C’est quoi, ce charabia !

Quel charabia

Mots nouveaux importés d’ailleurs et digérés à la sauce française, comme faire le buzz, recourir au crowdfunding, parler de bashing pour un oui pour un non.
Mots français qui (re)deviennent à la mode, sous l’influence de l’anglais bien souvent et de leur utilisation par les journalistes, comme impacter, implémenter, possiblement.
Tous ces mots qui vont et viennent, au gré des tendances, très justes et nécessaires parfois, horripilants souvent !

Parler de bashing, a l’air d’être plus évocateur pour beaucoup de journalistes que parler de dénigrement par exemple ! Parler de crowdfunding, c’est quand même mieux que dire financement participatif, non ? A écouter ici, pour la beauté de la prononciation française! Et là, on se surprend à dire: Oh là là*, c’est juste** pas possible !
* expression typiquement française.
** influence de l’anglais.

Pourtant, tout le monde ici peut deviner ce qu’il y a derrière les termes français, alors que l’anglais ne dit rien à la plupart des Français (qui ont probablement fait l’impasse sur les cours d’anglais). Et ce qui m’étonne aussi, c’est le peu de curiosité pour aller voir ce que cela signifie dans la langue d’origine. Adoption immédiate des expressions parce qu’elles sont partout dans les médias et sur internet.

Et aussi au travail, comme raconté ici avec humour:
Transcription :
– Alors, ce matin, vous jetez un sort à (1) ce globish, c’est-à-dire cette novlangue des managers qui se répand dans les entreprises.
– On peut raisonnablement parler de pandémie avec des responsables. D’abord, il y a la catégorie des collègues et des chefs tendance (2) qui adorent les expressions à la mode. Exemple : Alexandra, je reviens vers vous parce que cette émission, elle est juste (3) deceptive (4).
– Non !
– Si ! Si vous voulez prendre le lead, va falloir performer et spinner (5) les auditeurs. Ça veut dire captiver un client avec une histoire originale à la manière des spin doctors, les conseillers en communication politique.
Vous vous en doutez, il y a aussi le grand club des accros (6) à l’anglais : ils ne veulent pas qu’on les bypasse (7), en gros (8) qu’on les court-circuite (9), exigent de vous voir en B2B (10) et que les décisions implémentées (11) soient dans le pipe (12).
Enfin, il y a les adeptes des incantations qui ne veulent rien dire, à balancer (13) de préférence sur des slides (14). Ne dites jamais diapos, vous seriez muté dans la grotte de Lascaux (15)! Donc en tête des objectifs à targeter (16), on peut vous demander de créer de la valeur au point d’utilisation et sa variante qui est de rester focus client dans un diagnostic partagé (17).
– Je ne comprends rien ! Pourquoi ne pas dire les choses plus simplement, Sandrine ?
– Surtout pas ! Un, vous donnez le sentiment que vous êtes à la pointe (18) de la nouveauté. Vous créez une scission (19) entre vous et les autres. C’est vous qui avez la vision. Deux, vous montrez que vous avez des lettres (20), même que vous êtes psychologue. Vous dites souvent : « Intéressant, ce paradigme. J’aimerais avoir ton feedback (21). » Trois, vous noyez le patient… Pardon ! Vous noyez le poisson. (22) Avec un peu de chance, les équipes gobent le discours (23) et l’emballage.
– Alors, comment est-ce qu’on va faire pour décoder ?
– C’est pas facile mais il y a des phrases qui doivent déclencher chez vous une petite alarme interne. Si le discours annuel du PDG (24)commence par ces mots : Dans le contexte concurrentiel et mouvant qui est le nôtre, il faut remettre l’homme au cœur de l’entreprise. Grosse méfiance, ça sent le plan social (25). Autre exemple : cette année, le board (26) va entamer un process (27) de pruning. Le pruning, c’est une métaphore horticole pour élagage (28). Là aussi, ça sent le sapin (29).
– Sandrine, pouvons-nous nous rebeller contre cette novlangue ?
– Il y a deux stratégies. La première, simple mais plus risquée, c’est de répliquer : « Ecoute, arrête ton verbiage (30) de consultant. Si on parlait du problème ! » La deuxième, plus faux-cul (31), consiste à adopter le langage de l’adversaire. Vous prenez un air inspiré et vous dites : « OK, je vais checker (32) les derniers bilans, je les priorise (33), j’upgrade (34) le tout et je te fais un back-up (35). Ça te va ? »
– Je sens que la situation est désespérée !
– Je le crains. Et un test très simple, c’est de vérifier le degré de contamination de votre sphère privée. Essayez de challenger (36) votre progéniture (37) pour qu’elle range sa chambre. Si elle vous répond : « C’est bon, je gère », c’est mal parti (38). Si en plus elle vous dit : « T’inquiète (39), j’ai anticipé, je suis proactif (40)», là, c’est mort ! ( 41)

Des explications :
1. jeter un sort à quelque chose : critiquer quelque chose et en finir avec.
2. Tendance : à la mode
3. juste : l’emploi de juste comme en anglais s’est répandu, devant des adjectifs, et notamment dans des expressions comme : C’est juste pas possible. / C’est juste génial. / C’est juste incroyable.
4. Deceptive : ce mot n’existe pas en français. On dit : trompeur.
5. Le lead – performer – spinner : ces mots n’existent pas en français. Ils sont utilisés par certains, en les adaptant quand même à notre langue, d’où une prononciation à la française et une transformation en verbes du 1er groupe par exemple, c’est-à-dire les verbes dont l’infinitif est en -er, et qui sont les plus faciles à conjuguer.
6. les accros à l’anglais : ceux qui ne peuvent pas se passer de l’anglais. (familier)
7. Bypasser n’existe pas en français.
8. En gros : pour le dire simplement, sans entrer dans les nuances ou les détails.
9. Court-circuiter quelqu’un : stopper net les tentatives de quelqu’un. (familier). C’est une image qui vient de l’électricité : quand il y a un court-circuit, l’électricité ne passe plus et les installations électriques ne fonctionnent plus.
10. B2B : business to business.
11. Le verbe implémenter est dans les dictionnaires français mais était peu employé. On disait plutôt mettre en œuvre quelque chose, une stratégie par exemple. Il gagne du terrain sous l’influence de l’anglais.
12. Dans le pipe : dans les tuyaux, donc imminent.
13. Balancer une phrase, une idée : exprimer une phrase, une idée, de manière un peu abrupte. (familier)
14. des slides : cela vient directement du fait que la plupart des gens font des présentations avec un Powerpoint (comme on dit!). Mais je ne sais pas quel genre a ce mot au singulier ! On entend les deux, le féminin paraissant plus logique dans la mesure où son équivalent français est une diapo. (abréviation de diapositive)
15. la grotte de Lascaux : la référence à cette grotte du sud-ouest de la France où se trouvent des peintures rupestres exceptionnelles exprime l’idée que les gens qui utilisent le mot diapo sont complètement dépassés et appartiennent à la préhistoire. Etre muté est un terme utilisé au travail, pour dire que vous êtes nommé dans une autre service, une autre ville, à un autre poste.
16. Targeter : ce verbe n’existe pas en français. On a le verbe : viser.
17. Tous ces mots sont français, mais font partie du jargon de professionnels dans certains secteurs. (inspirés par des expressions américaines la plupart du temps, mais qui deviennent très lourdes en français!)
18. être à la pointe : être très moderne
19. une scission : une coupure, un fossé
20. avoir des lettres : être cultivé
21. ton feedback : ton retour, tes commentaires, ton analyse
22. noyer le poisson : cette expression bien française signifie que face à une question difficile ou dans une situation difficile, vous essayez de vous en sortir en parlant d’autre chose, en répondant à côté.
23. Gober quelque chose : normalement, ce verbe signifie avaler sans mâcher. Au sens figuré, cela veut dire que vous croyez ce qu’on vous dit sans esprit critique, même si c’est totalement impossible.
24. Un PDG : le Président Directeur Général (à la tête d’une entreprise)
25. un plan social : un plan de licenciements.
26. Le Board : en français, c’est le Conseil d’Administration.
27. Un process : en français, c’est un processus.
28. L’élagage : c’est le fait de tailler les arbres.
29. Ça sent le sapin : cela annonce de mauvaises choses. C’est une référence au bois de sapin qui peut servir à faire les cercueils, donc c’est l’idée qu’on n’en a plus pour très longtemps à vivre.
30. Du verbiage : c’est le fait d’utiliser des mots mais sans exprimer de vraies idées. C’est donc un discours creux.
31. Faux-cul : qui ne dit pas directement ce qu’il pense. (familier) On dit par exemple : Quel faux-cul, celui-là !
32. Checker : en français, on dit vérifier.
33. Prioriser : on dit classer par priorité.
34. Upgrader : en français : mettre à jour, actualiser
35. un back-up : normalement, c’est une sauvegarde.
36. Challenger : ce verbe n’existe pas. On dit par exemple: lancer un défi. (Mais le nom un challenge est maintenant très utilisé, alors que le mot défi marcherait aussi bien!)
37. la progéniture : ce sont les enfants de quelqu’un. (familier)
38. C’est mal parti : ça ne va pas marcher. (familier)
39. T’inquiète : Ne t’inquiète pas. (très familier)
40. proactif : cet adjectif n’existe pas. L’idée, c’est qu’on prend en main la situation et qu’on fait ce qu’il faut pour résoudre les problèmes. Donc, cet adjectif venu de l’anglais est bien utile là où nous n’avons pas vraiment de mot aussi simple !
41. C’est mort : c’est raté, c’est fichu. C’est un échec.(familier)

* Expression : C’est du charabia = ça ne veut rien dire.

Publicités

Étiquettes : ,

6 responses to “C’est quoi, ce charabia !”

  1. Déborah says :

    Bonjour et merci pour cet article très drôle. Le <> est aussi un grand problème en anglais. Une petite observation – je crois qu’il y a une erreur dans la transcription de la troisième ligne. Au lieu de <>, j’ai entendu <>, mais peut-être j’ai tort.

    J'aime

    • Déborah says :

      Pardon. Mes mots entre guillemets ne sont pas visibles: au lieu de « raisons simples », j’ai entendu « responsable ».

      J'aime

      • Anne says :

        Bonjour Deborah,
        Exactement ! Je ne sais vraiment pas pourquoi j’ai écrit ça car on ne peut vraiment pas entendre autre chose que responsable. Et évidemment, ça annonce la suite. Je devais penser à autre chose ! Et je n’ai pas relu d’assez près. Merci ! C’est modifié !

        J'aime

  2. Jianjing says :

    Bonjour Anne,

    deux questions

    1. « Et là, on se surprend à dire: Oh là là*, c’est juste** pas possible ! », c’est le mot « juste » mal utilisé, mais on peut dire c’est « tout simplement » pas possible for signifie ce que fait « just » en anglais?

    1. « alors que l’anglais ne dit rien à la plupart des Français (qui ont probablement fait l’impasse sur les cours d’anglais) » Ici, fait l’impasse sur, ça veut dire que les français « ratent » les cours d’anglais, ou ils « évitent » les cours d’anglais ? du point de vue de leur volonté?

    Merci
    Jianjing

    J'aime

    • Anne says :

      Bonjour Jianjing,
      – Oui, en français, jusqu’à maintenant, on disait plutôt: Ce n’est tout simplement pas possible / Ce n’est vraiment pas possible. Le mot « juste » s’emploie différemment, par exemple : Je veux juste que tu m’expliques. (=simplement / c’est la seule que je te demande). Et dans un autre sens: Il vient juste d’arriver. (= c’est tout récent).
      – faire l’impasse sur quelque chose (notamment dans les études), c’est ne pas s’y intéresser du tout, ne rien apprendre dans ce domaine. Donc pour les cours d’anglais, je voulais dire qu’un certain nombre de Français sont bien allés en cours (parce que c’est obligatoire), mais ils ont renoncé à apprendre quelque chose, ils n’ont pas fait l’effort de travailler.
      A bientôt

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :