. J’espère qu’on aura l’occasion de se revoir et encore bonne année. Bises à tous.
– Bonjour à tous, et meilleurs vœux pour cette nouvelle année. Qu’elle vous apporte beaucoup de bonnes surprises. Merci à Anne pour les nouvelles, cela fait toujours grand plaisir. Allez, gros bisous, et à bientôt j’espère.
– Toute la famille se joint à moi pour venir vous souhaiter à tous une bonne et heureuse année. Toutes nos amitiés.
– Nos meilleurs vœux à vous quatre, avec des satisfactions professionnelles et familiales. Tout le bonheur possible !
– Madame, je vous souhaite une bonne fête, une bonne année avec plein de bonheur. Je vous remercie beaucoup de toutes vos aides et de votre encouragement pour mes études ici. Ce tableau est l’image de la fête traditionnelle du Nouvel An au Vietnam. Un petit cadeau de tout mon cœur. Une étudiante vietnamienne en France.

* Tenir le coup : voici des exemples courants. On l’emploie souvent à propos de personnes mais pas toujours.
– Tu n’es pas trop fatigué avec ce décalage horaire ? Tu vas tenir le coup jusqu’à ce soir ?
– Elle était stressée. Elle n’a pas tenu le coup pendant son oral.
– J’espère que ma réparation va tenir le coup !

Les hasards décisifs

VoilierC’est ce que raconte ce scientifique navigateur (ou ce navigateur scientifique). Sa curiosité, comme il nous l’explique, l’a poussé à partir dans des endroits peu explorés. Pas de voyages touristiques pour Eric Brossier qui s’est découvert une passion pour la mer, sous des latitudes peu hospitalières. Les Iles Kerguelen, puis à l’opposé, le pôle nord. Il parle des chemins qu’il a choisi de prendre, aidé par de belles rencontres et de belles expériences. C’est un vrai plaisir de l’écouter.

Transcription :
– Je… J’étais en fin d’études dans un secteur du Génie Océanique, j’avais une possibilité de partir au Texas, travailler sur des…
Vous avez fait l’Ecole Centrale (1), hein.
– Oui, enfin, voilà, j’ai terminé par un master à l’Ecole Centrale en Génie Océanique et puis j’avais une proposition de travailler sur ces grands projets offshore au Texas pendant une coopération. Et puis j’apprends la possibilité de partir aussi dans les Terres Australes et Antarctiques Françaises. Donc j’annule tout, je tente. Heureusement, ça marche et c’est là que j’ai, donc toujours guidé par cette curiosité – là on est sur une toute petite base, isolée au milieu de l’Océan Indien, territoire français mais bon, très peu habité ; il y a qu’une base – je découvre vraiment quelque chose qui me convient, qui me fascine. C’est une année extraordinaire, c’est un tournant (2), et c’est là aussi que je réalise que j’ai envie de continuer de travailler dans ces endroits qu’on connaît pas bien et que la mer est quand même plus qu’omniprésente et finalement, en ayant un bateau, on peut peut-être trouver un sens, quelque chose, inventer un mode de vie. J’avais pas envie de rester dans un laboratoire, j’avais pas envie de rester coincé dans un bureau d’études. Je me suis dit : Si je me concentre sur la partie acquisitions de terrain, observation, voilà, je serai ravi (3). Donc c’est… L’idée a germé (4) là. Après, il y a eu un parcours pendant quelques années dans la… dans une compagnie de prospection géophysique.
Vous vous êtes occupé des problèmes sismiques, je crois.
– C’est ça. Voilà. Par méthode sismique, on va sonder le sol, faire des échographies du sous-sol, pour des clients qui sont des compagnies minières et pétrolières en général. Et ça a été fascinant, une grande… un grand apprentissage pour moi, dans le… l’organisation de grosses équipes. Et puis, on travaille toujours avec des… du personnel local, donc toujours à l’étranger, dans les coins les plus perdus. J’étais prospecteur. C’est marrant (5) comme nom de métier ! Et donc j’étais tout le temps dans les endroits méconnus puisqu’on faisait la prospection. Forcément, j’étais ravi, j’étais servi(6) mais bon, il y avait un caractère un peu trop industriel, un peu trop vraiment guidé par le profit, le besoin de trouver des ressources, minières et pétrolières. Bon je… Mon idée persistait, quoi, de mettre à contribution mon énergie, mais pour un projet plus modeste, plus capable d’aller dans les coins qu’on connaît moins et puis je garde cette affinité avec la… avec la recherche scientifique – mon père a fait quarante ans de recherche – bon, même si je… j’ai jamais été chercheur, j’aime cette façon de… d’approcher le monde et c’est là que je me suis lancé.
Il y aussi une rencontre, je crois, qui a beaucoup compté, la rencontre avec Isabelle Autissier (7).
– Oui, j’ai… J’étais avec elle hier encore. C’est… c’est devenu une amie, mais c’est vrai qu’il y a vingt ans, tout juste vingt ans, Isabelle Austissier était lancée dans un tour du monde en course et elle a… elle a démâté (8). Elle a fait escale aux Iles Kerguelen (9). La petite bande (10) de… de… s’est vite passionnée pour son histoire, on a tout fait pour lui permettre de repartir, réparer son bateau. Et alors pendant ces trois jours intenses…
Oui, parce que vous-même, hein, vous étiez aux Iles Kerguelen.
– Oui, voilà, j’étais aux Kerguelen. Donc on la voit arriver. On n’était pas du tout des… ni des marins, encore moins des régatiers (11). On n’était pas équipé pour préparer un bateau de course mais avec les moyens du bord (12), de la base, et surtout beaucoup de bonne volonté, bien, on lui a permis de repartir. Bon, malheureusement, elle a recassé le bateau un peu plus loin. Mais alors (13), quelle rencontre ! Quelle expérience !
Pourquoi cette rencontre vous a marqué à ce point-là, à ce moment-là ?
Bah parce qu’elle était… elle était bien, elle était… Même si elle était en course – elle était en tête de la course – elle était bien dans son élément. Et alors que on (14) voit ce bateau – nous, on connaissait bien la région, ça faisait plus d’un an, ouais, ça faisait un an qu’on était là – on la voit arriver toute seule sur son bateau, sans mât. Elle était pas stressée, et voilà, ça fait partie du jeu, elle gérait bien son histoire. Elle a catalysé, quoi, le… le groupe qui s’est passionné pour son histoire, et… Et puis moi, j’ai compris qu’avec un bateau, même sans moteur, sans rien, avec très peu de moyens – bon, là, ce sont des bateaux de course – mais avec un bateau plus simple, on peut aller loin, longtemps, en autonomie, emmener des gens qui n’y connaissent rien (15). Et donc ça a confirmé quelque chose, une idée, quoi, qui… Ça a précisé plutôt une idée qui germait. Mais aussi, sa capacité d’entreprendre, de piloter un projet, et c’est elle, entre autres, que j’ai été voir (16), quand j’ai osé mettre tout ça noir sur blanc (17), six-sept ans plus tard. Et c’est une des rares personnes qui m’a pas dit : Bon, tu es farfelu (18). J’avais pas… j’avais pas un radis (19), je… enfin, j’avais pas de budget pour acheter un bateau, j’avais jamais eu de bateau, j’avais… j’étais pas marin, enfin, j’étais… j’avais tout à découvrir. Mais bon, le concept me plaisait beaucoup, quoi, me… Et elle m’a… elle m’a non seulement pas dit que j’étais… que j’allais au casse-pipe (20), mais elle m’a donné des conseils qui se sont avérés encore aujourd’hui très justes et encourageants et… Donc bon, c’est sûr que ça a… c’est une rencontre majeure pour moi.

Quelques détails :
1. l’Ecole Centrale : c’est l’une des grandes écoles prestigieuses en France.
2. Un tournant : dans la vie de quelqu’un, il s’agit d’un moment décisif, où on prend une direction déterminante, alors qu’on aurait pu en prendre une autre.
3. Ravi : très content. C’est un mot fort, qu’on emploie peu pour cette raison.
4. Germer : voici une image courante associée aux idées; on dit qu’elles germent, comme des graines.
5. Marrant : amusant (familier)
6. être servi : avoir tout ce dont on rêvait et donc être pleinement satisfait / être comblé. (familier)
7. Isabelle Austissier : une navigatrice française qui a fait le tour du monde en compétition, qui a participé au Vendée Globe.
8. Démâter : perdre son mât.
9. Les Iles Kerguelen : une de ces TAAF dont il parle au début.
10. La petite bande : il veut parler du petit groupe d’hommes qui se trouvait sur cette base perdue dans l’océan.
11. Un régatier : quelqu’un qui fait des régates, c’est-à-dire des courses en voilier.
12. Avec les moyens du bord = comme on pouvait, avec ce qu’on avait.
13. Mais alors ! : cela sert à renforcer l’exclamation qui suit. (à l’oral)
14. alors que on : normalement, on dit alors qu’on… Mais à l’oral, très souvent, vous entendrez que on, avec les deux mots prononcés bien distinctement. En fait, c’est comme si on pensait d’abord juste à dire alors que, sans encore savoir tout à fait ce qu’on va ajouter derrière. Puis vient on, mais on ne se corrige pas en répétant alors qu’on
15. Il n’y connaît rien = il n’est pas compétent dans ce domaine qui est totalement nouveau pour lui.
16. C’est elle que j’ai été voir = elle que je suis allé voir. A l’oral, on entend souvent cette forme avec le verbe être au lieu du verbe aller. C’est ce dont parlait Danielle Sallenave, avec son histoire de dompteur qui a été manger, et non pas mangé. (Pour savoir si on doit écrire -é ou -er, il suffit donc de remplacer le verbe du 1er groupe par un verbe comme voir.)
17. mettre quelque chose noir sur blanc : c’est être capable de rédiger un projet sur le papier, et donc de lui donner une vraie existence.
18. Farfelu : un peu fou, pas très réaliste, qui n’a pas vraiment les pieds sur terre. On peut employer cet adjectif à propos de quelqu’un mais aussi à propos d’une idée, d’une décision par exemple : Il a toujours des idées farfelues / Il a pris une décision farfelue / C’est un projet farfelu.
19. Je n’avais pas un radis : je n’avais pas d’argent du tout. (argot)
20. aller au casse-pipe : aller à la catastrophe, à l’échec. Casser sa pipe, en argot, c’est mourir. Donc on utilise cette expression aussi par exemple en parlant de soldats envoyés au combat: Les généraux ont envoyés leurs soldats au casse-pipe en 1914.

L’émission en entier est à écouter ici.
De quoi voyager ! Je me suis régalée.
(Le voilier que j’ai pris en photo ne résisterait pas aux conditions dans lesquelles évolue le bateau d’Eric Brossier, conçu pour la navigation dans les glaces! )

Amies, amis

Il n’y a pas très longtemps, un de mes étudiants se plaignait d’un enregistrement (en anglais) que je venais de leur faire écouter, en disant que la personne qui parlait s’exprimait mal. En fait, ce qui le gênait, c’était les répétitions, les hésitations, les « changements de direction » en cours de phrase, bref, tout ce qui caractérise l’oral. Il a eu du mal à reconnaître que nous faisons exactement la même chose en français, et même, à mon avis, de façon plus marquée qu’en anglais. Mais cela ne nous gêne pas car nous y sommes habitués.
Voici le petit enregistrement français avec lequel j’ai essayé de lui prouver ce que j’affirmais. Véronique Ovaldé, qui est écrivain, parle vite, virevolte d’un mot à l’autre mais qui lui reprocherait de mal s’exprimer ?

AmitieJe partage ce petit enregistrement avec vous pour d’autres raisons: d’abord, il y est question de la place des amitiés dans une vie, comment ce lien se construit puis se cultive. Cela me parle beaucoup plus que les « amis » qui se multiplient sur Facebook. (Oui, je connais ma meilleure amie depuis l’âge de trois ans. Une si longue histoire ! )
L’autre raison, c’est que cela fait un moment qu’on me dit qu’il faut lire les romans de Véronique Ovaldé ! L’écouter parler m’a rappelé que j’avais encore cette découverte à faire. Vous aussi peut-être !

Ou ici: Amitié selon Véronique Ovaldé

Transcription :
Il y a une très belle histoire d’amitié, entre deux femmes.
Ah oui, c’était très important pour moi, cette histoire de camaraderie. En fait, c’est quelque chose qui est important pour moi (1) dans… dans ma vie, c’est quelque chose que je… je… que j’aime beaucoup, c’est entretenir les camaraderies. Et la camaraderie, c’est quelque chose qui est entre les femmes, entre les hommes, ou entre les hommes et les femmes, c’est quelque chose qu’on peut vraiment bien cultiver. Et je… je… Dans les livres que je lisais, il y avait assez peu de femmes camarades, bonnes camarades. Et souvent, on vous explique (2) que les femmes sont… sont beaucoup plus en compétition, que ça va être… Vous les voyez, elles sont souvent pestes entre elles, quand vous lisez des livres sur des femmes entre elles. Et j’avais très envie de mettre en place deux personnages, deux amies, deux… deux grands camarades qui… qui sont à la fois (3) pleines de bienveillance l’une pour l’autre, pleines d’indulgence. C’est très important, l’indulgence dans la… dans l’amitié.
C’est presque comme deux sœurs, sauf que quelquefois, les deux… deux sœurs, ça peut être en terrain… La famille est un terrain hostile souvent.
La famille est un terrain hostile et en plus de ça, les sœurs, souvent, il y a quand même des… des jalousies, des compétitions…
Bien sûr.
C’est-à-dire des rivalités qui sont assez… assez fortes, alors qu’entre deux personnes qui se choisissent, évidemment, c’est totalement différent. Donc je trouvais ça important de les mettre… Important, et en plus, et très, très agréable pour moi et j’aime bien, en fait, ces deux… ces deux jeunes femmes ensemble, ces… qui sont colocataires (4) par hasard et qui finalement, vont s’entendre (5) pendant des années.

Quelques détails :
1. c’est quelque chose qui est important pour moi : on dit souvent aussi : C’est quelque chose d’important pour moi. Dans ce cas, il ne faut pas oublier la préposition de. Par exemple : Quelque chose de nécessaire / quelque chose de satisfaisant.
2. On vous explique… : ici, il s’agit du sens premier de On. C’est un pronom indéfini qui ne renvoie pas à quelqu’un en particulier.
3. À la fois : après cette expression, on attend deux éléments, deux idées (à la fois… et… ) . Ici, la première idée est exprimée : pleines de bienveillance et d’indulgence. Mais il n’y a pas le deuxième élément auquel elle avait pensé, sans doute parce que la journaliste intervient et la conversation part dans une direction un peu différente.
4. Des colocataires : des personnes qui vivent dans le même appartement sans former un couple ou une famille, mais avant tout pour partager le loyer et les dépenses liées au logement. On dit dans ce cas qu’on vit en colocation.
5. S’entendre (avec quelqu’un) : avoir de bonnes relations et partager beaucoup de choses avec quelqu’un. En général, on dit : Je m’entends bien avec lui / avec elle. (On ajoute bien) Et si le sujet est pluriel, on peut dire : Ils s’entendent / Ils s’entendent bien. On dit qu’il y a une bonne entente entre ces personnes.

Luis SepulvedaRécemment, j’ai lu un beau petit livre de Luis Sepulveda, joliment traduit de l’espagnol et joliment illustré par une dessinatrice française. Histoire d’un chat vieillissant, aux côtés de son « humain » attentionné et d’une petite souris délicieuse qui lui prête son regard.

Quelques jolies vérités mises en mots par Luis Sepulveda, égrenées tout au long de son récit :
Les amis veillent toujours sur la liberté de l’autre.
Les amis comprennent les limites de l’autre et lui viennent en aide.
Les amis pour de vrai* partagent aussi le silence.
Les amis pour de vrai veillent toujours sur l’autre.
Luis Sepulveda
Les amis pour de vrai partagent les rêves et les espoirs.
Les amis pour de vrai partagent aussi les petites choses qui égayent la vie.
Les amis pour de vrai s’entraident pour venir à bout de toutes les difficultés.
Les amis pour de vrai partagent ce qu’ils ont de meilleur.

Pour écouter ces jolies pensées:
Ou ici: Les amis pour de vrai

* Pour de vrai : c’est une expression enfantine. Elle donne à ces phrases tout le poids et la force des paroles des enfants : un ami pour de vrai, ce n’est vraiment pas n’importe quel ami !
* Venir à bout de quelque chose : réussir à finir quelque chose / triompher de quelque chose.
Ce livre était très long mais j’en suis venu(e) à bout !
Il est venu à bout de tout le travail qu’il avait à faire.

Dernière minute: Je découvre à l’instant que Lola, elle, a lu Véronique Ovaldé et vient juste de publier de quoi nous mettre l’eau à la bouche ! Dès demain, je me trouve un roman de cet écrivain !

Depuis sa plus tendre enfance

Lectures d'enfant
Dans le train, le métro, le bus, au café, que faire quand on n’a pas grand-chose à faire ? De plus en plus souvent, sortir son téléphone. Geste réflexe, irrépressible, tête baissée vers ces petits écrans.
Mais certaines têtes continuent à se baisser vers des lectures, qui les emportent aussi ailleurs. Des lectures dont ils parleront peut-être à d’autres, dont ils ont eu envie parce qu’on leur en a parlé. Le goût de lire est toujours là, héritage familial ou conquête personnelle.
Lydia est de ceux-là.
De jour comme de nuit !
Transcription :
– Alors, Lydia, je vous dérange en pleine lecture (1), j’ai l’impression, là, hein !
– En effet !
– Qu’est-ce que vous êtes en train (2) de lire ?
– Je suis en train de lire un livre de Hwang Sok-Yong, qui s’appelle Shim Chong, fille vendue. C’est un livre coréen, qui parle de l’histoire d’une jeune fille coréenne, qui va être vendue. Très jeune, elle va être amenée en Chine, elle va être vendue en tant que prostituée. Voilà.
– Pourquoi la littérature coréenne ?
– Alors, c’est un livre que j’ai offert à mon colocataire (3) parce qu’il a vécu un an en Chine, quatre mois au Japon et… Voilà, c’est un cadeau d’anniversaire, qu’il a lu, puis qu’il m’a prêté, en disant que ce serait un livre qui me plairait. En effet, c’est une lecture très agréable.
– Du coup, le livre circule chez vous.
– Oui, c’est ça. Le livre circule en effet.
– Donc ça veut dire que pour vous, le livre est un partage ?
– Oui, oui, le livre est un partage, oui, oui. D’ailleurs, l’année dernière, avec des amis, on s’était amusé à (4) organiser des… des dîners qu’on appelait Littérature et Gastronomie. La personne qui recevait (5) choisissait un livre que tout le monde était censé (6) avoir lu pour le fameux dîner (7), qui était censé être un tant soit peu (8) gastronomique. Et on en discutait à table et c’était vraiment quelque chose d’assez intéressant à partager.
– Est-ce que vous avez toujours lu ?
– Oui, j’ai… j’ai toujours beaucoup lu, depuis ma plus tendre enfance (9). Ma mère m’achetait souvent des bouquins… m’a… m’a très vite formée à la lecture, et j’ai toujours beaucoup apprécié ça. Donc ça m’a souvent permis de m’évader, de rêver.
– Vous baignez dans ce… dans cet univers-là ?
– Non, pas du tout ! Je suis interne (10) à l’hôpital. Donc…
– Du coup, c’est un compagnon de garde (11), alors.
– Oui, c’est ça, en effet.
– C’est pas mal, hein !
– Entre deux patients ! (12)
– La nuit, par exemple, quand vous êtes de nuit (13)?
– Oui, oui, absolument. C’est-à-dire que, en effet, il arrive la nuit… par exemple, par exemple, en ce moment, je suis en pédiatrie et il est arrivé l’été que les Urgences soient moins fréquentées et qu’entre temps, bah, je lise mon bouquin, en attendant qu’un patient arrive et… Oui, c’est pas mal ! (14)
– Je vous laisse découvrir la suite, alors.
– Merci.
– Merci, au revoir.

Des explications :
1. en pleine lecture : Lydia est plongée dans son livre. On utilise cette expression pour montrer qu’on est totalement pris par une activité : Il est en plein travail. / Ils sont en pleine répétition, ne les dérange pas. / Nous sommes en pleins travaux de peinture à la maison. / Sur cette photo, on le voit en plein effort.
2. Être en train de faire quelque chose : c’est bien comme ça que s’écrit en train, en deux mots, contrairement à ce qu’on lit souvent : entrain. Ce mot existe aussi mais est synonyme d’enthousiasme, d’envie : Il travaille avec entrain. On peut être en train de faire quelque chose avec ou sans entrain !
3. Un colocataire : c’est quelqu’un avec qui on partage un appartement, pour réduire les frais de loyer et les charges pour chacun. Dans ce cas, on vit en colocation. Familièrement, on utilise l’abréviation coloc, la même pour ces deux mots : Je cherche une coloc à Paris. / Mon coloc est parti en vacances pour quelques jours.
4. S’amuser à faire quelque chose : faire quelque chose par jeu et par plaisir, sans se prendre au sérieux. Elle s’amuse à créer ses propres vêtements.
5. Recevoir : organiser un repas chez soi pour des amis, des invités. En France, on s’invite les uns chez les autres.
6. Être censé : être supposé. La « règle », c’est que chacun devait avoir lu le livre choisi.
7. Le fameux dîner : le dîner en question. Cela signifie qu’on mentionne quelque chose dont on avait parlé avant et qu’on le met en avant : C’est la fameuse vidéo dont je t’ai parlé. / Ah, voici la fameuse Lydia !
8. Un tant soi peu = un peu / un minimum.
9. depuis ma plus tendre enfance : c’est une expression toute faite, pour montrer que ça a commencé très jeune.
10. Un interne : dans le milieu hospitalier, c’est un étudiant en médecine qui a passé l’internat, un concours qui lui permet d’être attaché à un hôpital pour la suite de ses études.
11. Une garde : c’est une période pendant laquelle un interne ou un médecin est responsable d’un service. On dit qu’on fait des gardes: Il fait des gardes aux Urgences. / J’ai une garde la nuit prochaine. / Je suis de garde mardi toute la journée.
12. Un patient : c’est quelqu’un qui vient consulter un médecin.
13. Être de nuit : être chargé de travailler la nuit.
14. C’est pas mal : c’est plutôt bien. (familier)

Et si vous aimez lire des histoires vraies,
Si vous voulez vous plonger justement dans l’ambiance des gardes des étudiants en médecine, entre autre,
Si vous aimez ce qui est écrit avec entrain et précision, allez chez jaddo.
Et là, ce sera sur un écran ! (même si maintenant, il y a un livre. Comme quoi…) J’aime ce blog depuis le début ! Pour son nom et le reste.

Le peuple de l’arbre

L'arbre

Les grands arbres sont fascinants. Ils sont faits pour remplir l’imaginaire des enfants. J’ai commencé à les aimer avec ces histoires où la cime d’un arbre ouvre la porte d’un autre univers, où les branches se ramifient en un monde à explorer et où se perdre. A travers des mots qui transportaient ailleurs. A travers des images comme dans L’arbre sans fin.

Tobie  LolnessAlors, comment ne pas se laisser emporter par l’histoire de Tobie Lolness et du grand chêne où vit tout son peuple ? A nouveau se laisser emporter, par la beauté des mots de Timothée de Fombelle et des dessins de François Place.

L’histoire commence ainsi:Tobie mesurait un millimètre et demi, ce qui n’était pas grand pour son âge. Seul le bout de ses pieds dépassait du trou d’écorce. Il ne bougeait pas. La nuit l’avait recouvert comme un seau d’eau.
Tobie regardait le ciel percé d’étoile. Pas de nuit plus noire ou plus éclatante que celle qui s’étalait par flaques entre les énormes feuilles rousses.
Quand la lune n’est pas là, les étoiles dansent. Voilà ce qu’il se disait. Il se répétait aussi: « S’il y a un ciel au paradis, il est moins profond, moins émouvant, oui moins émouvant… »
Tobie se laissait apaiser par tout cela. Allongé, il avait la tête posée sur la mousse. Il sentait le froid des larmes sur ses cheveux, près des oreilles.
Tobie était dans un trou d’écorce noire, une jambe abîmée, des coupures à chaque épaule et les cheveux trempés de sang. Il avait les mains bouillies par le feu des épines, et ne sentait plus le reste de son petit corps endormi de douleur et de fatigue.

Tobie Lolness, tome 1, La vie suspendue.

Promesse de l’aventure. Plaisir de lire, plaisir d’enfance. Comment pourrait-il en être autrement avec un auteur qui dit ceci:
« Les livres sont pour moi des cabanes, un peu loin du monde. Je m’évade dans l’imaginaire où je peux bricoler. J’aime le bricolage, cette dimension d’artisanat, j’aime fabriquer des objets, et le livre en est un parmi d’autres. Je me souviens de ces bateaux que je construisais, enfant, avec un bout d’écorce et un cure-dents, j’y mettais toute ma foi. Je veux garder cela dans ce que j’écris. A aucun moment je ne me demande : « Qu’est-ce que je vais leur écrire à ces gamins ? » J’écris pour moi aujourd’hui, pour moi hier, pour moi demain ; ce qui me ressemble vraiment. »

Un peu plus sur Tobie Lolness et Timothée de Fombelle
(On en vient presque à se demander quel est le nom du personnage et quel est celui de l’auteur !)

Les univers de François Place, où j’aime vraiment me perdre.

Amitié

Deux belles histoires, racontées par les dessins et les mots d’Emmanuel Guibert. Dans un de ces deux livres, il fait le récit de l’enfance de son ami américain, Alan. Dans l’autre, c’est l’histoire de sa guerre en Europe, qu’Alan présente par ces mots: « Quand j’ai eu 18 ans, Uncle Sam m’a dit qu’il aimerait bien mettre un uniforme sur mon dos pour aller combattre un gars qui s’appelait Adolf. Ce que j’ai fait. »
Deux très belles oeuvres, qu’on peut lire et relire.
Une belle rencontre pour moi.

Mais je pense que j’aime autant ces deux livres que la façon dont ils sont nés. Leur écriture est l’histoire et le fruit d’une profonde amitié, commencée tardivement et vécue d’autant plus intensément, entre Alan et Emmanuel.
La lecture de la préface de « La guerre d’Alan » est en soi un vrai bonheur. Deux pages où tout est dit sobrement sur l’amitié, le temps qu’on donne, qu’on prend pour être ensemble, le temps qu’il ne faut pas perdre, la constance toujours, même (ou surtout) quand la vie se fait plus dure, et la fidélité jusqu’au bout du chemin. La fidélité au-delà du temps, par l’art, cet art de raconter des choses si simples mais si uniques et ainsi les rendre éternelles.
Voici un passage de cette préface que j’ai eu envie de vous lire:J’ai rencontré Alan Cope par hasard, en lui demandant mon chemin dans la rue. C’était en juin 1994, il avait soixante-neuf ans et moi trente. Il vivait avec sa femme sur l’île de Ré, où je mettais les pieds pour la première fois. L’amitié nous est tombée dessus.
Alan était né en Californie en 1925 dans la ville d’Alhambra, faubourg de Los Angeles. Il avait grandi à Pasadena et Santa Barbara. Il avait fait la guerre en Europe. Après guerre, il était venu s’installer en France et n’était plus retourné aux Etats-Unis. Il avait travaillé comme employé civil pour l’armée américaine, en France et en Allemagne. Depuis sa retraite, il vivait dans l’île.
Quelques jours après notre rencontre, un après-midi, il a commencé à me raconter des épisodes de sa guerre. Nous faisions des allées et venues sur une plage, le long de l’océan. Il parlait bien, j’écoutais bien. Ses anecdotes, hormis deux ou trois, n’avaient rien de spectaculaire. Elles n’évoquaient que de très loin ce que les films ou les récits de la seconde guerre mondiale m’avaient appris. Pourtant, elles me captivaient par leur accent de vérité. Je voyais littéralement ce qu’il disait. Quand il a interrompu son récit, je lui ai proposé : « Faisons des livres. Vous raconterez, je dessinerai. »
Alan avait un jardin à un kilomètre de sa maison. C’est là, dans un petit chalet rouge et blanc, que nous avons commencé à enregistrer son témoignage sur un magnétophone à cassettes. Nous étions heureux d’avoir trouvé une bonne raison de passer du temps ensemble. A la fin de ce mois de juin, j’avais déjà quelques heures d’enregistrement, et l’envie ferme de continuer. Dès septembre, j’étais de retour. On a repris nos conversations. Nous étions devenus importants l’un pour l’autre.
On ne savait pas qu’on n’aurait que cinq ans pour être amis, mais on a fait comme si on le savait. On n’a pas perdu notre temps. On a nagé, fait du vélo, jardiné, vu des films, écouté des disques, joué du piano, cuisiné, échangé des dizaines et des dizaines de lettres, de coups de fil, de cassettes et de dessins. On a conversé éperdument. On ne s’est jamais engueulé* ni éloigné.

* s’engueuler: se disputer (argot)

C’est aussi un vrai bonheur d’écouter cette émission de radio avec Emmanuel Guibert, dont voici un petit extrait:Transcription:
– Donc on est dans la gare de La Rochelle, là, on vient d’arriver. Et Alan m’attendait généralement plus ou moins planqué (1) derrière un pilier, là. Et on allait rejoindre sa Volkswagen orange, qui était un peu sa marque de fabrique (2) dans l’île: il était connu comme l’Américain à la Coccinelle (3) orange. Et à l’arrière, il y avait son chien, Cherokee, sur une peau de bête, qui était en train de se… de se léchouiller (4) le bas-ventre. Et puis on grimpait dans la voiture et on partait ensemble pour l’île. Et on allait vers le pont (5), vers la mer, ce qu’on va faire en empruntant la bagnole (6) qu’on va louer là.
Très américain, Alan ?
– Alan, c’était un Américain pour les Européens et c’était devenu un Européen pour les Américains. Comme beaucoup d’exilés, il était pas vraiment… plus vraiment d’un bord et pas vraiment de l’autre. Et il avait d’américain, de prime abord (7), pour les… pour les gens de l’île, sa pointe d’accent (8), ses blue-jeans un peu tire-bouchonnants (9), ses grosses canadiennes (10) l’hiver, ses chemises à carreaux. Et puis… Et puis il avait, j’imagine, d’européen pour les Américains qui venaient le voir, toutes les habitudes de vie, toute la culture qu’il s’était forgée en vivant ici depuis l’âge de vingt… de vingt-deux ans, sans… sans discontinuer.
Donc en fait, ce 16 juin 1994, j’étais avec mon père et on montait tous les deux cette rue. Et c’est en arrivant là que je l’ai aperçu pour la première fois. Il était en train de scier du bois devant sa porte. Et je me suis approché de lui et je lui ai dit… enfin, à vrai dire, je me suis approché de lui pour lui poser une question sur mon chemin (11). Mais au fond, si je suis allé le voir, c’est parce que j’avais envie de passer un peu de temps dans cette maison et peut-être d’en savoir un peu plus. Et donc, je lui ai dit: « Pardon monsieur, la rue de la République » ou « la place de la République (12) », et on a discuté un bon quart d’heure (13), en fait. Et j’ai perçu tout de suite que c’était quelqu’un de très singulier et que j’aimerais bien passer du temps avec lui.
C’est un coup de foudre (14) ?
– C’est un coup de foudre, oui.

Quelques détails:
1. planqué: caché. (style familier). Se planquer = se cacher.
2. sa marque de fabrique: son signe particulier, ce qui le différencie de tous les autres.
3. une Coccinelle: c’est le nom donné à ce modèle de voiture allemande qui a été si populaire, d’après le nom du petit insecte rouge à pois noirs.
4. se léchouiller: se verbe n’existe pas, il est fabriqué à partir de « se lécher ».
5. L’île de Ré est maintenant reliée au continent par un beau pont.
6. une bagnole: une voiture (argot)
7. de prime abord: au premier contact.
8. une pointe d’accent: un très léger accent
9. tire-bouchonnant: on utilise ce mot pour décrire un pantalon qui fait des plis en bas, sur les chaussures, parce qu’il est un peu trop long. Il n’est pas bien lisse et tire-bouchonne.
10. une canadienne: c’est une grosse veste.
11. demander son chemin: se renseigner sur la route à prendre quand on est perdu.
12. la rue de la République: toutes les villes françaises ( ou presque) ont une rue de la République, souvent une des rues principales, en écho à l’histoire du pays, pour souligner l’importance de l’abolition de la royauté.
13. un bon quart-d’heure: plus d’un quart d’heure.
14. un coup de foudre: en général, on l’utilise à propos de gens qui tombent amoureux l’un de l’autre. Ici, cela souligne la force de cette amitié. (On peut aussi avoir un coup de foudre pour un lieu, pour un livre, un film, etc…)

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