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A vue d’oeil

Pour aller à l’Institut Pasteur le matin, je traverse le jardin du Luxembourg. Chaque année, un jour de printemps, en pénétrant dans le jardin, je ressens le même choc, le même émerveillement. Une fois encore, les jours vont s’allonger, la lumière et la chaleur revenir, les feuilles se former, puis les fleurs et les graines. Animaux et végétaux vont exploser de vie et de croissance. Indifférente aux affaires des hommes, la grande machine de l’univers continue de tourner, inexorable.
Plus que l’océan et les tempêtes, plus que la montagne et ses glaciers, plus que la voûte céleste et ses galaxies, c’est ce petit frisson vert, qui parcourt les arbres et vous surprend un matin de printemps, qui me donne, avec la force de l’évidence, l’impression d’assister au spectacle grandiose qui, depuis quelque douze milliards d’années, agite la grande scène de l’univers.

François Jacob. La souris, la mouche et l’homme

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Plaisir des textes et des expériences qui résonnent en nous.
Plaisir de trouver dans les mots des autres ce qu’on ne dit pas aussi bien.
Emerveillement toujours renouvelé de ces rencontres.

* à vue d’œil: De la pluie qui alterne avec du soleil, des températures douces, et tout pousse à vue d’œil, c’est-à-dire tellement vite qu’on a presque l’impression de voir les métamorphoses du jardin se produire sous nos yeux.
Au sens figuré, on dit aussi d’un enfant qu’il grandit à vue d’œil, de quelqu’un qu’il maigrit (ou grossit) à vue d’œil, d’un paysage qu’il change à vue d’œil, d’un glacier qu’il fond à vue d’œil.

Notre ami Léon Vivien

Je n’ai pas l’utilité de Facebook. Mais pour rester en contact avec Léon Vivien, il n’y avait pas d’autre moyen que de cliquer "J’aime". C’est que Léon est parti à la guerre en 1914. Et il raconte sa guerre, au jour le jour.

Compte fictif pour un vrai récit, à suivre depuis une dizaine de jours, jusque mi-mai. Une manière de ne pas perdre la mémoire imaginée par le Musée de la Grande Guerre de Meaux.
Surprenant.

D’actualité, hélas, car il y a toujours des Léon Vivien aujourd’hui, engagés dans les différents conflits de la planète.
Quelle connerie, la guerre.

Léon vivien

Ni tout à fait d’ici, ni tout à fait d’ailleurs

Groenland ManhattanJ’aime ce que dessine et raconte Chloé Cruchaudet. Dans son album Groënland Manhattan, elle donne corps aux récits d’exploration du Pôle Nord, au temps où Robert Peary ramenait de si loin des météorites et des Esquimaux pour les livrer à la curiosité de ses contemporains.
Histoire du déracinement de Minik, enfant puis adulte entre deux mondes.
Histoire vraie et reflet d’une époque encore si proche.
Histoire banale de la domination d’un monde sur un autre.

Chloé Cruchaudet
Chloé Cruchaudet explique dans cette petite vidéo pourquoi elle a eu envie d’entrer dans l’histoire de Minik, avec ses belles couleurs.

Transcription:
L’idée de ma bande dessinée Groënland Manhattan vient de mes goûts en matière de (1) lecture. J’aime beaucoup les récits de voyage, les récits d’explorateurs . C’est quelque chose qui est tellement à l’inverse de ma personnalité pantouflarde (2) que ça m’a toujours fascinée ! Un jour, je suis tombée sur (3) l’histoire vraie d’un petit esquimau qui s’appelle Minik, qui a vécu à l’extrême nord du Groënland, à la fin du 19ème siècle. Et ce petit garçon et quelques membres de sa tribu ont été ramenés par un explorateur américain du Groënland jusqu’à New York. Ce qui m’a beaucoup touchée, c’est que c’est une histoire de déracinement. C’est quelqu’un qui s’est jamais sent bien là où il était : à New York, on l’a traité comme le gentil Esquimau polaire, délicieusement exotique. Et une fois de retour chez lui, il a été traité comme un mythomane (4), parce que évidemment, tous les autres membres de sa tribu ne croyaient pas du tout au récit de sa vie New Yorkaise. J’ai vraiment eu l’impression d’avoir les personnages à côté de moi. J’ai eu froid avec eux, j’ai senti les odeurs de New York avec eux et j’espère beaucoup que ça fera le même effet aux lecteurs.

Quelques détails :
1. en matière de lecture : dans le domaine de la lecture
2. pantouflard : cet adjectif décrit quelqu’un qui aime rester chez lui, tranquillement, un peu paresseusement, dans ses pantoufles (c’est-à-dire ses chaussons). Les pantoufles sont le symbole de l’attachement aux habitudes.
3. tomber sur quelque chose : trouver, découvrir quelque chose par hasard.
4. Un mythomane : quelqu’un qui s’invente des histoires auxquelles il croit.

Groenland Manhattan - La postfaceIl y a beaucoup à regarder et à lire dans cet album, qui se termine par une belle postface, écrite par Delphine Deloget, réalisatrice d’un documentaire antérieur (que j’aimerais bien trouver quelque part) sur Minik et ses descendants.
En voici un court extrait où Delphine la voyageuse parle de Chloé, celle qui se dit pantouflarde !


Lorsque Chloé m’a contactée au sujet de son projet de bande dessinée sur Minik, j’ai remis le nez dans mes cartons, ressorti des photos, des archives sur l’histoire des Esquimaux de New York. Avec elle, j’ai replongé dans mes souvenirs et mes impressions de voyage à Thulé. Chloé se révélait de son côté une véritable enquêtrice. Elle ne laissait rien passer. Elle relevait certains détails de l’histoire qui m’avaient échappé. Son imaginaire au travail, elle allait redonner chair à l’histoire de Minik. Moi qui n’avais fréquenté Peary et Minik que par l’intermédiaire de photos en noir et blanc, je les redécouvrais maintenant en couleur, animés d’expressions si pleines de vérité. Elle avait créé en nuances ce qui précède et ce qui suit les événements rapportés par les archives, reconstituant ce qui m’avait si souvent manqué lors de ma propre enquête. L’histoire prenait vie et dépassait les simples faits historiques pour toucher l’intime d’un récit à la fois rocambolesque et poignant.

Allez regarder ici aussi, pour vous en rendre compte.
C’est beau !

Histoires pour grandir

AlbumsEnfant, il aimait lire. Puis il a aimé raconter des histoires à sa fille. Et il s’est mis à les écrire et à les dessiner lui-même.

Ce sont des livres qui habitent toujours sur mes étagères ! Impossible de m’en séparer, même si mes fils ont passé l’âge qu’on leur lise des histoires. Un univers de couleurs et de mots, de jeux avec les mots, l’univers de Claude Ponti. Ce sont de beaux voyages à chaque lecture.


Transcription:
Le peloton de la troupe (1) est un peu mièvre (2). Mais c’est aussi une demande. Les temps étant vraiment très durs, des gens ont du mal à prendre des livres pour leurs enfants qui soient pas un peu édulcorés (3) parce que ils croient protéger leurs enfants en leur donnant du doux, du tendre, du facile. Il y a des grands, grands en ce moment mais il y a un retour à la "cucunerie" (4), au bleu pour les garçons, au rose pour les filles, que je déteste.

- Vous vous souvenez des illustrations (5) qui accompagnaient les histoires que vous lisiez, ou qu’on vous lisait quand vous étiez petit, ou pas ?
- Oh bah oui ! Oui, oui. Alors, déjà, il faut dire que je suis relativement jeune !
- Oui !
- Et quand j’étais très, très jeune, il y avait beaucoup moins de livres quand même qu’aujourd’hui. Donc… Alors, j’avais…
- Il y avait Le Père Castor (6), il y avait…
- Oui, il y avait tout ça mais j’avais aussi une mère enseignante (7). Donc j’avais accès à plus de livres que… que d’autres, de… de par (8) l’école. Mais j’ai eu à peu près les mêmes chose qu’avaient les autres: des Père Castor, des… des je sais plus quoi (9), machin Argent et truc (10), et tout ça. Et puis… A ma fille, j’ai beaucoup lu. J’ai beaucoup lu d’histoires. Je lui en ai inventé beaucoup. D’ailleurs, ce qui est… Elle m’a dit il y a pas longtemps que c’est… Elle s’est mise à (11) lire tard. Elle m’a dit: "C’est normal, tu me racontais des histoires tous les soirs et… Pourquoi veux-tu que… que j’aie envie de lire…"
- Que j’aille les chercher ailleurs, c’est ça ?
- Moi je considère que ce que je fais est… est une simple transcription de la réalité. Donc je… je cache…
- Ah oui ?
- Oui. Je cache rien. Bah il y a… il y a de la mort, il y a de l’accident, il y a des tas de (12) choses. Je cache (13) rien de… Mais je… je mets tout… C’est-à-dire, moi, ce qui m’intéresse, c’est que… c’est de considérer l’enfant évidemment comme une personne mais comme une personne en développement, c’est-à-dire que toute… toute l’activité d’un… d’un enfant, dès le départ, c’est… c’est de chercher à acquérir, comprendre, expérimenter et grandir. Donc moi, je travaille… je travaille…enfin (14), je fais… Je raconte de l’histoire que là-dessus. Donc… et pour montrer que… que quels que soient les problèmes, il y a toujours un moyen d’y arriver et de s’en sortir.
- C’est vrai ! Parce que il y a des… Il y a des peurs, il y a des peurs terrifiantes dans… dans vos livres ! Il y a des monstres dévoreurs d’enfants.
- C’est normal d’avoir peur. C’est plutôt bien, si on y arrive, de la surmonter. Si on n’y arrive pas, on peut trouver des biais, contourner les murs, etc… Mais… Je pense qu’aux enfants et à voir comment… et leur dire que, non, c’est pas vrai, c’est-à-dire même si on te coupe les deux jambes au départ, tu arriveras à faire un truc. Il y a pas… Personne n’a pas d’enfance. C’est pas vrai, c’est de la mythologie. On dit: "Ah, j’ai pas eu d’enfance." Mais si, tu as eu une enfance ! Elle était peut-être un peu merdique (15) mais tu en as eu une.Puis c’est… Il y a pas de quoi s’énerver (16) ! Tu arriveras à faire autre chose plus tard ou… Voilà, c’est… !

Des explications:
1. le peloton de la troupe: cela signifie la majorité, la plupart (ici, il parle de la majorité des auteurs pour enfants). En fait, on dit plus souvent: Le gros de la troupe.
2. mièvre: gentil et fade mais pas très intelligent.
3. édulcoré: adouci artificiellement, en gommant la réalité.
4. la cucunerie: je connais plutôt la cucuterie mais c’est pareil ! Cela désigne tout ce qui est "cucul", c’est-à-dire pas méchant mais pas très intelligent. C’est la façon familière de dire mièvre, niais. On dit aussi: gnangan.
5. les illustrations: les dessins
6. Le Père Castor: c’est une collection d’histoires pour les enfants.
7. une mère enseignante: sa mère était institutrice.
8. de par: grâce à
9. des je sais plus quoi: façon familière de dire qu’il ne se souvient pas des titres.
10. machin Argent et truc: Il veut parler d’une collection qui s’appelait "Les petits livres d’argent". Mais il ne se souvient pas précisément, donc les mots familiers "machin" et "truc" (très vagues) lui servent à suggérer ça.
11. se mettre à faire quelque chose: commencer à faire quelque chose.
12. des tas de: beaucoup de (familier)
13. je cache rien: on entend plutôt "Je casse rien", mais il ne se corrige pas.
14. je travaille… enfin… : l’utilisation de "enfin" signifie qu’il se corrige, qu’il veut nuancer le mot qu’il vient juste d’employer, pour mieux exprimer son idée.
15. merdique: raté (très familier, puisque basé sur "merde").
16. Il y a pas de quoi s’énerver: on emploie cette expression pour dire à quelqu’un de rester calme, de prendre les choses, les problèmes tranquillement.

Voici un extrait que j’ai enregistré, pour que vous fassiez connaissance avec Hipollène, au cours de son voyage.
(J’aime les noms de toutes ses grand-mères. Et j’aime les miroirs qui réfléchissent !)

Amitié

Deux belles histoires, racontées par les dessins et les mots d’Emmanuel Guibert. Dans un de ces deux livres, il fait le récit de l’enfance de son ami américain, Alan. Dans l’autre, c’est l’histoire de sa guerre en Europe, qu’Alan présente par ces mots: "Quand j’ai eu 18 ans, Uncle Sam m’a dit qu’il aimerait bien mettre un uniforme sur mon dos pour aller combattre un gars qui s’appelait Adolf. Ce que j’ai fait."
Deux très belles oeuvres, qu’on peut lire et relire.
Une belle rencontre pour moi.

Mais je pense que j’aime autant ces deux livres que la façon dont ils sont nés. Leur écriture est l’histoire et le fruit d’une profonde amitié, commencée tardivement et vécue d’autant plus intensément, entre Alan et Emmanuel.
La lecture de la préface de "La guerre d’Alan" est en soi un vrai bonheur. Deux pages où tout est dit sobrement sur l’amitié, le temps qu’on donne, qu’on prend pour être ensemble, le temps qu’il ne faut pas perdre, la constance toujours, même (ou surtout) quand la vie se fait plus dure, et la fidélité jusqu’au bout du chemin. La fidélité au-delà du temps, par l’art, cet art de raconter des choses si simples mais si uniques et ainsi les rendre éternelles.
Voici un passage de cette préface que j’ai eu envie de vous lire:


J’ai rencontré Alan Cope par hasard, en lui demandant mon chemin dans la rue. C’était en juin 1994, il avait soixante-neuf ans et moi trente. Il vivait avec sa femme sur l’île de Ré, où je mettais les pieds pour la première fois. L’amitié nous est tombée dessus.
Alan était né en Californie en 1925 dans la ville d’Alhambra, faubourg de Los Angeles. Il avait grandi à Pasadena et Santa Barbara. Il avait fait la guerre en Europe. Après guerre, il était venu s’installer en France et n’était plus retourné aux Etats-Unis. Il avait travaillé comme employé civil pour l’armée américaine, en France et en Allemagne. Depuis sa retraite, il vivait dans l’île.
Quelques jours après notre rencontre, un après-midi, il a commencé à me raconter des épisodes de sa guerre. Nous faisions des allées et venues sur une plage, le long de l’océan. Il parlait bien, j’écoutais bien. Ses anecdotes, hormis deux ou trois, n’avaient rien de spectaculaire. Elles n’évoquaient que de très loin ce que les films ou les récits de la seconde guerre mondiale m’avaient appris. Pourtant, elles me captivaient par leur accent de vérité. Je voyais littéralement ce qu’il disait. Quand il a interrompu son récit, je lui ai proposé : « Faisons des livres. Vous raconterez, je dessinerai. »
Alan avait un jardin à un kilomètre de sa maison. C’est là, dans un petit chalet rouge et blanc, que nous avons commencé à enregistrer son témoignage sur un magnétophone à cassettes. Nous étions heureux d’avoir trouvé une bonne raison de passer du temps ensemble. A la fin de ce mois de juin, j’avais déjà quelques heures d’enregistrement, et l’envie ferme de continuer. Dès septembre, j’étais de retour. On a repris nos conversations. Nous étions devenus importants l’un pour l’autre.
On ne savait pas qu’on n’aurait que cinq ans pour être amis, mais on a fait comme si on le savait. On n’a pas perdu notre temps. On a nagé, fait du vélo, jardiné, vu des films, écouté des disques, joué du piano, cuisiné, échangé des dizaines et des dizaines de lettres, de coups de fil, de cassettes et de dessins. On a conversé éperdument. On ne s’est jamais engueulé* ni éloigné.

* s’engueuler: se disputer (argot)

C’est aussi un vrai bonheur d’écouter cette émission de radio avec Emmanuel Guibert, dont voici un petit extrait:


Transcription:
- Donc on est dans la gare de La Rochelle, là, on vient d’arriver. Et Alan m’attendait généralement plus ou moins planqué (1) derrière un pilier, là. Et on allait rejoindre sa Volkswagen orange, qui était un peu sa marque de fabrique (2) dans l’île: il était connu comme l’Américain à la Coccinelle (3) orange. Et à l’arrière, il y avait son chien, Cherokee, sur une peau de bête, qui était en train de se… de se léchouiller (4) le bas-ventre. Et puis on grimpait dans la voiture et on partait ensemble pour l’île. Et on allait vers le pont (5), vers la mer, ce qu’on va faire en empruntant la bagnole (6) qu’on va louer là.
- Très américain, Alan ?
- Alan, c’était un Américain pour les Européens et c’était devenu un Européen pour les Américains. Comme beaucoup d’exilés, il était pas vraiment… plus vraiment d’un bord et pas vraiment de l’autre. Et il avait d’américain, de prime abord (7), pour les… pour les gens de l’île, sa pointe d’accent (8), ses blue-jeans un peu tire-bouchonnants (9), ses grosses canadiennes (10) l’hiver, ses chemises à carreaux. Et puis… Et puis il avait, j’imagine, d’européen pour les Américains qui venaient le voir, toutes les habitudes de vie, toute la culture qu’il s’était forgée en vivant ici depuis l’âge de vingt… de vingt-deux ans, sans… sans discontinuer.
Donc en fait, ce 16 juin 1994, j’étais avec mon père et on montait tous les deux cette rue. Et c’est en arrivant là que je l’ai aperçu pour la première fois. Il était en train de scier du bois devant sa porte. Et je me suis approché de lui et je lui ai dit… enfin, à vrai dire, je me suis approché de lui pour lui poser une question sur mon chemin (11). Mais au fond, si je suis allé le voir, c’est parce que j’avais envie de passer un peu de temps dans cette maison et peut-être d’en savoir un peu plus. Et donc, je lui ai dit: "Pardon monsieur, la rue de la République" ou "la place de la République (12)", et on a discuté un bon quart d’heure (13), en fait. Et j’ai perçu tout de suite que c’était quelqu’un de très singulier et que j’aimerais bien passer du temps avec lui.
- C’est un coup de foudre (14) ?
- C’est un coup de foudre, oui.

Quelques détails:
1. planqué: caché. (style familier). Se planquer = se cacher.
2. sa marque de fabrique: son signe particulier, ce qui le différencie de tous les autres.
3. une Coccinelle: c’est le nom donné à ce modèle de voiture allemande qui a été si populaire, d’après le nom du petit insecte rouge à pois noirs.
4. se léchouiller: se verbe n’existe pas, il est fabriqué à partir de "se lécher".
5. L’île de Ré est maintenant reliée au continent par un beau pont.
6. une bagnole: une voiture (argot)
7. de prime abord: au premier contact.
8. une pointe d’accent: un très léger accent
9. tire-bouchonnant: on utilise ce mot pour décrire un pantalon qui fait des plis en bas, sur les chaussures, parce qu’il est un peu trop long. Il n’est pas bien lisse et tire-bouchonne.
10. une canadienne: c’est une grosse veste.
11. demander son chemin: se renseigner sur la route à prendre quand on est perdu.
12. la rue de la République: toutes les villes françaises ( ou presque) ont une rue de la République, souvent une des rues principales, en écho à l’histoire du pays, pour souligner l’importance de l’abolition de la royauté.
13. un bon quart-d’heure: plus d’un quart d’heure.
14. un coup de foudre: en général, on l’utilise à propos de gens qui tombent amoureux l’un de l’autre. Ici, cela souligne la force de cette amitié. (On peut aussi avoir un coup de foudre pour un lieu, pour un livre, un film, etc…)

Cap au sud

Embarquement pour le sud, mais vraiment très au sud puisque dans cet album du dessinateur Emmanuel Lepage, on part dans l’hémisphère sud, pour les Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF): Crozet, Kerguelen, Saint Paul et Amsterdam. Des îles désolées, les bien nommées Iles de la Désolation, si loin de tout et tellement inaccessibles qu’on ne peut y arriver qu’en bateau, trois ou quatre fois par an.
Des îles pourtant peuplées en permanence par des équipes très sélectionnées qui se relaient au fil des missions scientifiques. S’y ajoutent quelques visiteurs qui laissent leur vie ordinaire derrière eux pendant un mois pour embarquer sur le Marion Dufresne. Certains en rapportent des reportages, des photos. Emmanuel Lepage en a rapporté son très beau "Voyage aux Iles de la Désolation", à lire et relire tant il y a de détails à regarder.

Pour feuilleter le début de cet album, cliquez ici.

Emmanuel Lepage en parle ici.
Images de cet ailleurs, le temps d’une rotation du Marion Dufresne entre la Réunion et les TAAF. Le froid, le vent, la lumière, les manchots.

Transcription:
Le… le Marion (1) en fait, c’est… c’est un beau bateau. Bon, j’en connais pas non plus beaucoup, hein. Je connais essentiellement des ferries. Mais, ouais, c’est un bateau où il y a pas mal de choses à voir. De par son étrave (2) déjà, qui est très belle, vraiment, une très belle courbe. Puis les couleurs complémentaires. Je crois que au bout de (3) deux-trois semaines maintenant, je commence à le connaître par coeur ! Je crois que je pourrais le dessiner les yeux fermés, en fait. Presque !

Je pense que j’ai vraiment axé ma… ma démarche (4) sur les gens, que ce soit les gens à bord, les marins, les rencontres que l’on fait à bord du bateau. Et puis aussi, toute… toutes les personnalités sur les bases, qui… qui sont quand même des personnages étonnants, qui vont passer de… de six mois à un an et demi comme ça, loin de métropole (5), loin de leur famille, avec comme… comme seul lien avec le reste du monde, ce bateau qui passe trois à quatre fois par an. Et ça, je pense que ça… ça doit créer quelque chose qui doit être assez fascinant et certainement porteur à histoires.

Les lumières sont extrêmement variables en fait parce que le… le vent est tel que, voilà, les… les nuages sont emportés, donc souvent, ça… ça change. Donc c’est… c’est très difficile en fait de… de fixer quelque chose sur… sur le dessin. Là aussi, il faut vraiment reconvoquer la mémoire pour retrouver les lumières. Tout à l’heure, j’ai… j’ai voulu dessiner – on était à Port Jeanne d’Arc par exemple – et le temps que je fasse le dessin, la… la lumière, elle a changé quinze fois. Mais ceci dit, lorsqu’il fait beau comme aujourd’hui, c’est… c’est assez fascinant parce que les lumières sont extrêmement franches, vives. Il y a pas de… Il y a très peu de noir. Même les… les… les ombres sont… sont colorées et c’est intéressant à l’aquarelle de travailler avec ça.

Voilà, l’arrivée à Crozet et la descente vers la… la manchotière. Et les manchots (6). Les manchots, c’est très… c’est très graphique (7) en fait. Ça… ça prend des… des positions inouïes (8). C’est vraiment très, très beau, tant au (9) niveau des… des couleurs que des reflets. Chaque jour, je suis allé dessiner les manchots rien que pour le plaisir. Et alors, il y a un truc qui m’a… qui m’a fasciné, c’est l’éléphant de mer, parce que là, j’ai eu du mal à… à comprendre la structure de cette bête. J’avais vu des photos mais je pensais pas que c’était si gros. Et ceux de Crozet étaient particulièrement gros.

Je trouve qu’il y a un côté lunaire à cet endroit-là. Et avec ces… ces bâtiments du CNES (10), je trouve que il y a une ambiance assez… assez particulière et que j’ai vraiment envie de mettre… mettre en scène.
Je suis congelé (11)! Il y a un moment donné où la… la main n’est plus très sûre ! Là, j’ai trop froid ! Je tremble !

Quand j’étais là-haut, il y avait… il y avait vraiment trop de vent. Je m’accrochais à mon carnet pour pas m’envoler ! Et puis ici, je me prends la pluie. Bon heureusement, c’est du papier aquarelle donc ça… ça résiste. Mais bon, c’est pas non plus des conditions de travail !

Quelques explications:
1. Le Marion: le nom complet de ce bateau, c’est le Marion Dufresne.
2. l’étrave: c’est la partie qui dépasse à la proue d’un bateau (c’est-à-dire à l’avant).
3. au bout de deux semaines: après deux semaines.
4. ma démarche: mon objectif et ma façon de travailler.
5. la métropole: c’est la majeure partie de la France, en Europe. Il y a la métropole, les DOM, les TOM, les TAAF.
6. un manchot: A ne pas confondre avec un pingouin, qui n’appartient pas à la même famille. Les pingouins, qui vivent dans l’hémisphère nord, peuvent voler, contrairement aux manchots, qui ne volent pas et qui vivent dans l’hémisphère sud.
7. très graphique: très intéressant à dessiner.
8. inouï(e): incroyable, extraordinaire
9. tant au niveau des couleurs que des reflets: aussi bien au niveau de… que de…
10. Le CNES: Le Centre National d’Exploration Spatiale.
11. je suis congelé: j’ai très, très froid. On peut dire aussi: Je suis frigorifié. (Mais congelé est encore plus fort !)

Le froid donc, mais pas seulement! Des conditions difficiles dont il parle ici:


- Tu connais ça bien, l’aventure maritime.
- Oh je connais pas ça bien en fait ! C’était la première fois que je passais un mois sur un bateau, hein, donc j’ai… j’ai… Je ne suis absolument pas un marin. D’ailleurs, j’ai pu le vérifier dans ce voyage dans les Terres Australes, parce que évidemment, je… j’ai été malade tout le temps, moi ! Un mois malade ! Voilà. J’ai essayé de dessiner quand même. Mais je pense que les dessins portent quelque part le mal de mer permanent. Remarque, ceci dit, quand j’avais pas le mal de mer, il pleuvait ou il y avait du vent, hein!

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