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Du jour au lendemain

EconomiesJe n’étais pas partie du tout pour écouter cette émission. Mais le témoignage de ce petit monsieur – allez savoir pourquoi je l’imagine petit ! – m’a accrochée. Un peu pour sa vie de chômeur qui change d’un coup de baguette magique, grâce à une grille gagnante au Loto. Mais surtout pour la façon dont il raconte cette histoire, avec des « je lui dis », « elle me dit » pour exprimer des émotions et des sentiments tout simples de gens simples qui savent comment marche le monde. Et pour son accent ! Pas un sudiste du tout, ce grand gagnant !

Grand gagnant

Transcription :
– On y va, on y va, on y va !
– Cinq grilles du Super Loto pour le vendredi 13.
– Oui. Et des bonnes, hein ! On y croit ! Chaud bouillant ! (1)
– Ce Flash (2), Jean-Jacques, que vous venez de faire, c’est exactement ce qui s’est passé ce jour d’avril 2015 ?
– Pareil. Un Flash. Je venais juste d’être licencié, j’étais à bout (3), à bout, à bout. J’ai dit : Bon bah allez, on va essayer de chercher la chance (4). Donc je suis allé faire un Loto. Bah la chance m’a souri. Un lundi soir, je passe devant le bureau de tabac (5) où j’avais joué pour aller faire valider mon bulletin et puis pour rejouer pour la semaine. Et puis je rentre dans le bureau de tabac, la dame était seule, alors je passe mon bulletin. Et elle me dit : Monsieur, je peux pas vous payer.
Ah bon ! Bah pourquoi vous pouvez pas payer ?
Parce que vous avez un gros lot.
Ah bon ?
Elle dit : Attendez, on va appeler la Française des Jeux.
Moi, j’ai pas tilté (6) en fait. Je dis : Bon bah j’ai un gros lot. Ça veut dire quoi, un gros lot ? Je sais pas.
Elle me dit : Voilà, vous avez gagné deux millions quatre-vingt-dix-sept mille euros.
Elle me dit : ça va ?
Bah… Je… Non, j’étais déjà pas bien dans la tête, ça vous assomme, quoi, quelque part ! Vous y croyez pas vraiment.
– Vous ne réalisez pas tout de suite ?
– Bah non, non ! C’est un coup de massue (7) sur la tête !
Je rentre à la maison et je me dis : Comment je vais l’annoncer à mon épouse ? Mon épouse rentrait à 8 heures et demie. Donc je mets la bouteille de champagne dans le frigo. Je mets sur un plateau dans la cuisine. J’entends la voiture qui arrive, elle rentre et je dis : Chérie, j’ai une bonne nouvelle à t’annoncer.
Tu as retrouvé du boulot ?
Non, mieux que ça. Tu sais que je joue au Loto.
Bah oui ! Je sais bien !
Je lui dis : J’ai gagné 50 000 euros.
Elle me dit : C’est pas vrai !
Bah je dis : Non, c’est pas vrai. J’ai gagné 500 000 euros.
Oh !
Je dis : Non, non, je vais te dire, on a gagné deux millions d’euros.
Et là, plus un bruit !
– C’est irréel. C’est pas possible, c’est une blague (8) ! On n’a même pas bu le champagne, on n’a même pas mangé, on n’a pas dormi du tout de la nuit. (9)
– Parce que la Française des Jeux m’avait dit : Attention, pas de ticket, pas d’argent.
– Vous me disiez : on ne réalise pas. Et à la remise de chèque, alors ?
– Bah, étonnamment, c’est bizarre, on se rend pas compte de ce que c’est toujours (10). C’est pas de l’argent, c’est… Vous voyez rien.
– C’est le jour où l’argent a été sur votre compte ?
– Voilà, là, on avait une grosse ligne, là, là, avec beaucoup de zéros, c’était bien ! On pouvait dire : Là, c’est bon, je l’ai, c’est à moi.
– Vous choisissez à ce moment-là de le cacher ?
– Non, non. La famille connaissant notre misère actuelle, du fait de ma perte de travail et tout ça, j’ai voulu faire partager ma joie et mon plaisir.
– On ne change pas de monde comme ça ?
– Non. Non.
– On ne passe jamais de cette vie-là à l’autre. On essaye d’apprendre, mais on n’est jamais pareil. A Saint-Tropez, où on est allé faire un tour (11), on va dans un magasin. Mon épouse demande le prix d’un sac. C’était chez… enfin une marque de luxe. Et la dame dit à mon épouse : C’est pas la peine (12), madame, vous pourrez pas vous le payer. Comme quoi, c’est pas si facile d’être riche du jour au lendemain (13). Il y a des codes qu’on n’a pas et qu’on n’aura jamais. Mais ça me dérange pas, hein !
– Vous avez suivi des ateliers (14) justement pour apprendre avec la Française des Jeux de…
– Oui, mais comme quoi (15), c’est peut-être pas suffisant.
– Alors, on sourit, là, mais beaucoup de grands gagnants parlent aussi d’angoisse. On frôle même la solitude.
– Oui, tout à fait. Oui, à vivre au quotidien, c’est pas toujours évident. On va au restaurant, bah on invite des gens, on paye l’addition (16) parce qu’on le veut bien. Mais si on le faisait pas, je suis sûr que les gens diraient : Bah, tiens, il est pingre (17). Ils sont… Ils peuvent même pas nous payer le restaurant, quoi, tu vois ! C’est difficile. C’est… On a perdu des amis comme ça. On pensait qu’ils étaient sincères et qu’ils nous aimaient pour ce qu’on était. En fait, on s’aperçoit que des gens, des fois, nous aiment pour ce qu’on a et pas pour ce qu’on est, du fait de notre position de grands gagnants en fait.
– Donc au risque de choquer certains auditeurs, c’est pas si simple, d’être grand gagnant !
– Non, c ‘est pas si simple, non ! On ne se plaint pas, mais c’est pas si simple que ça. La jalousie !
– Tant qu’on n’est pas passé par là, on peut pas savoir. C’est vrai que c’est deux mondes différents.
– Quand on a autant d’argent sur son compte en banque, est-ce qu’on a encore des rêves ?
– Bah, des rêves, on en a toujours, tout le temps.
– Et parmi eux, que ça recommence !
– Ah bah j’espère bien ! Peut-être ce weekend, ça serait bien !
– Avec moi ! Moi je joue…
– Allez, chiche (18)! On y va !

Des explications :
1. chaud bouillant : cette expression très familière (orale) signifie que la personne est prête à faire quelque chose, avec beaucoup d’excitation.
2. Un Flash : c’est un des types de jeux du Loto.
3. Être à bout : être épuisé moralement et physiquement.
4. La chance : en français, c’est toujours positif. Normalement, on dit : tenter sa chance :ce jour-là, il a décidé de tenter sa chance..
5. Un bureau de tabac : ce sont les magasins où on achète les cigarettes. Le propriétaire ou le gérant est un buraliste.
6. Je n’ai pas tilté : je n’ai pas réagi car je n’ai pas compris. On dit aussi : ça n’a pas fait tilt. (familier)
7. Un coup de massue : une massue sert à frapper très fort. Donc au sens figuré, recevoir un coup de massue, c’est être assommé par une nouvelle, par un événement, ce qui signifie qu’on ne même peut plus réagir, tellement on est surpris ou choqué.
8. C’est une blague ! : c’est une plaisanterie / Tu plaisantes. (familier)
9. ne pas dormir de la nuit : c’est passer la nuit sans dormir du tout. C’est la préposition « de » qui permet d’insister. On entend souvent cette structure, dans des phrases négatives. Par exemple : On n’a pas vu le soleil de la semaine. (= pendant toute la semaine) / Il ne m’a pas parlé de tout le voyage.
10. Toujours : cet adverbe n’est pas bien placé ici. Il faudrait dire: On ne se rend toujours pas compte… (= on continue à ne pas se rendre compte / à ne pas comprendre.)
11. aller faire un tour quelque part : aller se promener quelque part.
12. Ce n’est pas la peine : ça ne sert à rien.
13. Du jour au lendemain : très rapidement, sans transition.
14. Suivre un atelier : suivre une formation spécifique et pratique pour apprendre quelque chose
15. Comme quoi… : c’est la preuve que… / On voit bien que…
16. payer l’addition = payer le restaurant
17. pingre : avare, pas généreux. C’est quelqu’un qui ne veut pas dépenser son argent.
18. Chiche ! : c’est ce qu’on dit quand on accepte un défi, un pari. (familier)

L’émission complète est à écouter ici.
Avec d’autres témoignages de gens dont la vie a basculé de la même manière, des chiffres sur les chances de gagner de telles sommes, des questions, etc.

Et vous avez lu La Liste de mes envies ?

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En retard

Voyage TGVIl faut à peu près trois heures en TGV pour aller de Paris à Marseille. C’est presque la porte à côté. Sauf lorsque des imprévus viennent perturber ce trajet si facile et confortable.
Donc mercredi dernier, départ pile à l’heure, comme d’habitude, de la gare de Lyon à Paris, voyage sans encombre, arrivée à l’heure à la gare Saint-Charles de Marseille. Enfin presque. Il s’en est fallu de peu.

Nous nous sommes arrêtés à une centaine de mètres des quais, comme cela arrive parfois pour laisser passer un train en partance. (La gare Saint Charles est un cul-de-sac.) Mais l’arrêt a duré plus d’une heure, avec la gare juste là, à portée de main : colis suspect dans la gare, selon la formule malheureusement souvent utilisée ces temps-ci. Arrêt total du trafic, évacuation du périmètre et arrivée des démineurs, pour un bagage sans propriétaire, déposé là par des gens qui ont soit un curieux sens de l’humour, soit des têtes de linotte ! (Pourtant, des annonces sont diffusées sans cesse dans les gares et dans les transports en commun, demandant aux étourdis de vérifier qu’ils n’ont pas oublié une valise ou un sac dans un coin.)

Donc nous avons pris notre mal en patience, en attendant les nouvelles que nous communiquait le personnel du train au fur et à mesure. Dans ma voiture, il y avait des étrangers qui ont eu du mal à comprendre : situation inhabituelle et son moyen dans les hauts-parleurs. Alors voici les messages diffusés : j’ai manqué le premier, un peu prise de court, mais quand j’ai vu que l’attente s’éternisait, j’ai pensé qu’après tout, cela pourrait faire un petit cours de français, tout en espérant que c’était bien une fausse alerte ! On s’occupe comme on peut !

En retard. Colis suspect

Transcription :

– Mesdames et Messieurs, je vous informe que, actuellement, les démineurs sont sur place en gare de Marseille-Saint Charles (1). La totalité de notre retard à l’arrivée devrait (2) se situer aux alentours de (3) 40 minutes environ. Je répète : actuellement, les démineurs sont sur place en gare de Marseille-Saint Charles. La durée totale de notre retard devrait être de 40 minutes à 50 minutes en gare de Marseille-Saint Charles. Je vous remercie de bien vouloir patienter… en attent[…] (4)… en attendant que notre train puisse repartir.

– Mesdames et Messieurs, je vous informe que les démineurs viennent de faire exploser le colis suspect. (5)
– Et alors ?
– Notre conducteur attend l’ouverture du signal pour pouvoir repartir d’ici quelques instants. Merci de votre compréhension.

– Mesdames et Messieurs, je viens de recevoir une nouvelle estimation de notre retard, qui est passé à une heure quinze.
– Oh putain ! (6)
– L’arrivée prévue en gare de Marseille-Saint Charles se fera donc aux alentours de 15h05, 15h10 à 15h15. Je répète, nouvelle estimation de notre retard qui vient de me parvenir : retard estimé à une heure quinze. Arrivée en gare de Marseille-Saint Charles… Arrivée en gare de Marseille-Saint Charles aux alentours de 15h10 à 15h15. Je vous remercie de votre attention et de votre compréhension.

Quelques explications :
1. en gare de Marseille : c’est la formulation officielle utilisée par la SNCF, avec la préposition en. Bien sûr, cela correspond aux prépositions ordinaires : Nous arrivons en gare Saint-Charles = Nous arrivons à la gare Saint Charles. / Nous entrons en gare = Nous entrons dans la gare. / Il y avait un colis suspect en gare de Marseille = Il y avait un colis suspect dans la gare.
2. devrait : ce conditionnel exprime une éventualité. L’agent de la SNCF n’est pas sûr des délais d’attente.
3. Aux alentours de 40 minutes : autour de 40 minutes. L’agent ajoute encore « environ » ensuite, ce qui est redondant, mais exprime son incertitude.
4. en attendant : l’agent a un peu bafouillé et une fraction de seconde, nous avons cru qu’il disait « attentat », avant qu’il ne se corrige !
5. Un colis suspect : c’est la formule consacrée dans ce genre de situation. En général, il s’agit plutôt de bagages.
6. Oh putain ! : cri du cœur de ce passager qui commence à trouver l’attente un peu longue ! (Comme juste avant, celui qui dit : Et alors ?)

Une bouffée d’oxygène

Rufin et la lectureEncore une belle définition de la lecture, par l’écrivain Jean-Christophe Rufin. Lecture ouverture, comme une nécessité, depuis le plus jeune âge. Besoin quotidien, parfois contrarié par des journées trop courtes car trop pleines de toutes les obligations de la vie d’adulte. Que ferions-nous sans tous ces mots ?

La lecture, bouffée d’oxygène

Transcription:
– Quel type de lecteur est-ce que vous êtes ? Un lecteur obsessionnel, un lecteur vorace (1), un lecteur discret ?
– Non, je suis un lecteur… comment dirais-je… qui n’a jamais eu le temps de lire, c’est-à-dire que j’ai beaucoup souffert de…
– C’est intéressant !
– Bah non mais c’est… c’est vrai, j’ai… Ça a été un combat toujours parce que j’ai fait des études qui étaient des études techniques – la médecine, c’est quand même ça, hein. Donc quand les autres lisaient La Recherche du temps perdu, moi j’apprenais les collatérales de l’artère (2) machin-chouette (3), voilà. Et donc c’était un combat, c’est-à-dire que la lecture a toujours été pour moi quelque chose que… que j’ai… Si vous voulez, j’avais pas de temps. Donc j’ai une conscience aiguë (4) de tout ce qui me manque, c’est-à-dire de tout ce que je n’ai pas lu, ça… qui m’influence presque autant que ce que j’ai lu parce que c’est… Voilà, tout ce qui me reste (5) à lire, tout ce que je devrais lire, voilà. Et puis alors, maintenant, comme j’écris des livres, c’est vrai que j’ai tendance aussi à beaucoup lire en relation avec ce que je fais, c’est-à-dire que si j’écris un livre, je vais lire énormément de choses autour du sujet que je… que je traite.
– Est-ce qu’il y a un livre quand même, en tant que lecteur, Jean-Christophe Rufin, qui a fait de vous un écrivain ?
– Bah c’est à Augustin (6) que je m’adresse et on en avait déjà parlé, mais c’est évidemment Augustin Maulnes, c’est le Grand Maulnes (7), c’était le livre culte de ma famille puisque je suis originaire du Centre, du Berry.
– Vous savez que je le déteste, moi, parce que c’est pour ça que j’appelle Augustin ! Je peux pas… je peux pas me le voir (8), ce livre !
– Ah oui ? C’est vrai ? Ah, j’imagine ! Non, mais c’est… Moi, Jean-Christophe par exemple, de Romain Rolland, j’ai jamais pu le finir à cause de ça aussi.
– La lecture, comme lieu de rencontre aussi avec l’autre quand même.
– Oui, alors après, ça a été… ça a été pour moi, évidemment, la lecture, ça a été une sorte de bouffée d’oxygène (9), c’est-à-dire dans ce métier, dans une vie très prise par des contraintes, par des devoirs, de… comment dirais-je, des devoirs (11) au sens propre pendant les études, puis ensuite des devoirs de travail, la lecture, c’était la fenêtre sur le monde, quoi, c’est-à-dire c’était ce qui me permettait d’avoir accès à une autre vie, à une autre époque, à d’autres civilisations, d’autres lieux, d’autres passions, d’autres vies, quoi, tout simplement.

Des explications :
1. un lecteur vorace : cet adjectif s’emploie normalement à propos de la façon de manger, quand on a très faim. Cela rejoint l’idée que lorsqu’on lit beaucoup, on dit qu’on dévore les livres.
2. Une artère / une collatérale : ce sont des termes médicaux pour désigner là où circule le sang.
3. Machin-chouette : façon familière de ne pas nommer précisément quelque chose ou quelqu’un. Ici, il ne veut pas entrer dans les termes trop techniques.
4. Une conscience aiguë : une conscience très forte. L’adjectif aigu au masculin devient aiguë au féminin, mais la prononciation reste la même.
5. Tout ce qui me reste : on peut dire aussi Tout ce qu’il me reste. C’est exactement la même chose.
6. Augustin : c’est le prénom de ce journaliste, prénom plutôt rare aujourd’hui.
7. Le Grand Maulnes : c’est le titre du roman célèbre d’Alain-Fournier, très lu par les jeunes à une époque. Je ne sais pas si les ados d’aujourd’hui sont toujours touchés par cette histoire parue en 1913.
8. Je peux pas me le voir : normalement, on dit juste : Je ne peux pas le voir. Cela signifie qu’on ne supporte pas quelque chose ou quelqu’un. (familier)
9. une bouffée d’oxygène : au sens figuré, cela désigne quelque chose qui permet de s’évader, de respirer, qui fait vraiment du bien dans une situation difficile par ailleurs. Par exemple: Cette heure de marche tous les jours, c’est ma bouffée d’oxygène.
10. Un devoir : pendant les études, c’est un travail qu’on a à faire, à rendre.

L’émission entière est ici.

Et pour retrouver tous les livres de Jean-Christophe Rufin, c’est ici. Si vous n’avez rien lu de lui, vous pourriez y trouver votre bonheur ! Rouge Brésil, L’Abyssin… Je ne connais pas ses autres écrits tant il y en a, mais il est des lecteurs qui ont tout lu de lui et attendent chacun de ses livres avec toujours la même impatience curieuse.

Un peu de prononciation, avec une drôle d’orthographe: aigu et son féminin aiguë.
Le tréma sur le e indique qu’on prononce le u, comme au masculin. (et non pas comme dans des mots tels que vague, bague). Quand on épelle le mot, on dit « e tréma ».
C’est la même chose pour ambigu/ambiguë, exigu/exiguë, contigu/contiguë

aigu, ambigu, exigu Prononciation au féminin

Ah, les Françaises !

Mère et fils
Le verdict était sans appel dans l’émission dont je vous ai parlé la semaine dernière: pour ces Allemandes installées en France depuis longtemps, nous ne sommes pas les rois en matière de propreté des rues. Ce n’est pas donné à tous les petits Français d’apprendre à jouer d’un instrument de musique. Nous avons des progrès à faire pour rendre nos villes et nos habitations plus écologiques. La ponctualité et nous, ça fait deux. Bref, peut mieux faire !
Néanmoins, elles nous ont toutes reconnu une qualité essentielle. Et celle-ci fait plaisir ! C’était l’occasion de ne pas oublier que ce qui paraît si évident ici et dans d’autres pays ne l’est pas partout.

Etre mère et travailler

Transcription
– Bonjour Laure.
– Oui, bonjour.
– Nous vous écoutons.
– Oui, merci. Alors voilà, j’ai fait une année Erasmus (1) en 2004-2005 à Berlin. J’ai gardé contact (2) avec ma colocataire d’alors (3) et lorsque nous échangeons (4), nous avons toujours un point sur lequel nos avis divergent, c’est sur le travail de la femme, à savoir que moi, il y a quelques années, je travaillais à temps complet, et j’avais mis ma fille cinq jours par semaine, dix heures par jour à la crèche (5), et ma colocataire ne comprenait pas que je n’aie pas réduit mon temps de travail pour m’occuper de ma fille. Et aujourd’hui, j’ai un second enfant, je travaille à la maison, j’ai créé mon entreprise. Et là, je l’ai mise chez la nounou (6) pour pouvoir travailler. Et là encore, elle ne comprend pas que je ne garde pas mon enfant à la maison en fait, pour… pour m’occuper de lui.
– On va soumettre votre cas à Michaela Wiegel.Qu’en pensez-vous ?
– Oui, Laure, merci beaucoup pour votre contribution, parce que effectivement, pour moi, je suis quand même allemande, mais ça reste quand même un des énigmes (7) : pourquoi la femme allemande doit encore se justifier quand elle veut travailler ET avoir des enfants. Et là, il faut dire que la France n’est pas assez fière du modèle qu’elle a créé, parce que vraiment, je trouve, en France, il y a déjà absence de pression sociale quand les femmes veulent continuer à travailler, et ça, c’est formidable (8) ! En Allemagne, on est en permanence, encore aujourd’hui, soumis à un regard un peu désapprobateur et quand on a un problème avec un enfant, ah bah c’est certainement parce que la maman travaillait. Et donc là, c’est vrai, on a instauré ce qu’on appelle le , c’est-à-dire les femmes après la naissance de leur enfant peuvent s’arrêter un an de travailler et sont remboursées, en quelque sorte rémunérées par l’Etat à 80 % de leur ancien salaire. C’est formidable mais c’est aussi une façon de… de dire : Voilà, vous êtes mieux auprès de votre enfant. Ne recommencez pas trop vite à travailler. Et ça renforce encore, à mon avis, une mentalité qui est à dire les enfants ne grandissent bien que quand la maman est là le plus de temps possible. Et ça, je trouve (9) en France, on a bien réussi quand même à réconcilier vie familiale et vie professionnelle.

Quelques détails :
1. une année Erasmus : c’est le programme européen qui permet de partir étudier à l’étranger, dans un pays de l’Union Européenne. Rappelez-vous le film L’auberge espagnole, dans lequel Xavier s’installe à Barcelone pour un an !
2. Garder contact avec quelqu’un : on peut dire aussi rester en contact avec quelqu’un : Je suis resté(e) en contact avec ma colocataire / Nous ne sommes pas restés en contact.
3. D’alors : de cette époque-là.
4. Échanger : correspondre
5. la crèche : c’est une structure dans laquelle les petits sont gardés en collectivité par du personnel qualifié. (entre la fin du congé de maternité, donc vers deux mois, et le début de l’école maternelle, à trois ans.)
6. une nounou : c’est comme ça qu’on appelle les femmes qui gardent les enfants à leur domicile. Ce terme vient du nom une nourrice. Le terme officiel pour désigner cette profession (reconnue et encadrée) est une assistante maternelle.
7. Une énigme : ce nom est féminin. Mais on entend « un ». Cette expression est courante pour dire qu’on ne comprend pas quelque chose. On dit aussi : ça reste / c’est un mystère pour moi.
8. C’est formidable ! : c’est vraiment très, très bien.
9. Je trouve : on utilise très souvent ce verbe pour donner son opinion, plutôt que Je pense, qui ne produit pas exactement la même impression.

La touche personnelle:
J’ai toujours travaillé, comme toutes mes amies. Je n’aurais jamais imaginé renoncer à ma vie professionnelle ni à mon indépendance financière pour élever nos enfants, même temporairement. D’ailleurs, mon conjoint n’aurait jamais accepté ! Mais j’ai bien sûr bénéficié des congés légaux mis au bout des vacances quand ça a été possible, nous avons jonglé avec nos emplois du temps, à égalité, nous avons eu la chance de pouvoir compter sur des nounous de toute confiance, nous avons aimé que nos enfants aillent à la maternelle dès que possible, avec des maîtres et des maîtresses formidables, nous avons choisi d’habiter près de notre lieu de travail pour ne pas perdre un temps précieux dans les transports et ne pas avoir à bousculer nos petits gars, que nous avons eu le temps de voir grandir.

L’émission entière est à écouter ici.

Oh, ces Français !

128 - Berlin - L'Ampelmännchen est allemandC’est toujours intéressant d’écouter ce que pensent ceux qui vivent ailleurs que dans le pays de leur enfance. Ils mettent le doigt sur ce qui les gênent dans leur nouvelle vie, sur tout ce qu’on ne remarque pas quand on est né avec.
C’était le cas la semaine dernière à la radio, dans une émission où des Allemands et des Allemandes parlaient de leur vie en France. La France, pays d’adoption, aimé, choisi, mais dépeint comme agaçant par certains côtés !
Je me demande si on ne reste pas pour toujours attaché au pays qui nous a vus grandir, marqué définitivement par des habitudes, des façons de faire et de penser, ce qui entraîne ce regard lucide et critique sur l’ailleurs, très intéressant à condition de ne pas devenir caricatural, voire agressif et dépourvu de générosité et de tolérance. (C’est en général ce qui me fait arrêter la lecture de certains blogs d’expatriés dont les analyses tournent à l’aigreur!)

Oh,ces Français!

Transcription
– Vous avez un regard très amusé. Vous avez pas l’air d’être trop irrité par tout ça.
– Parce que c’est ça aussi… et peut-être, en tout cas c’est pour moi la raison pourquoi (1) je me sens bien en France, peut-être même mieux qu’en Allemagne, parce que il y a une certaine légèreté de prendre (2) les difficultés, de prendre la vie. Et j’adore aussi dans les rapports professionnels cette légèreté, l’humeur (3), la place à l’humour…
– L’humour.
– L’humour. Ici, on adore de jouer (4) dans le deuxième degré (5). Ça veut dire que on va toujours être un peu en décalage, la façon dans laquelle (6) on s’exprime, on fait des jeux de mots. On est assez souvent dans le deuxième degré et on s’exprime souvent entre les lignes (7). Et ça, c’est vraiment un art qui (8) maîtrisent parfaitement les Français.
– Vous riez plus en France qu’en Allemagne ?
– Tout à fait. Je passe plus de temps à la cafétéria (9), je ris plus, je tchatte (10) plus. Donc c’est moins efficace peut-être, mais plus vivant.

– Ils (Les Allemands) perdent pas de temps. Ils arrivent au boulot, bah ils s’y mettent et ça dépote (11). Par exemple, la prise de rendez-vous. Je prends rendez-vous avec quelqu’un, je dis : « C’est OK pour jeudi 11 heures. » Donc c’est noté dans mon agenda (12), pour moi, c’est bon (13). Systématiquement, ici, on me rappelle la veille : « C’est toujours bon pour demain 11 heures ? » Je dis : « Bah oui ! On avait convenu (14) demain jeudi 11 heures ». Donc pour moi, il y a pas besoin de le reconfirmer. En Allemagne, vous prenez un rendez-vous, plus personne vous le reconfirme parce que c’est comme ça, c’est noté dans l’agenda, point. (15)
– C’est vrai. C’est dans nos mentalités. On a été élevé comme ça, qu’une fois que tu t’engages à faire quelque chose, tu le dois et tu le finis. Et ici, c’est vrai, même quand j’étais étudiante, quand je suis arrivée, j’avais 19 ans, et je me rappelle très bien, avec mes copains de la fac (16) à l’époque (17), un rendez-vous à 15 heures, bah j’étais la seule à être là à 15 heures ! Déjà à l’époque ! Mais parce que c’était pas grave (18), c’était comme ça. C’est… Bah c’est aux alentours de…
– Et ce qui fait en même temps le charme des Français.
– Donc moi je dis, on peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre (19). Et on est quand même très bien ici. Moi, j’ai pas envie de partir. Quelque part, c’est aussi mignon, en fait. Parfois, c’est agaçant et j’ai envie de les baffer (20). Mais… mais c’est pas grave !
– Eux, je crois que très souvent, ils ont envie de nous baffer !
– Oui, bon ça, c’est une certitude ! Mais parfois, je démarre des rendez-vous en disant : « Je vous préviens, je suis allemande psycho-rigide. Maintenant on va pouvoir travailler. »

– Une vraie différence, je crois, et elle est visible : vous vous baladez (21) en Allemagne et vous vous baladez ici, c’est la propreté. Voilà. C’est peut-être un peu bête à dire mais les trottoirs à Paris, les trottoirs à Münich, c’est pas pareil. Et je trouve ça dommage parce que c’est un espace de vie qu’on partage et pour moi, c’est une question de respect d’autrui de ne pas salir cet espace-là. Je ne jette pas mes papiers par terre, je ne fais pas déborder une poubelle. Et ici quand même, c’est fait avec une allégresse désinvolte qui me fait halluciner. Je ne comprends pas. Ça a l’air bête comme ça, à Paris, je marche les yeux rivés sur le trottoir. Je ne peux pas regarder autour de moi parce que je suis obligée de voir où je marche. Enfin, moi… Je pense que c’est le cas pour tout le monde. Sinon tu risques de… Hein, non ?
– Vous pensez à la crotte de chien ?
– Par exemple! Oui. C’est exactement ça.
– Vous avez des enfants ?
– Oui.
– Donc ils sont à l’école ?
– Oui.
– Votre regard sur l’école en France versus (22) l’école en Allemagne ?
– Ah oui ! Il y a une chose quand même, je peux dire, parce que peut-être quelqu’un peut donner une réponse. Vous avez énormément d’heures de cours, enfin, mes enfants rentrent très tard, je trouve, de l’école. J’ai pas l’impression qu’ils apprennent plus de choses que ce que j’ai appris, moi, quand j’étais en Allemagne à l’école où on avait beaucoup moins d’heures de cours. Je n’ai pas l’impression d’être sortie de mon bac avec un bagage (23) inférieur à celui qu’auront mes deux filles. Alors, comment ça s’explique ? Je sais pas.
– Ils rentrent à 18 heures, ils ont encore des devoirs, ils doivent préparer des contrôles. Et entretemps, ils doivent manger et se laver les dents… je sais pas, j’ai… Ils font rien d’autre, quoi ! Et j’ai toujours l’impression qu’en Allemagne, à mon époque, c’est sûr, on finissait à 2 ou 3 heures de l’après-midi, on avait des devoirs, certes (24), mais après, on avait une vraie vie.
– A mon avis, on met pas assez le curseur sur les activités artistiques, culturelles, sportives. C’est ce qu’on a beaucoup eu en Allemagne. Un exemple tout bête : à l’école, en tout cas en Bavière, on apprend le solfège (24). Ça fait partie de l’enseignement. Je trouve ça important parce que beaucoup d’enfants en Allemagne apprennent un instrument sans être obligés d’aller au Conservatoire (25) ou de prendre des cours en plus.

Des explications :
1. c’est la raison pourquoi : normalement, on dit : c’est la raison pour laquelle… Sinon on dit : C’est pourquoi…
2. une légèreté de prendre la vie : il faut dire : une légèreté dans la façon de prendre la vie.
3. L’humeur : je ne sais pas si c’est bien ce qu’il dit, à cause de sa prononciation et parce qu’ensuite, il parle de l’humour. Si c’est bien le mot humeur, je pense qu’il voulait dire : la bonne humeur.
4. On adore : ce verbe n’est pas suivi de la préposition « de ». On dit : on adore jouer.
5. le deuxième degré : cette expression indique qu’on utilise des mots mais qu’il ne faut pas les prendre littéralement. Il faut les interpréter différemment, parce que la personne qui les dit veut faire de l’humour par exemple. En général, on dit plutôt : le second degré.
6. La façon dans laquelle on s’exprime : il faut dire : la façon dont on s’exprime
7. entre les lignes : cette expression fait écho à celle sur le second degré juste avant. Cela signifie qu’il faut dépasser les mots et comprendre ce qu’il y a derrière, les interpréter, décrypter le message.
8. Qui : ici, il faut dire : C’est un art que maîtrisent les Français. (Les Français maîtrisent l’art de jouer avec les mots.)
9. la cafétéria : en fait, il veut dire qu’il prend davantage le temps de déjeuner, comme le font un certain nombre de Français. (pas tous, contrairement aux clichés!)
10. tchatter : le mot anglais chat est passé dans la langue française, avec une orthographe transformée. Il aurait pu dire : bavarder, discuter.
11. Ça dépote : ça avance très vite, sans perte de temps. (familier)
12. un agenda : juste une petite remarque sur la prononciation : on ne prononce pas la deuxième syllabe avec le son « en » mais avec le son « ain »
13. pour moi, c’est bon : cela signifie qu’il n’y a rien de plus à faire, que c’est d’accord, comme elle l’explique ensuite.
14. On avait convenu = on avait décidé, on s’était mis d’accord. Normalement, ce verbe se conjugue avec l’auxiliaire «être» : nous étions convenus. Mais presque personne ne le sait, donc la plupart des Français pensent que ceux qui utilisent la forme correcte avec « être » font une faute.
15. Point : c’est le signe de ponctuation à la fin d’une phrase. Donc à l’oral, dire « Point » indique qu’il n’y a rien de plus à dire, que c’est comme ça. On dit aussi : Un point, c’est tout.
16. La fac : l’université. (abréviation familière de la faculté)
17. à l’époque : on utilise cette expression pour évoquer une période passée déjà un peu éloignée.
18. C’est pas grave : ce n’est pas important, ça n’a pas de conséquences. Cette phrase permet d’excuser quelque chose.
19. On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre : cette expression familière signifie qu’on ne peut pas avoir tous les avantages en même temps.
20. Baffer quelqu’un : mettre une baffe à quelqu’un, c’est-à-dire mettre une gifle / une claque à quelqu’un. (Très familier) On emploie cette expression au sens figuré en général pour dire qu’on est très irrité par quelqu’un. On entend plus souvent : j’ai envie de lui mettre des baffes.
21. Se balader : se promener (un peu plus familier). (avec un seul L, contrairement à ce qu’écrivent beaucoup de Français.)
22. versus : on entend de plus en plus ce mot qu’emploient les anglophones. En français, jusque-là, on disait par exemple : comparé à
23. un bagage : des connaissances, des compétences
24. Certes = c’est vrai
25. le solfège : l’écriture de la musique. Donc faire du solfège, c’est apprendre par exemple à lire une partition.
26. un Conservatoire: en général, c’est une école de musique, où il n’est pas toujours facile d’entrer, selon le niveau de ce lieu de formation musicale.

Clichés, idées reçues et vérités :
– Personnellement, je suis toujours à l’heure à un rendez-vous et au travail ! Dans mon entourage et dans mon milieu professionnel, je connais très peu de gens qui ne sont pas à l’heure. Mais c’est vrai que certains Français sont de façon chronique incapables d’être à l’heure, ce qui n’est pas particulièrement bien vu, même en France !
– Personnellement, je n’ai jamais jeté un papier par terre, je n’ai jamais fait déborder une poubelle, mes parents, mes grands-parents nous ont éduqués comme ça. Mes enfants, mes amis, mes connaissances sont respectueux eux aussi de leur environnement. Mais c’est très vrai que ce n’est pas le cas de tout le monde, à Marseille notamment ! Cela nous choque de voir ce manque d’éducation et de civisme qui salit une si belle ville. Haro sur les incivilités!
– Oui, beaucoup de propriétaires de chiens ont encore d’énormes progrès à faire! Oui, cela nous agace profondément de voir l’état des trottoirs quand les maîtres ne respectent pas les règles élémentaires de propreté.
– Oui, oui, oui, nous avons d’énormes progrès à faire pour que tous les enfants aient accès aux activités artistiques. C’est effarant de voir que si peu d’entre eux font de la musique, parce que le système est trop élitiste en France et que les cours de musique dans les collèges ne sont pas pris au sérieux. De quel plaisir tous ces enfants sont-ils privés !

Et pour finir, quel beau français ont ces deux Allemandes !

L’émission tout entière est ici.

Cartes de voeux

Cartes de voeux

C’est la période des traditionnels voeux de bonne année. Aujourd’hui, il n’y a que l’embarras du choix : par SMS, par mail, par cartes virtuelles, sur les réseaux sociaux, au téléphone. Mais aussi avec un vrai stylo et une vraie carte sur du vrai papier! C’est le moment de l’année où nos boîtes aux lettres se remplissent d’autre chose que des factures (d’ailleurs de plus en plus rares sur du papier) ou des publicités. Et apparemment, ces cartes-là tiennent bon, malgré tout ce qu’on pourrait penser. Pour le plus grand plaisir des commerçants qui n’ont donc finalement jamais cessé d’en vendre :

les cartes de voeux

Transcription :
Ah bé (1), la carte de vœux cette année, oui, c’est vraiment même surprenant ! C’est beaucoup, beaucoup plus que les années précédentes – je dirais presque le double – tant et si bien que (2) je n’en ai pratiquement plus. Faut (3) que j’en reprenne, là (4), très prochainement. Très, très vite (4). Très, très vite, je sais pas pourquoi, aussi bien (6) les cartes de… de Noël que les cartes de vœux sont parties (7). Ils (8) ont retrouvé ça parce que en fait, ça laisse une… une trace. Ils sont contents deux, trois ans (9) après de ressortir des tiroirs une carte qui a été envoyée par quelqu’un de la famille ou ami et ils ont plaisir à la relire, à revoir l’émotion du moment. La carte, elle laisse vraiment une trace. Paraît que (10) partout, partout la carte aurait repris, d’après mes fournisseurs, hein. Ah oui, oui, oui, il faut que je restocke un petit peu parce que sinon, je vais pas tenir le coup* (11), c’est pas possible. Mais tant mieux ! (12) Tant mieux, parce que c’est quand même un petit peu aussi la base des fêtes.

Quelques détails :
1. Ah bé : c’est comme Ah bah (qui est ce qui reste à l’oral de Eh bien). On entend le son « é » dans le sud de la France.
2. tant et si bien que : cette expression marque la conséquence. C’est comme : à tel point que / au point que.
3. Faut que : il faut que.
4.  : comme très souvent à l’oral, « là » a perdu son sens strictement spatial et s’intercale naturellement dans la phrase, pour désigner la situation dans laquelle on se trouve.
5. Très vite : il manque la question qui devait être quelque chose comme : Elles se sont bien vendues ? / Vous avez vendu vos cartes de vœux ?
6. Aussi bien… que… : cette expression sert à mettre en valeur de façon égale les deux choses qu’on mentionne. Par exemple: Je lis beaucoup, aussi bien de vrais livres que sur ma liseuse.
7. Les cartes sont parties : quand on parle de produits qu’on vend, le verbe partir indique que tout s’est vendu, qu’il n’en reste plus.
8. Ils = les gens
9. deux, trois ans : à l’oral, on omet souvent « ou » dans ce genre d’expression avec des petits chiffres qui se suivent : Il y avait quatre, cinq personnes. / C’était il y a sept, huit mois. / On se voit deux, trois fois par an. Mais on ne le dit pas avec un-deux. On dit : un ou deux ans / une ou deux fois / une ou deux personnes, etc.
10. Paraît que… : Il paraît que… A l’oral, de façon familière, on omet souvent ce pronom « il » impersonnel. Cette expression signifie qu’on a entendu dire ça.
11. Tenir le coup : résister, faire face à une situation compliquée. (familier) Donc ici, cela signifie qu’il ne pourra pas répondre à la demande.
12. Tant mieux ! : c’est ce qu’on dit quand on se réjouit de quelque chose, pour soi-même ou pour les autres.

Cartes parfois convenues, poliment traditionnelles: « Bonne année, bonne santé. »
Mais aussi cartes qui permettent de renouer des liens distendus.
Ecritures variées, au stylo, à l’encre. Toutes ces choses dont on a un peu perdu l’habitude !
Cartes choisies, sincères, inattendues.
Je vous en lis quelques-unes :

Voeux

Transcription:
– En cette fin d’année, nous vous souhaitons tout ce que vous désirez, depuis les Antilles (1) où nous passons de bien agréables vacances. Amicalement.
– Chers tous, nous vous souhaitons une bonne année, une bonne santé et beaucoup de moments de bonne humeur et de joie. J’espère qu’on aura l’occasion de se revoir et encore bonne année. Bises à tous.
– Bonjour à tous, et meilleurs vœux pour cette nouvelle année. Qu’elle vous apporte beaucoup de bonnes surprises. Merci à Anne pour les nouvelles, cela fait toujours grand plaisir. Allez, gros bisous, et à bientôt j’espère.
– Toute la famille se joint à moi pour venir vous souhaiter à tous une bonne et heureuse année. Toutes nos amitiés.
– Nos meilleurs vœux à vous quatre, avec des satisfactions professionnelles et familiales. Tout le bonheur possible !
– Madame, je vous souhaite une bonne fête, une bonne année avec plein de bonheur. Je vous remercie beaucoup de toutes vos aides et de votre encouragement pour mes études ici. Ce tableau est l’image de la fête traditionnelle du Nouvel An au Vietnam. Un petit cadeau de tout mon cœur. Une étudiante vietnamienne en France.

* Tenir le coup : voici des exemples courants. On l’emploie souvent à propos de personnes mais pas toujours.
– Tu n’es pas trop fatigué avec ce décalage horaire ? Tu vas tenir le coup jusqu’à ce soir ?
– Elle était stressée. Elle n’a pas tenu le coup pendant son oral.
– J’espère que ma réparation va tenir le coup !

Corps à corps

Il se passe beaucoup de choses à l’Opéra de Paris, côté danse, grâce à toutes les initiatives de Benjamin Millepied, Directeur du Ballet de l’Opéra. Atmosphère de changement, ouverture.
Trois scènes: Garnier, Bastille et la 3è scène sur internet.
Des créations comme Relève, avec le corps de ballet.
Des documentaires sur le travail qui aboutit à ces oeuvres.

RelèveCliquez ici pour regarder la bande annonce de Relève

Les regarder danser rend heureux.
Les écouter parler de leur travail et du corps des danseurs aussi.
Voici d’abord Angelin Preljocaj, passionnant comme toujours, dans tout ce qu’il fait et dit.
Puis Benjamin Millepied, dans un autre style.

Ecrire la danse – Le corps, A. Preljocaj

Transcription:
La danse, c’est un art fabuleux, qui a une force incroyable, qui devrait marquer l’histoire de l’humanité et on est là à se dire : Ah oui, c’est éphémère. Mais c’est pas plus éphémère, je vous le répète, que la musique, hein, ou que le théâtre ou que n’importe quoi. La seule différence, c’est que on n’a… On s’est pas soucié de noter ça. Et si on va plus loin encore, je peux vous dire pourquoi. C’est lié à la religion, parce que en fait, si on réfléchit bien (1), l’écriture de la musique, pourquoi elle s’est développée ? Parce que c’est les prêtres qui ont commencé à noter les chants grégoriens, et c’est eux qui avaient le pouvoir de l’écriture et du savoir. Et on a toujours noté la musique parce qu’elle transcendait Dieu, la conscience religieuse. Mais le corps, objet du péché, il était hors de question de noter ça. C’est pour ça qu’on a toujours mis ça à l’écart. Donc tout ça peut très bien s’expliquer. Mais on va pas continuer avec ces conneries (2) !

Les danseurs et leur corps Benjamin Millepied

Transcription:
– La notion d’accompagnement du danseur… Vous avez tenu à (3) ce qu’il y ait plus de médecins et plus de kinés (4) par exemple au quotidien avec eux. Mais il y avait déjà un suivi médical du temps de Brigitte Lefèvre.
– Il y avait… Il y avait deux kinés effectivement. En fait, ce qui existe pas… Mais en fait, ce qui existe pas du tout en France, en fait même carrément du tout, du tout (5), c’est la spécialité de la médecine de la danse pour le ballet.
– C’est ça que vous faites entrer à l’Opéra ?
– En fait oui… C’est pas fini parce que je… On n’est pas arrivé au bout du projet pour l’instant. On a aujourd’hui un médecin du sport, un chirurgien qui aujourd’hui sont là quotidiennement. Les danseurs peuvent s’appuyer sur eux. On a… Mais cette spécificité vraiment pour moi de la médecine de la danse, la spécialité de savoir, comme c’est le cas pour un athlète d’athlétisme, qui existe à travers le monde, hein, qui existe en Angleterre, qui existe même aujourd’hui à Monte Carlo, au Danemark, tout ça, on est encore en train d’amener ça à l’Opéra de Paris, j’ai pas encore réussi, je suis pas arrivé encore au bout de ce projet.
– Je comprends mieux pourquoi vous avez…
– Et que moi, j’ai bénéficié (6) pendant plus de vingt ans, hein, et que tous… tous les danseurs dans toutes les compagnies du monde… Ce que ça veut dire, ça veut dire on commence à avoir mal quelque part, on a quelqu’un qui va vous faire le bon strap, va vous dire : « Ouais, tu peux continuer mais faut faire tel exercice. » C’est un suivi, c’est… c’est.. c’est… On peut pas faire ce métier aujourd’hui sans. C’est comme les planchers, danser sur des planchers qui sont adaptés vraiment à la danse, en 2015, quand ça existe partout dans le monde entier, même dans les petites écoles de banlieue, c’était très, très important de changer ça à l’Opéra de Paris. Et il faut encore le faire à l’Ecole (7) parce que c’est pas encore le cas à l’Ecole.
– Est-ce qu’il y a moins d’accidents depuis que… Est-ce qu’il y a moins d’accidents depuis que vous êtes, là, grâce à ces changements de plancher et à cette médecine ?
– C’est une culture du corps de… de… qui doit aussi… qui doit évoluer, qui doit changer, c’est-à-dire que les danseurs doivent apprendre… C’est un rapport au cours, c’est-à-dire que c’est aussi… Il faut être au cours tous les jours, c’est une question de maintien (8), c’est une question de savoir s’étirer, savoir avoir quelqu’un qui vous suit. Ça va prendre du temps. Aujourd’hui, oui, je pense qu’il y a moins de blessures mais on a encore du travail à faire.
– On vous voit aux petits soins (9) avec les danseurs et avec leur corps, vous leur parlez beaucoup de la nécessité de prendre soin d’eux parce que leur corps va travailler longtemps – ils sont jeunes, ceux à qui vous vous adressez. On vous voit même saisir le pied d’une jeune fille et lui faire volontairement mal pour qu’elle sente bien son pied !
– Non, c’est qu’elle a un problème au pied que je connais très bien parce que moi, je me suis déchiré la voûte plantaire (10) pendant ma carrière, les deux, donc l’aponévrose, donc c’est quelque chose que je connais très bien, donc c’était juste des indications sur ce qu’il faut faire, des straps pour des entorses (11), des choses comme ça, je les ai tellement faits que je peux les faire comme… Donc ça, c’est normal mais ce… C’est… c’est en fait, c’est des carrières qui vont très vite, et on a notamment… on a une maturité, hein, bon voilà, une compréhension du travail, tout ça, qui… qui grandit. On va… On gagne de l’expérience mais en même temps, le corps, c’est un déclin physique, donc ce qui est dur, c’est justement de pas se retrouver à 35 ans où justement, on n’est plus en manière… enfin en capacité (12) forcément de ce qu’on avait quand on avait 25 ans et de se rendre compte que c’est à ce moment-là que : « Ah mince (13) ! Mais en fait, j’aurais vraiment dû m’occuper de mon corps et j’aurais vraiment dû être au cours tous les jours . » Donc il faut… Il y a un accompagnement. Il faut qu’ils aient conscience du travail qu’ils doivent faire tous les jours et il faut qu’ils aient conscience de leur… comment ils doivent s’occuper de son corps… de leur corps et tout ça. Donc ça, c’est… c’est… On est, nous, responsables… En fait, faut pas oublier, voilà, on est… On a cette responsabilité-là d’éduquer, comme on a la responsabilité d’éduquer à l’Ecole sur plein de sujets, c’est pareil pour… pour la compagnie. (14)

Quelques détails:
1. si on réfléchit bien : si on analyse les choses en profondeur
2. ces conneries : ces bêtises, ces idioties ( très familier)
3. tenir à : vouloir vraiment quelque chose parce qu’on estime que c’est très important. Par exemple : Je tiens à m’occuper des jeunes. / Je tiens à ce que les jeunes soient aidés.
4. Un kiné : abréviation de kinésithérapeute. Les kinés sont les spécialistes qui s’occupent de la rééducation physique après un accident par exemple, ou quand on a des problèmes de mobilité.
5. Du tout, du tout  = pas du tout. Il ne répète pas « pas » parce qu’il l’a dit juste avant.
6. J’ai bénéficié : il manque un pronom : J’en ai bénéficié / J’ai bénéficié de ça.
7. L’Ecole : il s’agit de l’école de danse de l’Opéra de Paris.
8. Le maintien : c’est la façon de bien se tenir physiquement.
9. être aux petits soins avec quelqu’un : être très attentif à cette personne, tout faire pour bien s’en occuper.
10. La voûte plantaire : c’est la partie sous le pied.
11. Une entorse : c’est lorsqu’on se tord la cheville par exemple. On dit qu’on se fait une entorse.
12. Être en manière / être en capacité : ces formulations ne sont pas très françaises. On dit plutôt : être capable de…
13. Ah mince ! : c’est une exclamation orale. (mais pas vulgaire)
14. une compagnie : dans le domaine artistique, c’est une troupe de danseurs ou d’acteurs.

L’émission entière est ici.

Haro sur les paresseux !

Poil dans la main

Avoir un poil dans la main: être paresseux.
(expression familière)

L’extrait de l’interview est ici.
A écouter et regarder.
(Parce que la gestuelle en dit long aussi.)

Ou pour juste écouter:
Un poil dans la main

Transcription:
– […] la formation professionnelle, on a l’impression que c’est l’alpha et l’omega. C’est… C’est votre idée aussi ? Ou ça sert à déguiser les chiffres (1)?
– Je vais vous dire: la formation professionnelle, c’est indispensable. Ce qui compte le plus, c’est la motivation professionnelle. Nous avons des Français qui ont des poils dans la main (2), il faut le savoir, c’est-à-dire qui… « C’est trop dur », « C’est trop loin », « C’est pas ce que je veux. » « Vous comprenez, moi j’ai été formé pour faire du théâtre (3) et on me propose de faire du commercial. » Bah, non !
– Vous généralisez peut-être un tout petit peu ?
– Pas tant que ça ! Pas tant que ça !
– Le poil dans la main, c’est une formule qui risque de rester alors.
– C’est une vérité.
– Une vérité ?
– Tous les employeurs qui vous disent, il y a des jeunes qui viennent pointer chez moi et qui me disent: « Surtout, ne me proposez rien. J’attends plusieurs mois avant de » (4).

Quelques détails:
1. déguiser les chiffres: ce sont les chiffres du chômage. Les gens qui suivent une formation ne sont pas comptabilisés dans les chiffres du chômage.
2. des poils dans la main: ce n’est pas la bonne expression en français. On n’a pas des poils mais UN poil dans la main. Cette expression familière s’emploie à propos de ceux qu’on trouve paresseux.
3. formé pour faire du théâtre: l’exemple n’est pas choisi au hasard par cet homme politique de droite, qui a commencé sa carrière à l’extrême droite. S’attaquer à ceux qui travaillent dans la culture rencontre un écho favorable chez certains Français d’extrême-droite et de droite, qui les considèrent comme des inutiles, des parasites qu’on indemnise à ne rien faire. Le ton et le geste de ce politique expriment bien son mépris.
4. avant de: il ne termine pas sa phrase, qui est donc incorrecte. Il veut dire que certains préfèrent profiter de la période où ils ont droit aux allocations chômage pour ne rien faire plutôt que retrouver un emploi tout de suite. Il oublie de préciser qu’effectivement, les emplois proposés ne conviennent pas toujours, obligent les gens à déménager (sans leur famille), à faire de longs trajets, etc.

Un peu plus tard dans l’interview, il accuse les gens de vouloir commencer tard et terminer tôt.
Bref, le discours habituel – méprisant – sur la propension à la paresse des Français et la responsabilité des chômeurs dans leur situation.
Cela évite de parler de la responsabilité de la politique que nous font à tour de rôle ces hommes au pouvoir !

Haro ! : ce terme est utilisé pour susciter l’indignation, la réprobation des autres sur quelqu’un.

Et après

Le chat du rabbin

Après le 13 novembre, tout a été dit, tout continue à être dit. Encore une fois, on tente de comprendre comment marche le monde. Explications géo-politiques, économiques, religieuses, philosophiques, sociologiques, psychologiques, pour penser ce qui dépasse l’entendement. Juste après les attentats, Joann Sfar, le dessinateur du Chat du rabbin, répondait à chaud aux questions d’Augustin Trapenard à la radio, et c’était une façon de poser le problème.

Joann Sfar et le 13 novembre

Transcription:
Quand on s’attaque à la France, Joann Sfar, à Paris, quand on s’attaque à des gens attablés à des terrasses de café, réunis dans une salle de concert ou dans un stade pour un match de foot, on s’attaque à quoi ?
– Moi, ce qui me paraît important, c’est de savoir que les mitraillettes ont tué indifféremment des Arabes, des blancs, des noirs, des gens de toutes les couleurs, de toutes les religions. Tout le monde est victime pour peu (1) qu’il adhère à notre mode de vie, qui consiste à ne pas considérer la religion d’autrui, qui consiste à tout partager. Alors, je suis le premier à m’insurger quand on demande aux Musulmans de France de se justifier, parce que c’est des citoyens comme les autres, ils ont pas le droit… Ils ont pas à le faire et en même temps, il y a dix mille individus radicalisés sur notre sol. On tolère les jeunes gens qui reviennent de combats en Syrie, on les laisse se promener dans la rue. Et il y a un désarroi, et (2) des imams, et des professeurs, et des gens des quartiers qui savent que quand ils signalent un individu (3), il ne se passera rien. Moi, ça fait un an que je parle dans les écoles, dans les lycées, que je rencontre des gens, et les gens se sont sentis lâchés (4) par l’administration, pas par méchanceté idéologique mais par manque de moyens. Donc il me semble qu’il est temps d’épauler (5) ceux qui, quelle que soit leur religion, quelle que soit leur couleur, ont envie de se lever contre ce retour à l’âge du bronze (6) et de la violence. Il y a un relais citoyen qui est essentiel, c’est-à-dire qu’aujourd’hui, chacun doit apprendre à se protéger, je parle pas physiquement (7), je parle idéologiquement. Il me semble qu’il faut rappeler que notre spiritualité, c’est les musées. Notre sexualité, elle mérite pas qu’on crache dessus, on n’est pas des dépravés (8). On est un pays où les hommes et les femmes sont libres, on est un pays où des hommes et des femmes de même sexe ont le droit de s’embrasser. S’il y a des gens que ça rend malades, tant pis pour eux. Maintenant, c’est dommage qu’on ait laissé aussi… On fait la leçon aux Musulmans de France mais c’est pas les Musulmans de France qui ont laissé le Qatar financer nos stades de foot. Je… Je veux dire nos élites se sont vendues à des pays de l’âge du bronze pour des raisons d’argent, de la même manière qu’à d’autres époques, on se vendait à toutes sortes d’occupants.
Qu’est-ce qui la menace, l’unité, aujourd’hui à votre avis ?
– Tout. Tout. Moi j’ai très peur aussi du passage à l’acte de l’extrême droite, qui nous pend au nez (9).
La récupération ? (10)
– Bien sûr. Et il faut savoir qu’on n’est pas sous menace pendant deux jours ou pendant trois jours, on va être sous menace pendant des années, c’est-à-dire qu’il va y avoir… Moi, je pense au GIA. Je pense à l’Algérie. Les amis qui me comprennent le mieux, ce sont les Algériens qui disent : «  Au début, on se moquait des barbus du GIA et après, on a eu deux cent mille morts. » Et donc regarder l’Algérie d’il y a vingt ou trente ans, c’est comprendre très bien là où on se trouve aujourd’hui. Il faudrait des mesures éducatives pour encadrer ces gosses. Quand un…. A Nice, quand un gamin… quand on a empêché un gamin de partir pour le djihad, on impose… on lui impose une heure de psychanalyste par semaine. J’ai dit la phrase la plus con (11) du monde. J’ai dit : « Faudrait des profs de gym (12). » Il y a des gamins qui sont paumés (13), qui ont envie d’encadrement, qui ont envie de violence, évidemment qu’il faut des bibliothèques, évidemment qu’il faut des profs de gym. Quand j’ai… J’ai commencé ma carrière comme Aide aux devoirs (14) à Bagnolet, il y avait huit stades de… huit stages de foot pour 800 élèves. Et on me disait : « En donner cent, ça coûterait trop cher ». Vous imaginez ce qu’on aurait économisé à l’époque si on avait encadré cette jeunesse! Il y a pas un enfant qui préfère l’islamisme à la culture. Ils tombent dans l’islamisme quand il y a pas de bibliothèque ouverte dans leur quartier. Je… Je… On va encore dire que je suis naïf. Mais moi, je peux pas tenir une arme, je peux pas faire la protection, mon seul métier, c’est de faire des dessins. Et je crois que notre… Je crois qu’il faut avoir confiance dans notre art, dans notre littérature, dans notre civilisation. La littérature, c’est plus riche que la pensée religieuse. Et ça, il faut oser le dire, parce que c’est assez curieux, ce qui s’est passé. J’ai commencé à mettre sur internet : « Ne priez pas pour nous, pensez » (15), ou je sais plus quoi, et ce sont des religieux américains protestants qui s’en sont pris à moi (16). Donc je me dis, c’est marrant, il y a une résurgence de la pensée médiévale du « Si tu pries, ça va te protéger ». C’est très bien, c’est la spiritualité, mais c’est pas là-dessus que s’est construit (16) la France. Moi je veux pas des idées du Front National, je veux pas des idées des radicaux religieux. Donc il va bien falloir être capable de développer nos idées à nous, même si elles ont l’air faibles parce que ‘elles contiennent du doute, mais ce doute, c’est notre force.

Quelques explications :
1. pour peu que : simplement parce que, juste parce que
2. et… et…. et : la répétition de « et » devant chaque terme de l’énumération sert à les mettre en valeur, donc à souligner ici que tout le monde est démuni.
3. Un individu : une personne, quelqu’un. Mais ce terme n’est pas tout à fait aussi neutre et a une nuance négative en général.
4. Se sentir lâché : se sentir abandonné, pas soutenu.
5. Épauler : apporter de l’aide, un appui.
6. L’âge du bronze : c’est un moyen d’exprimer l’idée d’un retour aux premiers temps de l’Humanité, à la Préhistoire.
7. Je parle pas physiquement : il vaudrait mieux dire : Je ne veux pas dire physiquement.
8. Un dépravé : quelqu’un qui n’a aucune morale.
9. Ça nous pend au nez : cette expression signifie que quelque chose nous menace et risque vraiment de se produire. Il y a de fortes chances que cela nous arrive. On l’emploie à propos de quelque chose de négatif.
10. La récupération : c’est lorsqu’un parti politique utilise des événements pour faire basculer les gens dans son camp. L’extrême-droite utilise des tragédies comme celle des attentats à Paris pour développer ses thèses racistes, nationalistes, sécuritaires et extrémistes et trouve plus facilement un appui dans la population.
11. La phrase la plus con : la phrase la plus stupide. (très familier)
12. un prof de gym : un prof (professeur) de sport. C’est l’expression qu’on emploie très souvent, même s’il ne s’agit pas de gymnastique, mais de tous les sports.
13. Être paumé : être perdu, au sens propre ou au sens figuré. (familier) Au sens figuré, cela signifie qu’on ne sait pas quoi penser, qu’on n’a pas de repères.
14. Aide aux devoirs : ce sont des gens qui aident les élèves à faire leurs devoirs après la classe, dans les milieux défavorisés, pour leur donner toutes les chances de réussir.
15. Sur internet : il a un compte instagram où il a posté des dessins, qui ont été critiqués.
16. S’en prendre à quelqu’un : critiquer, attaquer quelqu’un
17. s’est construit… : il faudrait accorder au féminin: Ce n’est pas là-dessus que s’est construite la France. Il y a inversion du sujet et du verbe, comme souvent en français. On peut dire de façon tout à fait équivalente: Ce n’est pas là-dessus que la France s’est construite. Il n’y a pas de nuance particulière.

L’émission entière est ici.

Il faut voir ou revoir le film Tombouctou.

Paris

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Oui, nous apprendrons à nos enfants le plaisir de marcher libres dans les rues, de s’asseoir aux terrasses des cafés, de danser et de chanter. Nous remplirons leurs têtes de tout ce qui est du côté de la vie, de l’intelligence et de la beauté. Nous ferons en sorte qu’ils grandissent avec la certitude que tous les rêves et les espoirs leur sont permis, dans cette vie, sur cette terre. Nous leur permettrons d’imaginer que lorsqu’on a vingt ans, tout est à construire, rien n’est à détruire dans la haine et la barbarie.

Entendus ce matin à la radio, quelques échos tout simples, le jour d’après :
Vendredi 13 novembre 2015

Transcription:
– Ça en fait beaucoup de peine. Voilà. J’ai beaucoup de peine (1). Très bizarre. Même si j’ai… j’ai perdu personne et tout ça, mais je me dis… ça aurait pu arriver à ma fille, mes enfants qui devaient être… voilà, quoi, ça aurait pu arriver à eux (2), quoi. Je suis retourné (3). Je sais pas comment j’agirais si un jour, ça arrivait un truc comme ça.

– Dans ma tête, il y a un tas de choses qui se passent mais voilà, après, voilà, c’est triste. C’est juste je trouve pas les mots pour exprimer le… ce que ça… parce que c’est douloureux aussi. Franchement, moi je comprends pas ce qui se passe. On est dans un monde… dans un monde noir. C’est terrifiant, c’est…
Vous êtes en état de choc ?
Ouais, ouais, comme tout le monde, hein. Comme tout… voilà. Comme tous les Parisiens et comme tous les êtres humains. Nous surtout, les Parisiens, parce qu’on vit ici, c’est horrible. Personne n’est à l’abri (4), après, voilà. Pourquoi tuer comme ça, gratuitement ? Mais pourquoi (5) ? Mais pourquoi ? Franchement, c’est pour quoi ? Voilà.

– Malgré tout, vous, toutes les trois, vous avez tenu à (6) venir, un samedi soir, prendre un verre ici (7). Pourquoi c’est important pour vous ?
– On voulait pas rester enfermées chez nous, pour… enfin, à rien faire, on se serait senties mal. Enfin, moi, je sais que je… déjà, d’être toute seule, j’avais pas envie d’être toute seule. Rester chez nous ce soir, c’était leur donner un peu raison (8), et avoir peur et rester cloîtré (10), c’était leur donner raison et on n’a pas envie de leur donner raison, même si ça nous touche beaucoup forcément et que c’était un peu dur, oui, de sortir… enfin, on n’était pas rassurées quand on est sorties mais tout ne s’arrête pas parce que… parce qu’ils ont décidé de semer la terreur un peu partout.

Quelques explications :
1. avoir beaucoup de peine : avoir beaucoup de chagrin, être profondément triste. L’expression de base, c’est avoir de la peine. Et donc on peut nuancer : avoir un peu de peine – avoir beaucoup / énormément de peine.
2. Arriver à eux : normalement, on dit : ça aurait pu leur arriver. Pour insister, on dit : ça aurait pu leur arriver à eux. C’est ce qu’il voulait dire mais à à l’oral, et dans l’émotion, il s’est concentré sur « à eux » uniquement.
3. être retourné : être bouleversé.
4. Être à l’abri : être en sécurité, à l’écart du danger, protégé.
5. Mais pourquoi ?/ Mais pour quoi ? : on peut le comprendre et donc l’écrire de deux manières différentes. La deuxième question signifie qu’on se demande au nom de quoi, au nom de quelle cause de tels actes sont commis.
6. Tenir à faire quelque chose : vouloir vraiment le faire, juger que c’est nécessaire de le faire.
7. Prendre un verre : cette expression exprime l’idée de se retrouver à plusieurs dans un café, pour partager un bon moment ensemble.
8. Leur donner raison : ici, elle veut dire que cela signifierait qu’on se laisse dominer par eux, qu’on ne réagit pas.
9. Rester cloîtré : rester enfermé, sans sortir du tout.

Alors, chantons:
rien ne vaut la vie
« La vie ne vaut rien, Mais moi quand je tiens dans mes deux mains éblouies les deux jolis petits seins de mon amie, alors là je dis, rien, rien, rien, rien ne vaut la vie. »
Alain Souchon

Jamais sans son chien

Le chien invisibleJ’avais oublié ce livre sur son étagère. Mais il m’est revenu en entendant cette vétérinaire à la radio. Elle y racontait son enfance et son adolescence, en y disant la place des animaux, les vrais et les imaginaires, avec une sincérité qui m’avait retenue jusqu’au bout.

Jamais sans son chien

Transcription :
J’étais une dingue (1) d’animaux, donc j’étais pas raisonnable. Je pleurais devant les magasins de chiens pour avoir mon chien. Chaque fois, je pleurais, je trépignais, je faisais des colères. Je connaissais toutes les races par cœur, j’embêtais ma mère dans la rue : « C’est quoi, cette race ? » Alors, ma mère : « Oui, oui, c’est ça, ma chérie, c’est un cocker spaniel. Oui, oui, c’est ça. » J’étais une folle, hein ! J’étais une folle de chiens ! Puis j’ai bien vu que ma mère ne cèderait pas, et un jour, elle m’a dit – je devais avoir douze ans : « Oh bah ma chérie, tu ne parles plus d’avoir un chien. » « Bah, maman, j’ai un chien ! » « Enfin, ma chérie, qu’est-ce que tu racontes ! (2) » « Mais tu vois pas qu’il est par terre, mon chien, là ? Il s’appelle Rox, c’est un berger allemand, il est magnifique , il obéit très, très bien. » C’était mon compagnon, c’était… c’était mon protecteur, c’était mon alter ego. Il était dans mon… dans mon imaginaire, mais il était réel. Il était vivant ! Je m’en rappelle (3) encore… de ce chien. J’allais à l’école, je marchais à pied boulevard des Invalides (4) et mon chien m’accompagnait, parce que j’avais un peu peur sur ce grand boulevard. J’avais plus peur depuis que j’avais le chien. Donc là, ma mère s’est dit : « Elle est vraiment complètement dingue ! Faut que je fasse quelque chose. » Elle a fini par céder.
C’était un bâtard de labrador et de fox terrier. C’était pendant mon adolescence, j’étais complètement accro (5) à ce chien. Et tous les amis que j’avais devaient faire allégeance (6) au chien. J’allais pas chez mes copains sans mon chien, j’allais pas en boîte (7) – tous ces trucs-là, j’ai jamais fait. J’allais pas en vacances sans mon chien, donc les parents de mes copains etaient fous de rage en disant : « Mais c’est quoi, cette fille qui vient avec son chien ! » Et ma mère était très rassurée que j’aie mon chien dans le fond parce qu’elle s’est dit : elle va pas faire de bêtises en mobylette (8). En fait, ce chien était un peu mon ange gardien et ça a très bien fonctionné. Je serais peut-être pas vétérinaire si je l’avais pas eu. J’en avais rien à faire (9) des hommes ! Franchement, hein ! Ça m’intéressait pas, j’étais très égoïste, je pensais qu’à moi. Je pense que j’étais vraiment mono-tâche, c’est-à-dire mon plaisir à travers les animaux. En fait, je pense que je soignais un manque terrible. C’est après avec le recul (10), hein, donc j’étais un petit peu malade. Et ce chien m’a sauvée. Il m’a aidée à me construire, à trouver une voie. Ça m’a pris par la main et ça m’a remis dans le droit chemin (11). Mais il a fallu beaucoup d’années pour ça. Et ce chien m’a accompagnée neuf ans. Puis un jour, il est parti, il a fugué. Alors, ça a été le drame (12) de ma vie. Enfin alors dans ma famille, on ne comprenait pas pourquoi j’étais en larmes, etc. « Et comment est-ce que Marie-Hélène peut avoir si… Pleurer pour un animal ! » Alors ça, c’est incroyable de dire ça ! Pourtant, plein de gens pensent ça encore. C’est un vrai anti-dépresseur (13), l’animal, parce qu’il vit le moment présent. Par exemple, le chien – ou le chat – se lève le matin, il est normal, positif. Chaque jour est une fête parce qu’ il sait vous apprendre le rayon de soleil, l’odeur de l’humus (14), la frénésie de sortir… enfin, c’est une espèce de bombe de bonne humeur permanente. Et nous, dans notre vie totalement dégénérée, avec… ce qui arrive encore plus maintenant avec toutes les ultratechniques, on a complètement perdu le… l’instant présent. Donc on vit pas le moment présent, alors que le chien, le chat, l’oiseau, même si c’est pas domestiqué comme le chien, ça vous apprend à vous poser, à regarder, à essayer de comprendre ce qui se passe dans l’instant T. Les animaux sauvages ou dans la nature, c’est encore plus vrai. Le lombric (15) qui sort de terre, ça m’amuse. Les tortues qui pondent dans la terre, c’est fascinant, la tortue qui va pondre. Déjà, de voir l’oiseau sur le balcon, ça fait partie du merveilleux, ça, voir un oiseau qui se pose, là, un rouge-gorge, une mésange, dans un bois, une biche qui s’arrête, pour moi, c’est magique ! Mais c’est pour moi. C’est figer le temps et… Ah… cette espèce de suspension, là, qui vous… qui vous nourrit.

Des explications :
1. être dingue de quelque chose : être fou de quelque chose (familier)
2. Qu’est-ce que tu racontes ? : quand on pose cette question, avec le verbe raconter, c’est qu’on ne croit pas à ce que la personne dit, ou qu’on pense qu’elle dit n’importe quoi.
3. Je m’en rappelle encore de..  : normalement, le verbe se rappeler s’emploie sans préposition : je me rappelle encore ce chien. C’est le verbe synonyme de se souvenir, qui, lui, est suivi de la préposition « de ». Mais on entend très souvent les gens dire : se rappeler de.
4. Boulevard des Invalides : c’est à Paris.
5. être accro à quelque chose : ne pas pouvoir s’en passer, être dépendant. (familier)
6. faire allégeance à quelqu’un : c’est le terme qu’on utilise pour parler des vassaux qui prêtaient serment à un seigneur au Moyen-Age.
7. Aller en boîte : aller passer la soirée en discothèque (familier)
8. une mobylette : le deux-roues que voulaient avoir les jeunes pour être indépendants avant d’avoir le permis de conduire. Aujourd’hui, ils demandent un scooter à leurs parents.
9. J’en ai rien à faire de (quelqu’un ou quelque chose) : ne pas s’y intéresser du tout. (familier)
10. Avec le recul : quand on analyse les choses plus tard, avec plus de lucidité que sur le moment.
11. Remettre quelqu’un dans le droit chemin : cette expression signifie qu’on aide quelqu’un à ne plus s’égarer, à ne plus commettre d’erreurs, à avoir une vie qui respecte les règles.
12. Un drame : un événement tragique
13. un anti-dépresseur : normalement, c’est un médicament qui soigne la dépression.
14. L’humus : la terre
15. un lombric : un ver de terre

Pour finir, voici un passage du Chien invisible que j’ai lu et relu avec mes garçons. Définition de cet ami extraordinaire, dans une accumulation qu’il fallait dire le plus vite possible !

Ami invisible

C’est mon chien Il est invisible

L’émission est ici « (Hymne à l’animal de compagnie », à la fin)

Livres toujours

l'herbier des fées le site

Je lis sur du papier. Je lis au moins aussi souvent désormais sur une liseuse (que je tiens comme un livre grâce à son étui qui s’ouvre). Mais dans le fond, il y a peu de différence puisque mes lectures numériques ne sont rien de plus que les mêmes mots alignés sur un écran au lieu de l’être sur une page imprimée.
Mais en ce moment, je suis en train de lire une BD qui n’est pas imprimée et qui joue avec les possibilités offertes par les informaticiens. (Je vous en parle bientôt, quand je l’aurai terminée.)

Alors, j’ai repensé à ce que disait un illustrateur de livres pour enfants dans un petit reportage à la radio que j’avais gardé. Il y parle des deux versions de son livre, L’Herbier des fées, et des livres en général. Il est gai, enthousiaste. Il a cette fraîcheur créative et émerveillée qui ressemble à l’enfance.

Avant de l’écouter (ou après), voici où aller pour voir à quoi ça ressemble.

Papier ou écran

Transcription :
– Bienvenue.
– Je m’attendais à un atelier très numérique et je vois qu’il y a de la peinture partout !
– Oui. En fait, je fais du numérique, mais alors vraiment, je le fais en étant complètement… un peu étrange, parce qu’on a fait… par exemple, ce livre numérique qu’on a fait, L’Herbier des fées, on l’a fait qu’avec des techniques traditionnelles, c’est-à-dire c’est peint à la main, l’animation, elle est faite à l’ancienne, avec vingt-quatre dessins par seconde, etc. Donc on a fait un livre numérique avec une façon de le faire très, très archaïque.
– Et donc du coup, enfin pour vous, le numérique, c’est encore un…
– C’est un nouveau… un nouvel (1)… Alors, dans le numérique, ce qu’il y avait de formidable, c’est vraiment l’idée d’avoir l’animation. Ce sont des fées, entre guillemets (2), enfin en tout cas des êtres, et on va les voir bouger. On va les voir vivre. Et ça, c’est… Et en fait, filmés comme des… C’est ça qui est très drôle, parce qu’on l’a filmé comme des vieilles caméras Super 8, en vieillissant exprès la pellicule, en l’abimant, etc.
– Vous pouvez me montrer ?
– Alors, je vais vous montrer. Voilà, bah on arrive sur la page, il y a rien, il y a que le personnage. Et si on… Voilà, on passe le doigt. Et on peut faire apparaître… des êtres.
– C’est super !
– Donc là, on peut vraiment les faire disparaître devant nous. On peut voir comment elles se guident sur une espèce de chauve-souris. On a… On peut vraiment… Tout ça, ce sont des choses qu’on peut pas faire dans le livre papier.
– Est-ce que vous avez l’impression que c’est plus (3), un livre numérique ? C’est quelque chose de plus qu’un livre ?
– Non. Il y a des choses aussi dont je me suis rendu compte que… on pourrait jamais les avoir en livre numérique. Par exemple…
– Pourquoi ?
– Il y a une chose très importante, c’est l’échelle et le format. Ces… ces livres-là sont des livres objets. Donc là, le livre, là, L’Herbier des fées, quand vous le voyez, c’est un grand livre. Quand vous l’ouvrez, il vous prend un grand espace. Et quand vous avez des images comme celle-ci, vous avez une image qui vous prend beaucoup d’espace que vous voyez, que vous pouvez découvrir. Vous pouvez avoir votre tête complètement dedans. Il y a un rapport d’échelle qui est très important, qui rend le côté beau plus impressionnant aussi et…et qui vous immerge vraiment dans un univers. Il y a le rapport tactile, le papier, le calque, la découpe. Il y a même des gosses (4) qui se mettent derrière, comme ça, et tout. C’est… C’est… Voilà, il y a un côté…. Ça, jamais on l’aura dans le livre numérique ! Le travers (5) d’un livre numérique… D’un côté, c’est très chouette (6) pour les créateurs, parce que nous, on maîtrise tout, c’est-à-dire on maîtrise le temps, on maîtrise le son, on maîtrise le mouvement, on maîtrise la couleur – ça aussi, c’est un truc très important, c’est vrai que la couleur est parfaite. Mais quand on a un livre papier, on lit et on peut aussi s’arrêter. Il y a toute une place à l’imaginaire, les pauses qu’on peut faire. Un livre numérique, on est presque plus contraint par le créateur. On est vraiment obligé de suivre une narration. On va être beaucoup plus, finalement, guidé et moins…
– Moins de liberté ?
– Moins libre de sa lecture, je pense. Parce que voilà, c’est un médium qui est plus total, et donc qui est un peu comme la télé ou machin (7), c’est-à-dire attrape vraiment. Et le livre est le média de tous qui laisse le plus la place à l’imaginaire et qui rend la personne qui le… qui le détient le plus actif. C’est-à-dire qu’un livre, a fortiori (8) même les romans, enfin vraiment les livres sans illustrations, c’est vraiment le moment où on demande le plus de travail à… au lecteur. Dire que le livre papier devient obsolète face au livre numérique, je pense que c’est une erreur. Je pense que non (9), parce que le livre papier, il est parfait.

Des détails :
1. un nouveau… un nouvel… : Il cherche ses mots et pense à un mot masculin, mais qui commence par une voyelle puisqu’il dit « un nouvel »: par exemple, un nouvel outil, un nouvel instrument, un nouvel élément. Puis finalement, comme souvent quand on parle, il explique les choses autrement !
2. Entre guillemets : cette expression sert à montrer qu’on ne prend pas les choses au sens littéral du terme.
3. Plus : davantage. C’est pour ça qu’on prononce le S à la fin.
4. Des gosses : des enfants (familier et affectueux)
5. le travers : le côté négatif, le défaut
6. c’est très chouette : c’est très bien (familier)
7. ou machin : expression familière qui sert juste à ne pas entrer davantage dans les détails.
8. A fortiori : à plus forte raison, encore plus
9. Je pense que non : en français, pour donner son opinion, on utilise oui, non et si. Par exemple:
Ils ont vendu beaucoup de livres numériques ? => Je pense que oui. Ou l’inverse : Je pense que non.
Il n’a pas dû utiliser de peinture pour ses dessins. => Je pense que si. (parce que la phrase à laquelle on réagit comporte une négation.)

Heureux sur le terrain

Ballon ovaleSi vous avez des enfants, vous savez que ce n’est pas toujours facile de leur trouver des activités dans lesquelles ils se régalent. Tendance à projeter sur eux nos envies, nos goûts personnels et à ne leur faire découvrir que ce qui nous attire vraiment. Et comme en plus, nos petits aujourd’hui sont souvent touche-à-tout, leur motivation peut être assez fluctuante ! Alors cela fait plaisir d’entendre des enfants qui ont trouvé où s’épanouir, avec l’énergie de la jeunesse !

Heureux sur le terrain

Transcription :
– Tout le monde assis ! Allez, tout le monde debout ! Debout, debout, debout ! Allez, sur le dos. On se lève (1), et on est reparti. Allez on y va !
– On sert la main de tous les entraîneurs comme ça ?
– Oui, c’est la règle.
– Ah bon ? (2) C’est vrai ?
– Au début d’année (3), ils nous donnent un papier où il y a marqué les règles (4). Et il y a marqué dans le papier (5) : Serrez la main de tous les entraîneurs, en les regardant droit dans les yeux.
– Vous avez perdu votre fils ?
– J’ai perdu le petit dernier (6) qui doit être quelque part sur le terrain, je pense. Mais…
– Il est là ! Non.
– Non, c’est pas lui. Avec leur casque, ils se ressemblent tous, hein !
– Si il y avait pas eu cette initiation (7) dans l’école de Charles, jamais vous vous seriez dit : Tiens, on va l’inscrire au rugby.
– Je pense qu’on aurait pu passer à côté (8), ouais.
– Effectivement, moi, j’étais pas très sports co (9). Me retrouver sur le bord d’un terrain, sous la pluie, sous le vent… Mais bon ! Mine de rien (10), quand on les voit comme ça, on craque (11) ! On peut que adhérer, que adhérer (12). On le sent épanoui, on le sent… Il est prêt une heure avant les entraînements à la maison. Il…
– Avec le sac déjà fait ?
– Avec le sac qui est fait. On n’a pas besoin de vérifier le sac. Il a envie ! Et il est souriant. Quand il parle rugby (13), c’est le sourire aux lèvres.
– Là, tu vas te faire mal. Mets-toi sur le côté et tu percutes avec ton épaule. Parce que là, tu as percuté, tu t’es pris ça dans la tête, et après tu vas te faire mal. D’accord ?
– Dans une équipe de rugby chez des jeunes comme ça, vous avez des prédisposés au sport, c’est-à-dire des gens qui sont costauds (14), de 25 à 50 kilos à dix ans, et tout le monde joue sur le terrain. Tout le monde, tout le monde, tout le monde, c’est-à-dire que l’entraîneur est pas là pour dire : Lui, il est pas bon, il va pas jouer. On fait jouer tout le monde. Et ça, j’ai découvert ça aussi, qui n’existe pas dans le foot. Par exemple, moi j’ai rien contre le foot, mais dès petit (15), ils font des sélections. Là, il y a une équipe, même si ils sont vingt et qu’il y ait douze sur le terrain, tout le monde va jouer. Et puis il y a une entraide entre le plus fort et le plus faible. Voilà. Et ça, ça, c’est propre au rugby. On ne trouve pas ailleurs.
– Vas-y ! Vas-y !
– C’est pas un ballon de rugby, ça !
– Non, mais comme on fait du rugby toute l’année, des fois, on peut faire un peu de foot.
– Pour nous détendre.
– Vous jouez au foot pour vous relaxer ?
– Pour pas avoir la pression sur nous.

Des explications :
1. On se lève : c’est une façon de donner des ordres. On emploie On au lieu d’utiliser l’impératif : Levez-vous. Cela donne davantage une impression d’équipe, c’est plus encourageant en quelque sorte.
2. Ah bon ? : c’est la façon très ordinaire de marquer sa surprise.
3. Au début d’année : normalement, il faut dire : Au début de l’année. Mais il mélange avec l’autre façon de dire : En début d’année.
4. Où il y a marqué les règles : style oral. Il faudrait dire : où sont marquées les règles, mais ce serait un style trop soutenu pour de l’oral. Il aurait pu dire aussi tout simplement : un papier avec les règles.
5. Dans le papier : normalement, on dit : sur le papier / sur ce papier. Mais dans sa tête, c’est comme s’il pensait : dans le règlement.
6. Le petit dernier : c’est la façon affectueuse de parler du dernier né dans une famille.
7. Une initiation : ce sont des cours de base, pour faire découvrir une activité. On ne l’emploie pas uniquement pour le sport. On peut parler par exemple d’une initiation au français, une initiation au dessin, etc…
8. passer à côté : ne pas découvrir quelque chose, avec toujours l’idée que c’est dommage.
9. Les sports co : c’est l’abréviation familière de sports collectifs, c’est-à-dire les sports d’équipe. (Elle n’était pas très tournée vers ce genre d’activité, pas très intéressée au départ)
10. Mine de rien : normalement, cela signifie « sans en avoir l’air ». Elle veut dire que finalement, sans s’en rendre compte, elle en est venue à penser que c’était vraiment une très bonne activité pour son fils.
11. On craque : le verbe craquer a plusieurs sens, quand on l’emploie dans un registre familier, et de façon surprenante, des sens plutôt opposés. Ici, cela signifie qu’on est conquis par quelque chose, on trouve ça parfait. On peut aussi craquer pour quelqu’un. (Dans d’autre cas, cela peut signifier qu’on ne supporte plus quelque chose : Il fait trop froid ici. Je craque, je rentre à la maison!)
12. adhérer : approuver
13. il parle rugby : la forme correcte, c’est parler de rugby. Mais on peut employer ce verbe sans sa préposition à propos d’activités : parler cuisine / parler voyages / parler voitures, etc. On peut aussi parler travail, et plus familièrement parler boulot.
14. Costauds : forts
15. dès petit : dès l’enfance, dès le plus jeune âge.

Monsieur Muscle

L'Arabe du futur

Je garde un certain nombre de romans que j’ai vraiment aimés et je donne désormais les autres pour éviter d’être encombrée de livres dans la maison. Mais je conserve toutes mes BD ! Cela a probablement quelque chose à voir avec le fait qu’une BD, pour moi, n’est pas seulement une histoire racontée mais aussi un objet qu’on peut reprendre plus tard et feuilleter, en s’arrêtant à nouveau sur une image, un dessin, un détail.
Je viens donc tout juste d’acheter et de lire le tome 2 du récit d’enfance de Riad Sattouf, L’Arabe du futur, que j’attendais depuis la lecture du premier volume. J’attends maintenant le tome 3 !

Le sous-titre de ce récit autobiographique est Une jeunesse au Moyen-Orient et son résumé en quatrième de couverture dit que « Ce livre raconte l’histoire vraie d’un enfant blond et de sa famille dans la Libye de Kadhafi et la Syrie d’Hafez El-Hassad. » Et comme il le raconte, sa « mère venait de Bretagne et faisait ses études à Paris. [Son] père était syrien. Il venait d’un petit village, près de Homs. C’était un élève brillant et il avait obtenu une bourse pour venir étudier à la Sorbonne. Ils se sont rencontrés au restaurant universitaire. C’était au début des années 70. »

Le résultat, c’est Riad Sattouf, dessinateur de BD ! Voici un extrait d’une interview où il parle d’une autre de ses BD et de ce que c’est qu’être un homme. Humour et grandes idées.

Riad sattouf

Transcription :
– Ça correspond à quoi, la virilité, pour vous ?
– Bah ce qui est très intéressant, je trouve, dans le fait de se poser la question de qu’est-ce qui fait qu’on est un homme et qu’on est considéré comme un homme, c’est que ça définit un peu la société dans laquelle on vit. Et disons que toutes les sociétés qui permettent à un individu d’être libre dans sa personnalité quelle qu’elle soit, c’est-à-dire de pas forcément (1) être fan de football, de pas forcément aimer les sports de combat, ou de pas forcément jouer à la guerre, ou même, pour une fille, pour les petites filles, de pas forcément aimer s’habiller en princesses, sont des sociétés plus avancées. Enfin… Et en fait, Pascal Brutal, vivant en France dans un futur proche déliquescent (2), décrit cette façon moderne un peu de recul, de retour en arrière, c’est-à-dire on est… on est un homme parce qu’on aime le foot.
– C’est peut-être une BD politique en fait alors, Pascal Brutal.
– Oh, je sais pas si c’est politique mais en tout cas, je sais que, en tant qu’homme, quand je regarde la télé et que je vois des sportifs qui…. extrêmement musclés, qui savent à peine (3) parler et que tout le monde les trouve absolument fantastiques, j’ai envie de me… de créer un personnage qui pourrait se mesurer à eux. (4)
– Il faut peut-être rappeler comment il est né quand même, ce Pascal Brutal, où vous l’avez imaginé à partir de quoi, à partir de qui, surtout.
– Bah disons que, voyez, en 2005, je commençais mon activité de dessinateur de bande dessinée, je débutais, et je travaillais dans un atelier. Et un jour, voilà, ma porte était fermée, et soudain ma porte s’ouvre, personne n’avait frappé ! Et je vois un type (5) ultra musclé qui rentre, dans ma… dans ma pièce : c’était un libraire de bandes dessinées. Il rentre, sans un bonjour ni rien, il me regarde, il s’appuie sur mon bureau et il me dit : «  Alors, Toutouf, on (6) fait toujours sa petite BD ? » Et il se redresse, il s’étend (7), il s’étire un peu, il regarde autour de lui et il sort. Et en fait, à l’époque, je ne faisais des… que des histoires sur des petits mecs (8) malingres (9), qui avaient du mal avec les filles (10) et tout. Je me suis dit : « Mais voilà, voilà un vrai héros de bande dessinée, un type qui n’a pas peur de la confrontation physique, qui aime la baston (11), qui fascine les hommes, les femmes et qui n’a peur de rien ! » Et c’est comme ça qu’il est né. Voilà, c’est ce libraire. C’est une bande dessinée qui parle de la compétition, qui se moque de la domination virile effrénée, c’est-à-dire que Pascal Brutal ne peut pas supporter d’être plus faible qu’un autre, c’est-à-dire voilà, c’est le principe du roi des hommes, c’est-à-dire que dès qu’il y a un… enfin, s’il est au restaurant avec quelqu’un, il doit manger plus que l’autre personne. S’il est en moto, il doit rouler plus vite, si il doit se battre, il doit taper tout le monde jusqu’au dernier.
– On a l’impression que vous jouez, Riad Sattouf, que vous avez ce regard d’enfant sur Pascal Brutal, comme si c’était un… comme si vous étiez un gamin dans un bac à sable (12) avec une figurine (13) en… en plastique, une sorte d’ami imaginaire pour vous.
– Disons que je pense que pour beaucoup de garçons de ma génération, qui ont été enfants et ados (14) dans les années 80-90, la figure (15) de l’homme très musclé, combattant, est très importante… a été très importante. Et moi pour ma génération, Jean-Claude Van Damme, Stallone, Schwarzenegger, tous ces mecs-là, c’était des mecs très, très importants, ils étaient… On voyait leurs films à la télé doublés en français, à longueur de… d’année (16). Donc c’est vrai que j’ai dû être marqué inconsciemment par ça et je voulais moi aussi créer mon… mon propre Musclos (17), qui pourrait participer à Expendables plus tard.

Quelques détails :
1. pas forcément : pas nécessairement, pas obligatoirement.
2. déliquescent : qui est en train de disparaître, de se détruire.
3. À peine : presque pas => ils savent à peine parler = ils ne savent presque pas parler / quasiment pas parler.
4. Se mesurer à quelqu’un : affronter quelqu’un et essayer d’être le plus fort
5. un type : un homme (familier)
6. s’étendre : normalement, cela signifie s’allonger. Donc ici, ça ne va pas, c’est pour cela que Riad Satouf se corrige et utilise ensuite le verbe s’étirer, qui correspond au geste physique que fait le libraire, imposant physiquement.
7. On fait sa petite BD : l’emploi de On ici est un emploi particulier à la place de « vous » ou « tu ». C’est comme si on s’adressait de façon plus impersonnelle à la personne, ce qui donne l’impression de la dominer.
8. Un mec : un homme. (familier)
9. malingre : maigre et sans force
10. avoir du mal avec les filles : ne pas être à l’aise avec les filles, les femmes, ne pas savoir comment les impressionner et les séduire.
11. La baston : la bagarre (argot)
12. un bac à sable : c’est l’endroit où les enfants jouent à faire des pâtés de sable, des châteaux de sable dans un jardin public.
13. Une figurine : c’est un petit personnage en plastique.
14. Ado : adolescent
15. la figure de… : le personnage, l’image
16. à longueur d’année : tout le temps. Cette expression exprime l’idée que c’est trop, que c’est excessif.
17. Musclos : ce nom désigne un personnage tout en muscles, un Monsieur Muscle.

L’émission entière est ici.

Blonde avec des taches de rousseur

S Kiberlain

Une spontanéité toute en légèreté et simplicité.
Des souvenirs d’enfance qui prennent vie.
Une façon gracieuse de parler avec des mots familiers.
Une voix, de celles que j’aime écouter.
Voici un autre petit passage de l’interview de Sandrine Kiberlain qui avait retenu mon attention pour le billet précédent.

Actrice

Transcription :
– Je pense pas qu’on devienne acteur par hasard. Moi, je pense qu’on… Je passais mon temps, et encore maintenant, à regarder les gens, à regarder… J’aime beaucoup regarder les gens. Donc quand j’étais plus petite, comme j’étais pas d’une nature à aimer être en groupe et tout ça, je… j’étais assez solitaire mais je m’ennuyais pas, hein… Je… je regardais beaucoup les gens , leur façon d’être, et après, j’avais remarqué que ça faisait beaucoup rire quand j’essayais d’imiter ce que j’avais vu, ou observé. Et donc j’avais des premiers spectateurs, et donc je me suis dit que c’était très valorisant de… d’imiter les autres ou de jouer des situations que j’avais vues chez les autres, ou… Donc j’avais l’impression d’être plus… oui, d’être plus regardée. C’est comme dans le film de Truffaut, vous savez, quand la petite, je sais pas si vous… dans L’Argent de poche, quand elle est enfermée par ses parents parce qu’elle veut aller au restaurant avec un sac tout pourri (1) et que les parents lui disent : Bon bah finalement, tu restes là et tu mouftes (2) pas. Et tous les voisins lui envoient de la nourriture parce qu’elle prend le haut-parleur du gendarme qui est son papa et elle dit : « J’ai faim, j’ai faim ! J’ai faim ! » Et tous les g[ens]… tout… tout l’immeuble (3) lui envoie, dans des paniers, de la bouffe (4) et tout ça et elle est trop contente (5), et là, elle est plein cadre (6). Comme ça, elle prend tout le cadre en gros plan (7) et elle dit : « Tout le monde m’a regardée, tout le monde m’a regardée. » Eh bah moi, j’étais comme ça, je faisais que des conneries (8) et après, je me disais : « Tout le monde m’a regardée. » Voilà, j’avais un peu ce truc-là, petite. Et donc ça m’est resté, de vouloir être dans l’écran et que, j’imagine, j’avais quand même un truc de « tout le monde me regardera ».
– Vous êtes vachement (9) surprenante, parce que vous avez une tête… vous avez un visage d’ange et en même temps, est-ce qu’il y a… Vous voyez, c’est surprenant parce qu’il y a un contraste entre jusqu’où vous êtes capable d’aller et cette… ce physique (10)… très angélique (11).
– Parce qu’on n’est pas… on n’est pas… C’est intéressant, les apparences. C’est intéressant, ce qu’on montre et ce qu’on est. Moi, j’aimerais parler de ça, je trouve ça tellement intéressant ce qu’on vit, ce qu’on ressent. Moi, je ne sais pas ce que vous vivez, là pendant que vous me parlez. Si ça se trouve (12), vous êtes en miettes (13) parce qu’un homme vous a quittée ou j’en sais rien (14). Ou vous, vous êtes en miettes parce que je sais pas quoi (15), un drame familial (16), on ne sait pas. Moi, je suis comme ça, blonde avec des taches de rousseur et Rochant m’a choisie pour jouer une pute (17), espionne, parce qu’il est pas con (18) et qu’il a vu plus loin que le bout de son nez (19) en se disant : « Voilà, plutôt que de prendre celle qui a l’air de celle que je cherche, je vais prendre celle qui a l’air de l’inverse de ce que je cherche », et ça va être beaucoup plus fort, parce que ça donne deux indications différentes, ça donne deux lectures possibles.
– Mais il n’y en a pas beaucoup qui vous ont salie, ou des metteurs en scène, vous voyez, qui ont essayé de vous…
Bah moi, je trouve que je m’en sors pas mal (20) quand même, hein ! Parce qu’ils pourraient se cantonner à… à des rôles… bah de blonde, grande, plutôt lisse. Et si on fait le… Enfin, je me suis donné un certain mal inconscient pour qu’on ne me… pour qu’on ne m’enferme pas là-dedans, pour que je puisse montrer des folles furieuses, des bourgeoises déjantées, des filles… différentes.

Des détails :
1. un sac tout pourri : un sac très moche, en mauvais état. (familier)
2. tu mouftes pas : tu ne dis rien, tu ne protestes pas, tu te tais. (argot) Par exemple : Quand le prof a dit de refaire le travail, personne n’a moufté. / Il a pris ses affaires et est sorti sans moufter quand elle lui a dit qu’elle ne voulait plus le voir.
3. Tout l’immeuble : tous les habitants de cet immeuble.
4. De la bouffe : de la nourriture (argot, très familier)
5. trop contente = très contente. Ce n’est pas le sens habituel de trop. On l’entend souvent dans ce sens de « très, extrêmement », mais uniquement à l’oral et de façon familière.
6. Plein cadre : terme cinématographique, pour dire qu’on ne voit que son visage dans le cadre de la caméra.
7. En gros plan : vu de très près.
8. Des conneries : des bêtises (très familier)
9. vachement : très (familier et très oral). Personnellement, ça m’a fait bizarre d’entendre cette journaliste utiliser ce mot à la radio !
10. Le physique : c’est l’apparence physique qu’on a. Par exemple, on dit : Il a un physique de jeune premier (= il est très beau). / Il a un physique ingrat. (= Il n’est pas beau)
11. angélique : comme un ange
12. si ça se trouve : peut-être / Il est possible que… (plutôt oral)
13. être en miettes : aller très mal. (Cela correspond bien au terme anglais : devastated)
14. ou j’en sais rien : on utilise cette expression quand on veut donner l’idée qu’il y a d’autres exemples mais qu’on ne va pas les donner. On laisse imaginer d’autres situations aux gens qui nous écoutent. C’est un peu comme si on ajoutait : etc.
15. parce que je sais pas quoi : ce petit bout de phrase joue le même rôle que l’expression j’en sais rien. Tout le monde peut imaginer quelque chose sans qu’elle ait besoin de donner des exemples précis.
16. Un drame familial : le mot « drame » est fort en français. C’est une tragédie dans la famille, par exemple la mort de quelqu’un, un accident très grave.
17. Une pute : une prostituée (argot, vulgaire et fort). Elle emploie ce mot qui choque pour bien marquer le contraste entre son apparence d’ange, évoquée par sa blondeur.
18. Il est pas con : il n’est pas bête, il est intelligent. (très familier)
19. voir plus loin que le bout de son nez : être assez intelligent pour faire des choses plus subtiles. On emploie souvent cette expression à la forme négative : Il ne voit pas plus loin que le bout de son nez, pour indiquer que cette personne ne comprend pas grand chose parce qu’elle n’est pas capable de voir tout ce qui fait une situation.
20. Je m’en sors pas mal : ce que je fais est plutôt réussi.

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