Etrange étrangère

A l’autre bout du monde, en Afrique du Sud.
C’est un petit bout de la vie de Delphine, expatriée pour quelques mois loin de Paris.
Dans un pays où tout est différent:
Le mode de vie.
Les relations entre les communautés.
La langue… Les langues.

Dans un pays où elle ne travaille plus.
Un pays où comme elle le dit, elle ne sait plus rien faire des choses de la vie quotidienne.
Un pays où elle ne comprend pas tout ce que les gens disent. Où son français ne lui sert plus, où son français lui manque.


C’est sur Arte Radio.
Le vague à l’âme de Delphine Saltel, partagé avec sa meilleure amie restée à Paris, partagé avec nous.

Transcription:
Johannesbourg, mai 2009.
Ici, c’est l’automne. Les arbres sont jaunes, la nuit tombe à 5 heures et demie. On a allumé la cheminée.

Janvier, février, mars, avril, mai. Je suis là depuis quatre mois. Mais je me sens encore nouvelle, fraîchement débarquée. Et je crois que c’est vraiment l’histoire de… de la langue (1).
Je te jure (2), si on m’avait dit que je retournerais à l’école !
J’ai calculé que j’ai toujours écouté des chansons en anglais, depuis que je suis toute petite. J’ai eu une correspondante irlandaise que j’aimais beaucoup. Le premier garçon que j’ai embrassé sur la bouche, c’était pendant un échange linguistique, quand j’étais en quatrième (3).

Et… Bref, voilà, je baigne dans cette langue, j’ai l’impression. Et je comprends pas pourquoi je suis aussi mauvaise !

C’est la première fois que j’ai à vivre longtemps hors du français, hors de ma langue maternelle.

Et j’avais pas mesuré à quel point ma langue maternelle, le français, mon français est en moi, inséparable de moi et que c’est presque comme une partie de mon corps, c’est-à-dire que rien ne se passe en moi qui ne passe pas par la langue française, encore.

Ici, comme je suis dépossédée de cette langue, que je peux plus m’en servir pour parler aux gens, voilà, je comprends tout ce qu’elle est pour moi.
C’est épuisant d’avoir l’air si bête (4) et si perdue et de… Je me sens un peu minable (5) parce que, souvent, j’en ai ma claque (6) d’être loin et…
C’est un peu honteux. Enfin, moi je voudrais penser que je… je peux parcourir le monde, que je suis pas vissée (7) à mon petit monde d’origine. Et en fait de partir, d’abord, je pensais pas que ça serait si dur. Et puis je pensais pas que… que les choses me manqueraient autant. Je pensais qu’avec la nouveauté, le… le dépaysement, le côté exotique, je pensais que… que ça remplirait, voilà. Et en fait, ça remplit pas tout à fait. Et je m’aperçois qu’on peut pas… C’est comme on peut pas changer une fleur de pot comme ça. Enfin… Quand même, tu mets un moment, quoi. Et ici, j’ose pas trop le dire. Enfin tu sais, ça fait chauvin (8) de dire que ton pays te manque et en même temps, je sais très bien que… que ça me fait beaucoup de bien d’être dans cette… d’être celle qui en place pas une (9) au dîner, tu vois. Quand je suis invitée dans les dîners, ben, j’écoute les convives, en fronçant les sourcils (10), en essayant de comprendre, et… Voilà. Et ça me remet bien en place parce que avant, j’ai été prof, j’ai travaillé à la radio, j’avais l’habitude… Enfin, j’ai longtemps eu l’habitude d’être celle qui parle, qui connaît son affaire (11). Et puis là, bah, niet (13) ! On… On m’a coupé la chique (14) !

Et puis.. puis bon, je progresse parce que quand même, en anglais, tu vois, petit à petit, ça va mieux. Et puis ce qui est bien ici, c’est que l’anglais, c’est pas vraiment l’anglais. C’est un peu un esperanto, tu vois que tout le monde se partage, les Afrikaners, les Zoulous, les Suthus, les Kossas, les expatriés de tout bord. Et donc c’est un peu plus facile quand tu sais que… que les gens savent ce que c’est qu’avoir une langue maternelle et puis une… une autre langue. Voilà, mais ne t’inquiète pas. Je pleure mais ça… Je suis pas triste. Et je pleure parce que je suis… J’ai un problème d’hormones. Je pleure énormément parce que… Attends, il y a un avion qui passe… Je crois que c’est… En fait, je suis enceinte et je… j’ai lu que… C’est débile (15), j’arrête pas de pleurer! J’ai lu que c’était normal. En fait, tu pleures beaucoup parce que c’est les hormones, ça te rend fragile. Mais je pleure vraiment, hein! Je pleure pour un rien (16). Je pleure devant la télé, je pleure au téléphone. Je pleure dans la cuisine. Et c’est pas vraiment que je suis triste, hein. Je suis même heureuse, hein! Il fait beau, c’est grand, tout est grand. La dernière fois, on est parti dans un parc. J’ai vu une girafe, une vraie girafe de… sauvage. C’est quand même bien. Voilà, je t’embrasse fort (17).

Quelques explications:
1. C’est l’histoire de la langue: c’est à cause de la langue. (familier)
2. Je te jure: c’est une exclamation, pour renforcer l’idée qu’on est surpris.
3. la quatrième: c’est la troisième année du collège, vers l’âge de 13-14 ans.
4. avoir l’air si bête: avoir l’air si stupide, si peu intelligente.
5. minable: nul(le)
6. j’en ai ma claque de quelque chose / de faire quelque chose: j’en ai vraiment assez de… (familier)
7. être vissé: ici, être complètement accroché à son monde, ne pas pouvoir s’en détacher.
8. être chauvin: penser que son pays est le mieux. (et donc ne pas se montrer très ouvert aux autres cultures.)
9. ne pas en placer une: ne pas réussir à prendre la parole, rester muet. (familier)
10. en fronçant les sourcils: elle veut dire qu’elle doit faire beaucoup d’efforts pour suivre la conversation, et ça se voit sur son visage.
11. connaître son affaire: connaître son sujet, avoir des choses intéressantes à dire. (familier)
12. Niet: rien. (familier)
13. couper la chique à quelqu’un: rendre muet quelqu’un. On ne sait plus quoi dire. (argot)
14. c’est débile: c’est idiot. (familier)
15. pour un rien: pour des raisons sans importance, donc un peu n’importe quand.

16. Je t’embrasse fort: c’est la façon de conclure une lettre avec quelqu’un qui nous est vraiment proche et cher (famille ou ami). On y met beaucoup de sentiment.
En un peu moins fort, on peut dire juste « Je t’embrasse« , à des amis, à de la famille.
Et de façon plus banale, un peu passe-partout, avec des gens (amis ou collègues) assez proches mais pas tant que ça, on écrit juste « Bises« .
Quand on écrit « Bisous« , il y a un peu plus de sentiments que « Bises », mais ça fait un peu enfantin, et ce sont surtout les femmes qui l’emploient.

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4 responses to “Etrange étrangère”

  1. Deborah says :

    Bonjour. Je voulais vous alerter que la transcription ici n’accorde pas avec le son. La texte est pour mai 2009 alors que le son est pour fevrier 2009. Merci.

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  2. monir says :

    j’aime beaucoup votre site ,vraiment il m’a beaucoup aidé a apprendre le français

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