Au féminin ou pas ?

Histoires de sous-marins

En France, l’Ecole a décidé de se préoccuper de l’égalité entre les hommes et les femmes dès le plus jeune âge pour que les petites filles ne se ferment pas la porte de certaines professions traditionnellement réservées aux hommes. Et l’inverse. Certains Français trouvent à y redire, au nom d’une prétendue nature féminine ou masculine.
J’ai entendu il y a quelque temps une interview à propos de l’ouverture de la profession de sous-marinier aux femmes dans l’Armée. Et je suis restée stupéfaite ! Je vous laisse écouter.

Premières femmes dans les sous-marins

Transcription :
Il y a eu la première femme pilote de chasse en 1946, la première femme contre-amiral en 2001. Eh bien, en 2017, il y aura le première femme sous-marinier, ou peut-être faudra-t-il dire sous-marinière (1). Annonce révolutionnaire du ministre de la Défense pour un des derniers corps totalement masculin de l’armée. Des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins accueilleront donc trois femmes qui vont être formées d’ici trois ans (2). Elles serviront ensuite pour des missions de plus de deux mois sous les mers. Personne ne devrait y trouver à redire (3) sauf… sauf les femmes de sous-mariniers. Mettez-vous à leur place. Valérie L. en a rencontré une. Son mari a embarqué pendant dix-sept ans:
– Ça me poserait un problème, ouais. Même si on est sûre de son mari, mais j’imagine que toutes les femmes ne… ne le sont pas, forcément. Donc il y a des femmes, forcément (4), qui vont se poser des questions pendant deux mois et demi, déjà (5). Et honnêtement, un sous-marin, moi j’en ai visité plusieurs : il faut le voir pour le croire, quoi ! (6) C’est pas du tout adapté… enfin, à une femme, quoi. C’est pas adapté à la mixité (7), déjà ça c’est sûr. Tout est petit… il y a pas tant que ça de (8)… de toilettes, tant que ça de douches, il y a pas tant que ça… Vous voyez ce que je veux dire ? Je suis contre. De toute façon, un sous-marin n’est pas du tout adapté à une femme. Et puis, je suis pas sûre que… Déjà, il faut avoir un sacré mental (9) pour faire ce métier-là, un sacré, sacré mental. Donc il faut vraiment qu’elle soit… Pfff ! (10) Parce que même des hommes… Beaucoup craquent (11), hein ! De toute façon, ils ne font pas une carrière complète parce que c’est tellement difficile, quoi !
Mais vous ne pensez pas que c’est aux femmes de le décider si elles veulent travailler dans ces conditions-là ou pas ?
– Ils peuvent essayer mais je pense que ça marchera pas (12), quoi.

Quelques détails :
1. sous-marinière : bien sûr, ce mot n’existe pas encore. Donc il faudrait créer un féminin, en calquant sur des mots qui fonctionnent comme ça. Mais ce n’est pas toujours évident: par exemple, on ne dit pas « une pompière ». On dit juste : Elle est pompier.
2. D’ici trois ans : dans les trois ans qui viennent au plus tard.
3. Trouver à y redire : cette expression signifie protester, critiquer.
4. Forcément : obligatoirement / c’est inévitable.
5. Déjà : ici, cela signifie qu’elle va donner plusieurs raisons et « déjà » annonce la première. On annonce la deuxième avec « ensuite » ou « et puis ».
6. Il faut le voir pour le croire ! : c’est une expression toute faite qui signifie que c’est incroyable.
7. La mixité : c’est le fait que les hommes et les femmes vivent ensemble et partagent les mêmes lieux. Par extension, on a aussi créé le terme de « mixité sociale » pour exprimer le fait que les classes sociales se mélangent.
8. Il n’y a pas tant que ça de (place, etc…) : cela signifie en fait qu’il y en a très peu. On peut dire par exemple : Ils n’ont pas tant que ça d’argent, pour ne pas dire directement qu’ils en ont peu.
9. Un sacré mental : une très grande force de caractère, un très grand équilibre psychique. Le terme « sacré » met en valeur le terme qui suit. (plutôt familier) Par exemple, on dit : C’est une sacrée bonne nouvelle. On peut le remplacer par « super », qui est familier aussi.
10. Cette onomatopée, ici, montre qu’elle ne peut même pas trouver les mots pour indiquer la force qu’il faut avoir pour faire ce métier.
11. Craquer : ici, c’est le sens de ne plus pouvoir résister, ne plus avoir la force (physique ou mental) de continuer. Par exemple : Il a couru 35 km sans problème. Mais il a craqué avant la fin. / L’ambiance à son travail était très mauvaise. Elle a craqué et a donné sa démission.
12. Ça ne marchera pas = ce sera un échec.

Ce que je me suis dit :
– Cette femme de sous-marinier a une bien étrange conception des relations hommes-femmes au travail ! Elle doit être contente du métier de son mari qui ne l’expose pas à d’autres femmes !
– Au lieu de se dire que ce sont en général les femmes qui ont à subir le harcèlement de leurs collègues masculins, surtout dans des milieux très masculins comme l’Armée, elle voit les femmes comme celles qui vont semer le trouble. Paradoxal !
– J’ai du mal à comprendre qu’on puisse vouloir travailler dans l’armée et dans un sous-marin mais en quoi ce métier serait-il inaccessible aux femmes? Est-ce inscrit dans les gènes? On a dit la même chose des femmes qui voulaient être astronautes, pilotes d’avion, etc… Certaines le sont devenues.

Une chose est sûre, c’est qu’en lisant Vingt mille lieues sous les mers, certains et certaines rêveront peut-être d’être sous-mariniers. Mais pas à la lecture du roman de Marc Dugain, Une Exécution ordinaire, inspiré du naufrage du sous-marin Koursk.

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11 responses to “Au féminin ou pas ?”

  1. jetgirlcos says :

    Comme je suis une femme dans un metier traditionnellement « masculin », ça m’intéresse ! J’imagine que c’est bien different dans un sous-marin parce qu’elles doivent vivre à l’etroit avec des hommes pendant longtemps. En effet, il y a environ 40 femmes aux E-U qui travaillent dans les sous-marins depuis 2011 !

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    • Anne says :

      Je me disais que ça t’intéresserait. Peut-être peux-tu aussi nous parler de ton expérience? As-tu dû vaincre des réticences ? Mais j’imagine que tes rapports avec tes collègues masculins sont des rapports professionnels, surtout aux Etats-Unis où vous êtes très attentifs à ces questions.
      Bon, en même temps, être « sous-marinière » n’est pas très ancien non plus chez vous et la proportion de femmes est faible aussi !

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  2. Rick Ellis says :

    J’ai un commentaire, mais d’abord je ferais une « qualification » pour le contexte de mes propos. C’est que ma perspective est forcément « américaine » après avoir passé presque toutes mes 55 ans aux Etats-Unis, et j’hésite donc à tirer des conclusions sur le statut des femmes au travail ou ailleurs dans la société française selon ce qui m’est « normal ». Cela dit, j’avoue qu’après avoir lu la transcription d’Anne et écouté cet entretien, la toute première chose qui m’est venue à l’esprit a été l’histoire des droits civiles des femmes françaises, une histoire qui me semble bien trop longue et bien trop dure à part de comparaisons avec n’importe quel autre pays. Il n’est pas nécessaire de réciter ici toutes les dates qui correspondent aux années quand les femmes françaises ont été capables, pour la première fois, de voter, de signer des contrats à leur propre nom, d’ouvrir un compte en banque à leur propre nom, de dépenser leur propre argent à leur gré indépendamment de leur mari, etc. Mais si on est conscient de cette histoire, et on ajoute le combat qu’il a fallu (et qui continue aujourd’hui) pour que les femmes françaises réussissent dans la vie politique (en tant qu’élus, en tant que ministres, etc.) et au monde du travail, il est peut-être plus difficile de déprécier comme « non-représentatifs » ou « l’exception » les propos exprimés par la femme dans cet entretien. J’espère vraiment qu’ils sont cela, au lieu d’un vestige triste des décennies où, à mon observation (comme qualifié ci-dessus), les rapports entre hommes et femmes en France ont été vraiment ceux « de force », et au grave détriment des femmes.

    N.B. Merci Anne d’expliquer « pas tant que ça. » On utilise « rien que ça » de façon similaire je crois, ou peut-être un peu plus ironique.

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    • Anne says :

      Bonjour Rick, c’est très vrai: les femmes françaises ont dû lutter plus longtemps que les Américaines ou les Britanniques pour obtenir des droits qui paraissent tellement évidents aujourd’hui ! (Mais il y a encore dans le monde une majorité de femmes qui en sont loin, il ne faut pas l’oublier.) C’est vrai aussi qu’il y a encore beaucoup de travail pour que les femmes aient accès aux mêmes responsabilités que les hommes.
      Cependant, je suis frappée par le fait que beaucoup de femmes américaines (dans les milieux sociaux plutôt aisés) arrêtent leur carrière et deviennent des « stay-at-home moms », parce que ce n’est pas possible de concilier une carrière et une vie de famille aux Etats-Unis. En France, même si ce n’est pas parfait, nous avons des congés de maternité plus longs, des congés parentaux, des crèches valables, des écoles maternelles dignes de ce nom, etc… qui permettent aux femmes de travailler et d’avoir des enfants. Personnellement, je trouve qu’il est fondamental de ne pas mettre dans la tête des filles que de toute façon, elles pourront rester à la maison, parce que c’est l’homme qui gagnera l’argent de la famille.

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      • Rick Ellis says :

        Bonjour Anne ! Tes propos sont tout à fait exacts et perspicaces, tu as mis en lumière une différence fondamentale entre « la vie active » en France et aux Etats-Unis : les droits des employés, soit femmes soit hommes. En effet, on est frappé par la disparité entre le nombre de jours congés, les différents « types » de congés, les droits des employés (surtout les salariés) vis-à-vis leurs employeurs, etc. Je peux à peine expliquer aux amis américains qu’en France, on prend d’habitude cinq semaines de vacances par an comme un droit de son emploi, et que ces cinq semaines ne comprennent pas les « jours supplémentaires » pour maternité, paternité, enfant malade, etc. Eh oui, on est « libre » chez nous ! Je plaisante parfois qu’aux Etats-Unis, « It’s true that we’re free — free to go back to work as soon as our two-week vacation is over. » Deux semaines — la durée, maximum, des vacances par an pour la grande majorité des employés américains.

        Que dire d’autre ? C’est une question de priorités, enfin, de qualité de vie, du « système socioéconomique » auquel on s’inscrit, et le nôtre n’est pas particulièrement humain. Des américaines auxquelles tu fais référence, il y en a beaucoup, même une majorité, qui sont contentes d’avoir « échappé » au travail et les demandes lourdes qui vont avec… Quant à leurs maris qui travaillent toujours et s’ils sont aussi contents — humm, « de moins en moins », peut-être !

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  3. Edu says :

    Effectivement, il ne fallait pas s’attendre à entendre des propos très progressistes de la part d’une femme d’un militaire, mais il est toujours très affligeant de constater l’idée des rapports hommes-femmes de certaines couches réactionnaires de la société française…
    Dans mon métier (et aussi dans celui de ma femme) la mixité est heureusement la norme… Et nous transmettons cette richesse à nos enfants et luttons contre des stéréotypes de sexe car c’est dès le plus jeune âge que l’on construit une culture de l’égalité entre femmes et hommes.

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    • Anne says :

      Tout à fait d’accord, Eduardo. Moi aussi, je pense que l’éducation et les modèles qu’on donne aux enfants sont essentiels et qu’il faut y réfléchir.

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  4. Svetlana says :

    Ce n’est pas naturel d’avoir tel métier pour la femme, je trouve que c’est plutôt un problème psichologique des plusieurs femmes mais pas sociale

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  5. ligia pantazi says :

    Au risque de paraître « réac », j’aurais réagi de la même façon que la femme du sous-marinier (désolé), bien que je soutiens le combat des femmes pour un maximum de respect au foyer comme dans la société. J’apprécie beaucoup le billet d’Anne, ça m’a fait réfléchir.

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    • Anne says :

      Bonjour Ligia, oui, tu as raison, tout ça fait réfléchir.
      De mon côté, ce qui me gêne dans ce qu’elle exprime, entre autre, c’est que cela suppose que les hommes ne pourraient pas en quelque sorte « se contrôler » en présence d’une femme, qu’elle serait un objet de désir juste parce qu’elle est une femme. ça nous enlève notre liberté. (Il y a d’ailleurs eu récemment dans l’armée la dénonciation de cas de harcèlement envers des femmes militaires et c’est totalement inacceptable, là comme ailleurs.)
      Bien sûr dans un sous-marin, c’est une situation extrême en quelque sorte, mais je pense que partout où les femmes ont fini par obtenir de travailler comme les hommes, au début, les gens (hommes et femmes) pensaient comme cette femme que ce n’était pas possible, qu’il ne fallait pas mettre les femmes et les hommes ensemble. Et aujourd’hui, le problème ne se pose même plus. Alors, je ne vois pas la différence. La seule chose à savoir, c’est si elles peuvent avoir les compétences nécessaires ou non, et la réponse est forcément oui !
      Qu’en penses-tu ?
      A bientôt.

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      • ligia pantazi says :

        c’est sûr que je ne détiens pas « la » vérité en la matière et que tous les avantages dont les femmes réjouissent aujourd’hui sont grâce aux féministes (pionnières) qui ont lutté auparavant. Peut-être qu’à l’avenir, les générations suivantes vont regarder le travail des femmes dans les sous-marins d’une autre manière, se demandant « pourquoi on se disputait tant ? » Mais tenant compte justement du traitement très dur réservé aux femmes dans l’armée (américaine, par exemple, je n’en sais rien de celle française), je crains que les premières « sous-marinières » aillent être une génération sacrifiée. Est-ce que les autres sont prêts de les accepter dans leurs équipes très soudées, etc, ou pas ?

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