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Promenons-nous dans les champs

Promenons nous dans les champs

Promenons-nous… Promenons-nous… C’est rare en français aujourd’hui de parler à l’impératif à cette personne. Promène-toi, Promenez-vous ne surprennent personne. Mais Promenons-nous… A la place, c’est plutôt: Allez, on va se promener.

Pourtant, voici ce qui se passe dans nos têtes en lisant ces mots. Impossible de ne pas entendre immédiatement une petite chanson que nous connaissons tous depuis l’enfance:
Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup n’y est pas.
Si le loup y était, il nous mangerait.
Mais comme il n’y est pas, il nous mangera pas.
Loup, y es-tu ? Que fais-tu ? M’entends-tu ?
Je mets ma chemise!

Promenons-nous dans les bois…
…Je mets ma culotte !
Promenons-nous dans les bois…
…Je mets mes bottes !
Et j’arrive !

Souvenir de la tension qui monte, frisson du danger qu’on sent approcher à mesure que le loup s’habille. Et le délice de la fuite pour finir.
Jeux d’enfants.
Promenons-nous…

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Mon coeur !

Petite scène ordinaire que beaucoup d’ados vivent à un moment ou un autre !
La mère du pauvre Raphaël n’a pas vu son fils grandir… Ce sont des choses qui arrivent avec les mères – surtout les mères – quand elles sont un peu trop inquiètes et possessives ! Le problème, c’est le regard des copains et des copines qui, eux, ont la chance d’avoir des parents qui ne dépassent pas les limites, ou avec plus de subtilité !
Et le problème aussi, encore une fois, c’est l’utilisation des téléphones portables et les forfaits miraculeux qui sont proposés: vraiment aucune excuse pour ne pas donner de nouvelles. Difficile dans ces conditions de couper le cordon ombilical !

Pour regarder, c’est ici.

Transcription:
Raphaël ! Raphaël ! Tu nous écris (1), mon amour (2). Tu nous écris, mon coeur (2).

– Hein ? Tu… Tu m’appelles, hein (3) !
– Oui.

Tu nous écris ! Tu nous écris !

Tu m’appelles en arrivant ! Tu m’appelles en arrivant !

– Et donc avec le doublement de crédit et les textos illimités (4), tu peux nous appeler et nous écrire encore plus.
– Youpi ! (5)
– Tu es content ?

Quelques détails:
1. Tu nous écris / Tu m’appelles : c’est un ordre, une demande très pressante. Mais elle n’est pas formulée à l’impératif (Ecris-nous / Appelle-moi), ce qui lui donne encore plus de force: ce garçon n’a pas le choix ! Tout au moins dans la tête de sa mère…
2. Mon amour – Mon coeur : ce sont des termes affectueux pour s’adresser à ses enfants ou son conjoint.
3. hein: c’est le moyen de solliciter une réaction de la part de celui à qui on parle.
4. les textos illimités: on emploie indifféremment le terme texto ou SMS. On dit par exemple: J’ai les SMS / les textos illimités.
5. Youpi!: cette exclamation (plutôt enfantine) exprime normalement l’enthousiasme. Raphaël aurait pu dire « Super! », « Génial« . En disant « Youpi », il est ironique évidemment et fait exprès d’utiliser ce terme qu’il n’utiliserait plus, vu son âge, en réponse à sa mère qui continue à le traiter comme un bébé.

Petit catalogue de quelques « p’tits noms » utilisés dans l’intimité de deux personnes. (parents et enfants ou amoureux ou conjoints)
– Chéri(e) – Mon chéri / Ma chérie (Grand classique bien sûr)
– Mon trésor / Trésor
– Mon lapin
– Ma puce (et sa variante: Pupuce)
– Mon canard
– Mon poussin / Poussin
– Mon chaton / Chaton

Liste non exhaustive bien sûr car dans ce domaine, chacun est créatif et apporte sa touche personnelle ! Mais vous avez vu, il y a beaucoup d’animaux. Peut-être un reste de l’enfance où nous étions entourés par toutes sortes d’animaux en peluche.

Il y en a que ça énerve d’entendre les autres s’appeler par ces petits noms en public. C’est ce que chante Anaïs, très méchante avec ces couples !
Pour écouter, c’est ici.
Et les paroles sont là.

  • Et pour conclure, que se dit Raphaël tout bas ? Ça doit donner quelque chose comme ça. (Version pas très polie)
    – Ma mère, elle est gonflante.
    – Mais qu’est-ce qu’elle est chiante !
    – Mais lâche-moi deux minutes / trente secondes ! Je suis plus un bébé.
    – Lâche-moi les baskets !
    – Tu me gonfles !
    – Trop la honte !

    Sauf que chez moi, y a rien

    Etre né quelque part
    Pour celui qui est né
    C’est toujours un hasard
    (Maxime Le Forestier)

    Alors, il y en a qui n’ont pas les mêmes chances que les autres au départ et qui ne rêvent que de quitter l’endroit où ils ont grandi, pour échapper à la pauvreté, à la guerre, à la faim. Et en face, ils rencontrent des frontières fermées et des murs bâtis par ceux qui n’ont aucun mérite à être nés de l’autre côté.

    Pour écouter cette chanson de Francis Cabrel, African Tour, qui dit avec sobriété le parcours souvent sans espoir de ces Africains vers l’Europe, c’est ici.


    Les paroles :
    Déjà nos villages s’éloignent
    Quelques fantômes m’accompagnent
    Y aura des déserts, des montagnes
    A traverser jusqu’à l’Espagne
    Et après… Inch’allah

    Lire la Suite…

    Dès que le vent soufflera

    Mais pourquoi écouter cette chanson de Renaud de 1983 ?
    Plein de bonnes raisons !

    – La Route du Rhum vient de se terminer pour les navigateurs qui ont fait la course en tête. Alors on reste dans une ambiance marine.
    – C’est la grande mode en France en ce moment de nous ressortir les chansons des années 80 et 90. Le bon – tant mieux! – et le moins bon – bof! – chanté par des jeunes ou par les interprètes de l’époque eux-mêmes, parfois un peu essoufflés et pathétiques…
    – Renaud a un accent de titi parisien. Je vous avais promis un autre accent que l’accent marseillais !
    – Et surtout, comme vous aimez le français, vous ne pouvez pas ne pas écouter les chansons de Renaud !

    Qu’elles soient critiques envers notre monde ou pleines de tendresse pour les siens, pleines d’humour ou de poésie, elles sont toutes si bien écrites – avec beaucoup d’argot – que nous les avons tous quelque part dans notre mémoire.

    Pour écouter, c’est là.

    C’est pas l’homme qui prend la mer
    C’est la mer qui prend l’homme, tatatin
    Moi la mer elle m’a pris
    Je me souviens un mardi
    J’ai troqué (1) mes santiags (2)
    Et mon cuir un peu zone (3)
    Contre une paire de docksides
    Et un vieux ciré jaune
    J’ai déserté les crasses (4)
    Qui me disaient « Sois prudent »
    La mer c’est dégueulasse (5)
    Les poissons baisent (6) dedans

    Refrain : Dès que le vent soufflera
    Je repartira (7)
    Dès que les vents tourneront
    Nous nous en allerons (8)

    C’est pas l’homme qui prend la mer
    C’est la mer qui prend l’homme
    Moi la mer elle m’a pris
    Au dépourvu tant pis
    J’ai eu si mal au cœur (9)
    Sur la mer en furie
    Que j’ai vomi mon quatre heures (10)
    Et mon minuit aussi
    Je me suis cogné partout
    J’ai dormi dans des draps mouillés
    Ça m’a coûté des sous (11)
    C’est de la plaisance, c’est le pied (12)
    Refrain
    Ho ho ho ho ho hissez haut ho ho ho (13)

    C’est pas l’homme qui prend la mer
    C’est la mer qui prend l’homme
    Mais elle prend pas la femme
    Qui préfère la campagne
    La mienne m’attend au port
    Au bout de la jetée
    L’horizon est bien mort
    Dans ses yeux délavés
    Assise sur une bitte (14)
    D’amarrage, elle pleure
    Son homme qui la quitte
    La mer c’est son malheur
    Refrain

    C’est pas l’homme qui prend la mer
    C’est la mer qui prend l’homme
    Moi la mer elle m’a pris
    Comme on prend un taxi
    Je ferai le tour du monde
    Pour voir à chaque étape
    Si tous les gars du monde
    Veulent bien me lâcher la grappe (15)
    J’irai aux quatre vents
    Foutre un peu le boxon (16)
    Jamais les océans
    N’oublieront mon prénom
    Refrain
    Ho ho ho ho ho hissez haut ho ho ho

    C’est pas l’homme qui prend la mer
    C’est la mer qui prend l’homme
    Moi la mer elle m’a pris
    Et mon bateau aussi
    Il est fier mon navire
    Il est beau mon bateau
    C’est un fameux trois-mâts (13)
    Fin comme un oiseau [Hissez haut]
    Tabarly, Pageot
    Kersauson et Riguidel
    Naviguent pas sur des cageots
    Ni sur des poubelles
    Refrain

    C’est pas l’homme qui prend la mer
    C’est la mer qui prend l’homme
    Moi la mer elle m’a pris
    Je me souviens un vendredi
    Ne pleure plus ma mère
    Ton fils est matelot
    Ne pleure plus mon père
    Je vis au fil de l’eau
    Regardez votre enfant
    Il est parti marin
    Je sais c’est pas marrant (17)
    Mais c’était mon destin

    Dès que le vent soufflera
    Je repartira
    Dès que les vents tourneront
    Nous nous en allerons
    De requin. (18)
    …Dès que les vents tourneront
    Je me n’en allerons (8)

    Des explications :
    1. troquer : échanger
    2. des santiags : des bottes
    3. un cuir un peu zone = un blouson en cuir pas très raffiné
    4. les crasses : les nuls, les débiles (argot)
    5. dégueulasse : dégoûtant (très familier)
    6. baiser : faire l’amour (familier)
    7. je repartira : cette forme n’existe pas. Il faut dire « Je repartirai ». Mais ça rime avec « soufflera » !
    8. Nous nous en allerons : ça n’existe pas non plus évidemment, sauf dans la bouche des enfants qui ne savent pas encore que le verbe « aller » est très bizarre ! La forme correcte, c’est « Nous nous en irons » au futur. Et tout à la fin, Renaud fabrique une forme encore plus incorrecte.
    9. avoir mal au cœur : c’est ce qu’on dit quand on a envie de vomir. (parce qu’on a trop mangé, ou parce qu’on est malade en voiture ou en bateau)
    10. mon quatre-heures : mon goûter. (familier) Les enfants français font un goûter vers 4 heures- 4 heures et demie. (après l’école). Et ensuite, Renaud ajoute « mon minuit » – expression qui n’existe pas – pour montrer qu’il a été malade tout le temps.
    11. des sous : de l’argent (familier, très utilisé)
    12. c’est le pied : c’est super (familier)
    13. Ce sont les paroles et l’air d’une chanson de Hugues Aufray, plutôt ringarde mais que tout le monde connaît.
    14. une bitte d’amarrage : pour attacher la corde des bateaux amarrés à quai. Mais c’est le même mot que « bite » qui désigne le sexe de l’homme en argot. Donc Renaud joue sur l’ambiguité, d’autant plus qu’il traîne un peu entre «bitte» et « d’amarrage ».
    15. lâcher la grappe à quelqu’un : laisser quelqu’un tranquille (argot)
    16. le boxon : le désordre, le bazar (argot). Foutre le boxon = mettre le bazar, perturber. (argot)
    17. marrant : amusant (familier)
    18. nous nous en allerons… de requin : jeu de mots comme les aime Renaud sur «aileron de requin».

    Petite remarque de conjugaison :
    Dans le 4è couplet, quand Renaud dit « J’irai aux quatre vents« . Il fait une liaison entre « irai » et « quatre », comme si c’était « J’irais », c’est-à-dire le conditionnel présent. Mais c’est le futur qu’il veut employer, comme un peu avant: « Je ferai le tour du monde ». C’est une faute classique des Français qui confondent futur et conditionnel présent  à la première personne du singulier.

    Quand on est petit, on apprend que pour ne pas se tromper d’orthographe ou ne pas faire une liaison qui tue (!), il faut remplacer « je » par une autre personne et voir dans le contexte si on dirait : nous irons (futur) ou nous irions (conditionnel) / il ira (futur) ou il irait (conditionnel), etc… C’est pas sorcier* !

    * c’est pas sorcier : ce n’est vraiment pas compliqué ni mystérieux. (familier)

    On s’en fout, on n’y va pas !

    On a tous dit ça ou eu envie de le dire un jour ou l’autre.

    Le personnage de la chanson de Bénabar, lui, c’est à un dîner qu’il n’a pas envie d’aller, parce que franchement, ça lui casse les pieds*. Alors toutes les excuses sont bonnes, même les plus bidon**, pour échapper à cette corvée où sa copine ou sa femme veut le traîner ! Il a d’autres plans, somme toute assez simples !

    Bénabar est très fort pour raconter la vie quotidienne dans ses chansons, avec humour souvent et profondeur toujours. Certaines sont drôles, d’autres plus tragiques. C’est la vie telle qu’elle est, très bien observée par un grand chanteur.


    Pour écouter, c’est là.

  • Les paroles:
    J’veux pas y aller à ce dîner,
    J’ai pas le moral (1),
    Je suis fatigué.
    Ils nous en voudront pas (2).
    Allez, on n’y va pas.
    En plus, faut que je fasse un régime,
    Ma chemise me boudine (3),
    J’ai l’air d’une chipolata (4),
    Je peux pas sortir comme ça.
    Ça n’a rien à voir, je les aime bien tes amis,
    Mais je veux pas les voir parce que j’ai pas envie.

    On s’en fout (5),
    On n’y va pas,
    On n’a qu’à se cacher sous les draps,
    On commandera des pizzas (6), toi, la télé et moi.

    On appelle,
    On s’excuse,
    On improvise,
    On trouve quelque chose,
    On n’a qu’à dire à tes amis qu’on les aime pas et puis tant pis.

    Je suis pas d’humeur (7).
    Tout me déprime et il se trouve que par hasard,
    Y a un super bon film à la télé ce soir.
    Un chef-d’œuvre du 7ème art que je voudrais revoir,
    Un drame très engagé sur la police de Saint-Tropez.
    C’est une satire sociale dont le personnage central est joué par de Funès (8),
    En plus y a des extraterrestres.

    On s’en fout,
    On n’y va pas,
    On n’a qu’à se cacher sous les draps,
    On commandera des pizzas, toi la télé et moi,
    On appelle, on s’excuse, on improvise,
    On trouve quelque chose,
    On n’a qu’à dire à tes amis qu’on les aime pas et puis tant pis.

    On s’en fout,
    On n’y va pas,
    On n’a qu’à se cacher sous les draps,
    On commandera des pizzas, toi, la télé et moi.

    J’ai des frissons, je me sens faible,
    Je crois que je suis souffrant.
    Ce serait pas raisonnable de sortir maintenant.
    Je préfère pas (9) prendre de risque,
    C’est peut-être contagieux,
    Il vaut mieux que je reste,
    Ça m’ennuie mais c’est mieux.
    Tu me traites d’égoïste,
    Comment oses-tu dire ça?
    Moi qui suis malheureux et triste
    Et j’ai même pas de home-cinéma.

    On s’en fout,
    On n’y va pas,
    On n’a qu’à se cacher sous les draps,
    On commandera des pizzas, toi la télé et moi,
    On appelle, on s’excuse, on improvise,
    On trouve quelque chose,
    On n’a qu’à dire à tes amis qu’on les aime pas et puis tant pis.

    On s’en fout,
    On n’y va pas,
    On n’a qu’à se cacher sous les draps,
    On commandera des pizzas, toi, la télé et moi.

    Quelques détails :
    1. J’ai pas le moral : je suis un peu déprimé, un peu triste.
    2. en vouloir à quelqu’un : être fâché contre quelqu’un.
    3. boudiner : serrer (pour des habits) (familier)
    4. une chipolata : c’est une saucisse, souvent vendue sous plastique. Pas très valorisant comme comparaison, mais très visuel !
    5. On s’en fout : on s’en fiche / ça ne fait rien (très familier)
    6. commander des pizzas : il y a beaucoup de livreurs de pizzas à domicile en France, très occupés les weekends ou les soirs de matchs de foot.
    7. Je suis pas d’humeur : je ne suis pas d’humeur à voir des gens, je n’ai pas envie.
    8. Le super bon film en question est un film plutôt débile, avec Louis de Funès, qui a fait plein de films pour faire rire les gens. On peut aimer cet humour ou pas mais ça fait partie des grands « classiques » français !  Ce n’est sûrement pas un film engagé, ni une satire sociale ! Bénabar est ironique !
    9. je préfère pas prendre de risque : normalement, on devrait dire : « Je préfère ne pas prendre… » Mais quand on parle, on oublie souvent « ne ». Les paroles de la chanson ressemblent à une vraie conversation.

    * casser les pieds : ennuyer quelqu’un.
    ** bidon : faux, et donc plutôt nul. (familier)

    Bon, bref, vous avez compris, j’aime les chansons de Bénabar.
    Séverine aussi. On en parle sur France Bienvenue.
    Si ça vous dit d’ écouter, c’est là.

  • Midi 20

    Grand Corps Malade : c’est le nom de scène du slameur Fabien Marsaud.
    Fabien est donc grand. Mais son corps de sportif a été malmené lors d’un accident idiot dans une piscine.  
    Sa vie a alors pris une autre direction et c’est ce qu’il dit dans ses textes.

    Midi 20  a déjà 4 ans mais l’écouter vous prend toujours aux tripes*, avec la même force que la première fois.
    Toute la jeune vie bouleversée de Grand Corps Malade racontée à l’échelle d’une journée, avec lucidité, avec la rage de vivre, et une immense poésie à travers des mots de tous les jours.
    (Et c’est comme ça dans tout l’album. A écouter absolument !)


    Pour écouter, c’est là.

    Les paroles :
    Je suis né tôt ce matin, juste avant que le soleil comprenne,
    Qu’il va falloir qu’il se lève et qu’il prenne son petit crème (1),
    Je suis né tôt ce matin, entouré de plein de gens bien,
    Qui me regardent un peu chelou (2) et qui m’appellent Fabien.
    Quand le soleil apparaît, j’essaie de réaliser ce qu’il se passe,
    Je tente de comprendre le temps et j’analyse mon espace,
    Il est 7 heures du mat’ (3) sur l’horloge de mon existence,
    Je regarde la petite aiguille et j’imagine son importance.
    Pas de temps à perdre ce matin, je commence par l’alphabet,
    Y’a plein de choses à apprendre si tu veux pas finir tebê (4),
    C’est sûr, je serai pas un génie mais ça va, y’a pire,
    Sur les coups de 7 heures et demie (5), j’ai appris à lire et à écrire.
    La journée commence bien, il fait beau et je suis content,
    Je reçois plein d’affection et je comprends que c’est important.
    Il est bientôt 9 heures et demie et j’aborde l’adolescence,
    En pleine forme, plein d’envie et juste ce qu’il faut d’insouciance.
    Je commence à me la raconter (6), j’ai plein de potes (7) et je me sens fort,
    Je garde un peu de temps pour les meufs (8) quand je suis pas en train de faire du sport,
    Emploi du temps bien rempli, et je suis à la bourre (9) pour mes rancards (10).
    Putain (11), la vie passe trop vite !  Il est déjà 11 heures moins le quart.
    Celui qui veut me viser, je lui conseille de changer de cible,
    Me toucher est impossible, à 11 heures je me sens invincible,
    Il fait chaud, tout me sourit, il manquait plus que je sois amoureux,
    C’est arrivé sans prévenir sur les coups d’11 heures moins 2.
    Mais tout à coup, alors que dans le ciel, y’avait pas un seul nuage,
    A éclaté au-dessus de moi un intolérable orage,
    Il est 11 heures 08 quand ma journée prend un virage,
    Pour le moins inattendu. Alors je tourne mais j’ai la rage (12).
    Je me suis pris un éclair, comme un coup d’électricité,
    Je me suis relevé mais j’ai laissé un peu de mobilité,
    Mes tablettes de chocolat (13) sont devenues de la marmelade,
    Je me suis fait à tout ça (14), appelez moi Grand Corps Malade.
    Cette fin de matinée est tout sauf une récréation,
    A 11 heures 20, je dois faire preuve d’une bonne dose d’adaptation.
    Je passe beaucoup moins de temps à me balader rue de la Rép’ (15),
    Et j’apprends à remplir les papiers de la Cotorep (16).
    J’ai pas que des séquelles physiques, je vais pas faire le tho-my (17),
    Mais y’a des cicatrices plus profondes qu’une trachéotomie.
    J’ai eu de la chance, je suis pas passé très loin de l’échec et mat (18),
    Mais j’avoue que j’ai encore souvent la nostalgie de 10 heures du mat’.
    A midi moins l’quart, j’ai pris mon stylo bleu foncé,
    J’ai compris que lui et ma béquille pouvaient me faire avancer,
    J’ai posé des mots sur tout ce que j’avais dans le bide (19).
    J’ai posé des mots et j’ai fait plus que combler le vide.
    J’ai été bien accueilli dans le cercle des poètes du bitume,
    Et dans l’obscurité, j’avance au clair de ma plume (20).
    J’ai assommé ma pudeur, j’ai assumé mes ardeurs,
    Et j’ai slamé mes joies, mes peines, mes envies et mes erreurs.
    Il est midi 19 à l’heure où j’écris ce con d’texte,
    Je vous ai décrit ma matinée pour que vous sachiez le contexte,
    Car si la journée finit à minuit, il me reste quand même pas mal de temps,
    J’ai encore tout l’après-midi pour faire des trucs importants.
    C’est vrai que la vie est rarement un roman en 18 tomes,
    Toutes les bonnes choses ont une fin, on ne repousse pas l’ultimatum.
    Alors je vais profiter de tous les moments qui me séparent de la chute,
    Je vais croquer dans chaque instant, je ne dois pas perdre une minute.
    Il me reste tellement de choses à faire que j’en ai presque le vertige.
    Je voudrais être encore un enfant mais j’ai déjà 28 piges (21).
    Alors je vais faire ce qu’il faut pour que mes espoirs ne restent pas vains,
    D’ailleurs je vous laisse, là c’est chaud (22), il est déjà midi 20.

    Les mots employés :
    1. un petit crème : un café avec du lait dedans
    2. chelou = louche (= bizarre). C’est du « verlan », une sorte d’argot où on dit les mots à l’envers, en inversant les syllabes.
    3. Sept heures du mat’ = 7h du matin (abréviation courante à l’oral quand on dit l’heure. C’est familier)
    4. tebê = « bête » en verlan, ce qui signifie « idiot ».
    5. sur les coups de 7h30 : vers 7h30 (familier)
    6. se la raconter : s’imaginer une vie exceptionnelle. C’est comme « se la péter ».
    7. un pote : un copain (familier)
    8. une meuf : une fille, une femme, en verlan
    9. être à la bourre : être en retard (familier)
    10. un rancard : un rendez-vous (argot)
    11. Putain : exclamation (très familier).
    12. avoir la rage : être très en colère, être révolté. (familier)
    13. les tablettes de chocolat : des abdominaux très musclés, des abdos en béton, qui se voient bien !
    14. se faire à quelque chose : s’habituer à quelque chose
    15. Rue de la Rép : rue de la République. C’est un nom de rue très courant dans les villes françaises.
    16. la COTOREP : c’est le nom de commissions chargées d’aider les handicapés, notamment à s’insérer dans la vie professionnelle.
    17. un thomy : un « mytho » en verlan. C’est l’abréviation de « mythomane », celui qui invente des histoires. Donc un mytho en argot, c’est quelqu’un qui ment, qui s’invente une vie qui n’est pas la sienne pour épater les gens autour de lui et qui y croit.
    18. échec et mat : c’est ce qu’on dit quand on gagne une partie d’échecs et que l’autre a donc perdu.
    19. le bide : le ventre (familier)
    20. au clair de ma plume : il y a un jeu de mots poétique sur l’expression habituelle : « Au clair de la lune », qui est une chanson que tous les enfants français apprennent. Ici, ça veut dire que c’est grâce aux chansons qu’il écrit (avec sa plume, c’est-à-dire son stylo) qu’il peut avancer, malgré son accident et son handicap.
    21. 28 piges : 28 ans (argot). Un autre mot d’argot synonyme : 28 balais
    22. c’est chaud : il faut faire vite, il n’y a pas de temps à perdre. (argot)

    * ça (vous) prend aux tripes : c’est bouleversant.

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