La danse et le temps

Danse

Une émission de radio comme une petite vignette, où un danseur qui a beaucoup dansé raconte ses rapports avec le temps qui passe.

Parce qu’on ne peut pas être danseur toute sa vie, ou en tout cas pas de la même façon à cinquante ans qu’à vingt.

Voici un extrait de cette jolie conversation:

La danse et le temps qui passe

Transcription :
– J’ai fait de la danse un peu par hasard suite à… après avoir vu un film. On m’a donc inscrit à un cours de danse. Je dois dire que j’ai pas aimé ça du tout ! Et puis bon voilà, enfin il y avait une carte de dix cours, il fallait la finir, ça s’est étalé dans le temps. Et puis un jour, sur le coup de (1) sept ans et demi, quelque chose comme ça, le professeur a dit : « Tiens, il se réveille, il se passe quelque chose. Il est doué. Est-ce qu’il voudrait en faire son métier et rentrer à l’Opéra (2) ? » Tout d’un coup, on s’intéressait à moi, on me trouvait… Voilà, j’ai dit oui. Mais en fait, j’aimais pas ça. C’était un gros mensonge. J’ai su que j’aimais vraiment ça, j’avais quatorze ans, quatorze ans et demi, au cours de spectacles de l’Ecole, où j’étais un Mousquetaire, je séduisais une jeune fille. Tout d’un coup, j’ai été grisé (3) par la scène, la musique et puis ce… ce jeu. Et donc là, je me rappelle très bien que je suis rentré en loge (4) et je me suis dit : « Je peux ne plus mentir. J’aime vraiment ça, quoi.» Et puis, si, j’aimais beaucoup la musique et l’effort physique. Il y avait… J’avais quand même des émotions comme ça. Mais enfin, aller regarder un ballet, ça m’emmerdait (5), hein ! Je préférais aller regarder un film, vous voyez ce que je veux dire. C’était pas… Puis j’étais pas fana (6) de danse. Je le suis toujours pas d’ailleurs. Mais par contre, quand ça me touche, ça me touche plus que n’importe quel art.
– Comment est-ce que ça façonne une personnalité, d’être danseur ?
– Déjà, c’est l’exigence si petit. Chaque jour sur le même geste, j’en redemande plus, d’autres sensations, qu’on peut toujours aller plus loin. C’est toujours ce décalage entre ce qu’on vous demande et votre maturité. Le paradoxe, c’est que danseur, faut aller très vite. Mais en même temps, ça demande du temps et il y a que le temps qui fait les choses, voilà, c’est tout. Donc le problème du danseur, c’est ça. Puis c’est au moment où il possède son truc, c’est là que physiquement, il commence à plus pouvoir. A trente-cinq ans, vous êtes plus un jeune, hein ! Moi, c’était plutôt une période très heureuse parce que justement, c’est une période de la maturité, de la plénitude. On va dire au contraire, on a moins peur, le trac (7) est un peu parti, on maîtrise son truc, puis on commence à vraiment comprendre ce qu’on fait, quoi, à vraiment… Voilà, les gestes sont érodés mais dans le bons sens du terme, vous voyez ce que je veux dire, on a tellement usé les gestes qu’ils font partie de nous.
Le rapport au temps est très spécial, quoi. Et toujours cette impression d’être en retard, parce que la course contre ce temps, contre le temps de monter, les blessures, les moments où vous êtes dans le doute et tout pour profiter pleinement des spectacles, voilà.
– Du coup, le jour où on arrête, les adieux à la scène, ça se passe comment ?
– Bah après, ça fait un drôle d’effet (8), quoi. Du jour au lendemain (9), ploum (10), bah voilà, plus rien. Bon j’avais des projets de danse, de théâtre et tout, donc je savais que la scène allait continuer. Non, bah il y a un moment un peu de vide, et en même temps, une… On pose un peu les valises, comme on dit, c’est-à-dire qu’il y a un moment de relâchement qui était pas désagréable parce que voilà, parce que c’est sous pression pendant des années et des années et des années. Vous faites des adieux ici à l’Opéra Bastille, moi, ça c’est passé ici, voilà, avec la salle pleine, vingt minutes de rappels (11), enfin bon, c’est un moment incroyable. Et puis trois mois après, pof (12), vous vous retrouvez avec des bambins (13) de douze ans et demi. Le choc est rude, je dois dire ! Je peux pas vous dire que ça a été un moment… Ce premier cours a pas été spécialement agréable. Puis vous passez d’une vie de compagnie – parce qu’il y a ça aussi – vous passez d’une vie de compagnie qui moi, me lassait un peu, hein, beaucoup de monde, toujours les uns sur les autres et tout. Mais enfin bon, voilà, vous voyez du monde, vous avez des potes (14) depuis l’enfance, vous… voilà. Puis du jour au lendemain, vous vous retrouvez… vous avez vu l’ambiance de l’Ecole, bah il y a… il y a douze profs, et c’est toujours les mêmes personnes en vase clos (15). Donc oui, ça fait… ça fait un drôle d’effet. Et en fait, il y a quelque chose qui est en train de se passer qui me fait très plaisir, moi qui avais tellement peur de m’ennuyer, je me rends compte quand je les vois comme ça, que je vois ces mômes (16) grandir, changer, etc. , finalement, une vie, c’est ça, quoi. C’est cet échange comme ça. Qu’est-ce qu’on peut amener (17) à l’autre pour le faire changer, pour en faire quelqu’un, entre guillemets, sans prétention, hein, mais quelqu’un de mieux. Voilà.

Quelques détails :
1. sur le coup de : vers. (plutôt familier) On peut l’employer aussi avec des horaires : Il est arrivé sur le coup de 7 heures.
2. L’Opéra de Paris, où les futurs danseurs entrent à l’Ecole de Danse comme petits rats.
3. Être grisé par quelque chose : trouver quelque chose vraiment passionnant et excitant.
4. Une loge : c’est la pièce où se préparent les acteurs, les danseurs, les artistes dans une salle de spectacle, un théâtre.
5. Ça m’emmerdait : ça ne m’intéressait pas du tout, je m’y ennuyais vraiment. (très, très familier et seulement oral)
6. fana de quelque chose : abréviation de fanatique, donc passionné de quelque chose.
7. Le trac : c’est le sentiment de peur ou d’apprehension qu’ont les gens qui montent sur scène. On dit qu’on a le trac. Par exetension, on peut aussi avoir le trac avant un examen, avant un entretien d’embauche.
8. Ça fait un drôle d’effet : ça fait bizarre, ça procure une sensation étrange.
9. Du jour au lendemain : très rapidement, sans transition.
10. Ploum : c’est une onomatopée, qui exprime ici le côté brutal du changement.
11. Un rappel : c’est quand les spectateurs continuent à applaudir pour faire revenir les artistes sur scène à la fin du spectacle.
12. Pof : autre onomatopée qui exprime aussi le côté sans transition de ce changement.
13. Un bambin : un enfant. (On ne l’emploie pas très souvent.)
14. Un pote : un ami (familier)
15. en vase clos : avec très peu de contact avec le monde extérieur, en compagnie des mêmes personnes dans le même milieu. On dit qu’on vit en vase clos.
16. Un môme : un enfant (familier)
17. amener : ici, les puristes diront qu’il vaudrait mieux utiliser le verbe apporter.

L’émission en entier est ici.

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